‹ Œuvres complètesChapitre 5 sur 237 · XII PONSARD · texte numérisé non relu

XII PONSARD

les rieurs, bien qu'il osât laisser parailre encore celte infortunée quand elle ne le peut plus sur aucun théâtre français. Ponsard prit au plan de Rousseau, ou plutôt, car il est fort à croire qu'il n'y songeait pas, il prit dans la gravité de sa propre pensée l'audace que célébrait le philosophe genevois. Le génie de l'actrice, Marie Dorval,qui créait le rôle de Lucrèce, la grande attitude de Brute, admirablement rendue par Bocage, imposèrent le respect, et continrent le rire du parterre. Mais, au nom des principes de la poétique française qui veut que tout prenne fin au coup de poignard, la critique blâma ces scènes hardies. Les romantiques, au lieu de les revendiquer comme venant de Shakspeare par Jules César, confondirent toute la pièce dans une même aveugle et violente réprobation. Pour en Unir avec ce succès importun, on n'épargna ni le dédain affecté ni le rire moqueur : on fut injuste à cœur joie.

Que faisait pendant tout ce tapage notre auteur étonné? Se refusant à écrire, comme l'y exhortaient les classiques belliqueux, une préface à l'instar de la préface de Cromwell, qui fut un manifeste, une arme de guerre, il reprenait le chemin de sa colline. Il s'en retournait silencieux vers sa mère, vers ses obscurs amis. Le fusil sur l'épaule, en compagnie de son chien, il allait par les bois, par les sillons, rêvant — ses lettres d'alors l'attestent — non à ses succès, non à sa fortune, mais à l'avenir de l'art théâtral, et à ce que la faveur du public lui permettrait, peut-être, d'y apporter de renouvellement.

Il esquissait le plan d'Agnes de Méranie. Dès ce temps, il songeait à faire revivre, sous la forme dramatique, les personnages épiques ou légendaires de notre Révolution.

Trois années se passèrent de la sorte, après le succès de Lucrccf, sans que rien parût changé dans l'existence du poète.

SA VIE ET SON ŒUVRE. xiii

Elle restait, après comme avant, studieuse et discrète. En 1846, Ponsard revenait à Paris avec une tragédie nouvelle, aussi étranger que la première fois aux jalousies, aux jîerfidies et à toutes les mauvaises passions de la concurrence littéraire. Mais bientôt, à Taccueil qui lui fut fait, il sentit ces passions conjurées autour de lui. Le persiflage, le sarcasme, tout ce qu'il y a de plus déconcertant pour la naïveté du génie, redoublèrent lorsqu'on vit qