DISCOLUS D1-: M. DESIRE NI S AU I
(|iril était sans cosso h contempler quelqu'un qui pusail (levant lui, sans s'en douter. Si donc. Monsieur, vous voulez satisfaire les plus difîiciles, imitez les peintres ([ui rapportent dans l'atelier les esquisses prises au dehors dont ils feront des tableaux. ; emportez de Paris de vigoureuses ébauches, pour en faire des portraits à Alenne.
L'auguste suffrage que vous a valu , dès la première représentation , \ otre comédie de la Bourse . en est l'appréciation la })lus juste. Ce que le public y applaudit en effet, ce sont les nobles sentiments qui \ous l'ont inspirée. On dit. à la Aérité, que tout est plus vilain h la vraie Bourse, choses et gens; mais, en entendant vos ^ives sorties saliri(|ues contre le mal du temps et ces heureuv vers qui soulagent les honnêtes gens et intéressent leur espiit au\ répugnances de leur pro])ilé, ou oublie que le tableau j)()urrait être plus tidèle.
Vous nous a\ez fait voir les malheurs des gens qui |)Oursuivent la fortune aléatoire. Il serait beau de nous montrer le bonheur de ceux qui l'atteignent. C'est de ce cùté-lk que l'enseignement de la comédie serait ellicace et que le l'ire serait moral. Le public croit médiocrement aux catastrophes de ces parvenus du hasard; mais il est tout près de les croire plus heureux et de les faire plus riches qu'ils ne sont, |)ai' cette faiblesse de notre nature qui nous porte à enller le bonheui- de ceux ([ue nous en^ ions et à diminuer les misères de ceux (|u'il nous faudiait plaindre. Je \oudi'ais ([u'il vous plût de peindre un de ces heureux au moment le plus beau, quand il est tranquillement assis sur la roue de la Fortune, qui s'est arrêtée pour lui. Je voudi'ais que
NOS vers nous lissciil liic dans le cœnr clo cet honnnr pour qui (ont visiiiio est celui d'un liéiitiei' impatient ou d'un parasite, et dont le (liste boniieur est de connaitic la lin d'un plus i^rand nondire de jouissances, et dètic impuissant pour plus de choses.
Ce serait Tui'caret. non plus simplement ridicule, celui-là n'est })lus à recommencer, mais Tui'caret misérable, et il a du WHiv. On n'est })as joué ainsi, mAv . insulté, on ne sent pas se retourner contre soi-même les jjointes de la \anité dont on blessait les autres, sans beaucoup soullrir. Le Saiic a bien pu s'en douter, lui qui a tout su de la Nie humaine; mais il a baissé la (oile sur Turcaret ridicule, laissant à quelque successeui' la lâche de suixre le pau\re traitant, rentré clie/ lui, en face de lui-même, tout saignant de blessures que Tarifent ne i^uérit pas. S'il y a là un legs de Le Sage. NOUS êtes digne, .Monsieur, de l'acquitter.
Vos succès dans la tragédie vous donnaient bien le di'oit de nous exposer vos doctj'ines sur ce grand art. Ces doctrines ont un mérite rare : elles sont des doctrines, et non pas un système. Vous n'y donnez |)as vos exemples pour règles, et. au lieu d'une théorie superbe de ce que la tragédie exige du public, nous avons une appréciation élevée de ce que le public demande à la tragédie.
Vous craignez que, sur ce })oint, Aotre discours ne sente la réaction. Rassurez -vous : les idées que nous venons d'entendre ne sont pas inspirées par un esprit <le réaction; elles sont d'un libéral.
S'il est vrai que chaque époque inqîose au poëme
44 DISCOURS DE .M. DÉSIIll-] NISAIID
dramatique ses usages, ses préjugés, son tour d'esprit, et, comme vous le dites éiiergiquement, son jargon, celui-là n'est-il pas un libéral qui veut défendre le poëte contre cette servitude et faire planer le poëme dramatique au-dessus des convenances passagères du pays, de la mode et du moment?
Et de même, si les intrigues compliquées du drame à effet, les incidents, l'imprévu, les coups de théâtre, en ne laissant pas de place, dans le poëme dramatique, au\ développements des caractères et à la peinture des passions, lui ôtent toute la matière du beau et tout le nerf des vers, le libéral n'est- il pas celui qui conseille au poëte de chercher l'effet dans les grandes voies du beau, et de faire des vers (pii durent?
Si tel est le libéral, il y a vingt-cinq ans, il portait un autre nom : on le (jualiliait de classique.
Pour moi, 3Ionsieur, puisque vous avez bien voulu rappeler la |)art que j'ai prise aux nobles querelles de ce teuips-là, querelles si loin de nous par les années, plus loin encore par le changement de nos niœurs, ([uand j'osais défendre la tradition de nos grands poètes <lramatiques, et inviter leurs successeurs à se rendre libres de tout ce qui pouvait rabaisser l'art entre leurs mains ingénieuses et puissantes, j'avais bien quelque soupçon que j'étais un libéral. Vos succès n'ont pas de (pioi me faire penser que je me trompais, et ce n'est pas une médiocre obligation que je leur ai, de pouvoir rester classique en continuant à me croire libéral.
11 y a même deux points oii je le serais volontiers «n peu plus que vous.
EN UKrUNSK A .M. l'ONSAllD. j.'i
Par oxomplo. vous raniioz parmi les convontions surannées du (héàtie les unités de teui|)S et de lieu, cl vous pariez (Tun pi'danl dliicr poui' (jui une traiiédie sans les unih's es( un iiionslre.
Je n'ai pas peur d'èlre ee pédant; car vos tragédies se mettent fort ;i Taise avec les unilis. et je ne crois pas les tenir pour des monstres.
II y a des tragédies, vous nous l'avez a|)piis une lois de plus, qui ont su être be'lrs en s'aiïraneliissant des unités; mais vous-même, vous leui" préféi'cz ceiks (|ui, en s'y soumettant, ont réussi à être les plus belles de toutes. Tels sont les deu\ ehefs-d'œuvre de notre théâtre et de tout théâtre, Polyeucte et Al ha lie. Si les unités n'ont pas mn' à leur perfection, ne se pf)un'ait-il p;is qu'elles y eussent sei'vi? Corneille nous met sur la voie, lui qui (k'f'nil l'unité de temps, (( non pas sur la foi d'Aristote, a-t-il soin de dire, mais parce qu'elle s'appuie sur la raison naturelle. » Voilà qui devrait donner à penser. Et faut -il y penser longuement poui' reconnaître cju'il s'agit l;i. non de gènes arbitraires imposées au\ poètes par le caprice d'un phiiosoplic. mais d'un degré de plus de ressemblance entre l'art et la nature des choses; et que le drame le plus conforme il cette raison dont parle Corneille, c'est-à-dire le plus semblable à la vie, est celui qui, par des moyens naturels, amène dans le même lieu, au même moment. |)Our une catastroplie certaine, di^s personnages qui se poursuivent, qui ne peuvent plus s'éviter, et qui se précipitent vers un dénoûment où chacun reçoit, comme dans la vie, le pri\ de ce qu'il a fait? C'est là ce que
46 IMSCOURS l)l' -M. DKSIUK NISAIU)
le sim[)le et profond génie des anciens avait essayé de ti'ans|)i)rter de la réalité dans le drame; et c'est là ce que Coi'niMJle et Racine ont iniit('' des anciens en le perlectionniuil.
Je voudrais donc. Monsienr, (pi'il fût encore permis de taire une Iragédie même avec les unités, et je vous demande, en particulier, de laisser à Corneille et à Racine la liberté de subir un joui^ (pii paraît les avoii' iïènés si peu.
Mais, ^()us avez raison, il ne faut pas, par trop d'amour })Our la règle, se priver d'une beauté. Aussi, dans un entr'acte de votre Charlotte Corday , fais-je très- volontiers le voyage de Paris à Caen, en dépit des unités de temps et de lieu, pour me trouver pariui les invités de madame de Bretteville, dans ce salon où ils s'entretiennent des nouvelles de Paris, que la peur ne peu! d{''jà plus grossir; pour entendre l'aïeule faire en des vers charmants l'éloge de sa petite-tîlle; pour voir entin Charlotte elle-même, entrant h pas modestes, au milieu de ces douces paroles, et connue au murmure de sa bonne renommée. A plus forte raison, me laissé- je l'amener sans résistance de Caen à Paris, à la suite de la j(nuie fille résolue et résignée, dans la maison de Maral, où nous pousse irrésistiblement cette terreui* d'un nouveau genre qui nous fait trembler, non pour la victime, mais pour l'assassin.
L'autre point oii je serais un peu plus libéral que vous, c'est au sujet de Shakespeare. De tout ce que vous en avez dit de si brillant, je garderais ce qui est à sa gloire, et je laisserais les restrictions, non comme
i:.N ilKlM)NSl': A M. l'ONSAKl). '.7
injustes, nuiis piirco que la \('Mi((' ne les (IcMiaixIc plus.
Le k'iii|)s a t'ievc' Shakes|)oai'e au-dessus de la eiilique, peut-èdv i)arce (ju'il i^i (''le\é au-dessus de l'éloge. Les uiols luèuies de bcaulés el de défuuls appailienueut Ji une langue relati\e. en dehors de hupiellc il faut eliereher des termes, si Fou lient à délinii- le <liarnie ou ;i caraelériser les ini})erfeetions de ces œu\ res étonnantes.
Shakespeare a eu la uiènie deslinc'e (lu'Honièrc Api'ès eelfe (pierelle fameuse des anciens et des mo- <lernes. oii admii-ateurs et erilicpies. Hoilcniu comnic l\^rrault , oui en le tort de se représenter l'auteur de [Iliade connue \\\\ homme de lettres \\ son hureaii , l'Homère qui demeure, c'est cet Homère ti'ansliguré. tel (|ue Fa représenté un grand ai'tisie de notre temps, présidant le chœur des hommes de génie, et nu. au milieu de personnages dont le costume indique la nation <'t le siècle, comme s'il s'agissait, non de Fhabitant d'un pays ni du contemporain d'une époque, mais du g(M)ie même de la i)oésie. 0)nnne Homèi'e, a})rès une querelle (pii a moins duré, Shakespeare nous a|)parait, ii snu tour, dans un lointain mystérieux et paisible, se dérobant à la curiosité de l'érudition qui se fiitigue à chei- <'her un homme oîi il n'y a qu'une des plus grandes sources de la poésie créatrice. Avec Homère, avec Shakespeare, nous sommes sur des cimes d'oii le regard n'aperçoit rien de ce qui se passe en bas. Je ne leur demande pas compte des fautes qu'ils ont pu taire. Homère, en créant un premier exemplaire de la beauté.
4S DISCOURS DH Al. DKSIRE NISAUD
(Toîi est venue l'idée iiièine de l'art et de ses règles. Sliakespeare en les i.gnorant. Comment s'étonner qu'ils soient imparfaits? Si la poésie elle-même a dieté leurs vers, c'est une main d'homme qui les a écrits.
J'espère aussi que Racine n'a plus besoin d'être défendu. Dans le temps que sa .gloire, faut- il le dire, était une cause, vous l'avez servie. Monsieur, mieuv ({ue personne, en monti"ant avec éclat comment un poète enrichit son fonds par la pratique de ce i^i'and homme, comment il seul mieu\ son propre cœur en méditant ce cœur aucpiei toutes les passions humaines ont dit leur secret , comment l'étude de ce beau style lui apprend à trouver et à perfectionner le sien. A^ous avez bien raison de douter que ceu\-là siichent aimei' Shakespeare (pii n'aiment pas Hacine. llacine liii-mème l'eût pensé s'il eût connu Shakespeare, el il l'aurait dit. même à Boileau.
L'admiration pour Uacine n'a pas été pour peu de chose dans les mérites éminents (pii assurent à votre prédécesseur une [)hicc honora! »h' dans l'histoire des lettres françaises.
Vous avez été juste envers M. Baour-Lormian en l'cconnaissant en lui un poète. Il est poëte dans ses traductions par l'éclat et l'harmonie de ses vers; il l'est par le sentiment thms cette tra.uédie (VOiiiasis, dont on citerait plus d'une scène si nous n'étions pis si riches en beautés dramatiques. Je doute pourtant que la pièce eût .gaf^iié en commençant à Joseph enfant. En tout cas, l'idée seule en eût épouvanté ^I. Baour-Lormian; on avait encore peur en ce ttnnps-lii de ce vers de
EN REPONSE A M. l'ONSARD. 49
Boileaii. qu'il sera toujours prudent de ne pas tro[) braver :
Enfant au premier acte et barbon au dernier.
L'éloge modeste et proportionné que vous faites de votre prédécesseur est un jugement définitif. A'ous y avez mis l'accent de la justice rendue avec cœur. C'est celle ([u'il méritait ; c'est celle qu'il eût désirée, si l'àge, la souffrance et la raison ne lui eussent ôté jusqu'au souci de ce qui se dirait de lui après sa mort.
Cela nous met bien loin de ce qu'on a raconté de sa complaisance un peu gasconne pour lui-même. Le trait que vous en avez cité remonte bien haut. C'est du temps que Napoléon P', lui parlant (ÏOniasis dans les jardins de Saint-Cloud. le louait de ses vers, un peu parce qu'il les trouvait bons, un peu pour faire passer de piquantes critiques de ses caractères. Si M. Baour- Lormian s'estimait trop alors, il faut s'en prendre au temps, à l'ivresse d'un tel suffrage, à l'étourdissement du succès dans notre pays, et, s'il n'y a pas là une vieille médisance, à la Garonne. La vanité est, de tous nos défauts, celui qui est le moins à nous. Il nous en vient de nos ennemis qui, pour vouloir nous rabaisser, nous poussent à être plus que justes envers nousmêmes. Il nous en vient aussi de nos amis , des uns par leur trop d'indulgence, des meilleurs par le plaisir même qu'ils ont à louer ceux qu'ils aiment. Dans les dernières années de la vie de 31. Baour-Lormian, amis et ennemis, et la vanité qui lui était venue d'eux, tout l'avait quitté. Il survivait à tous ceux qui avaient parlé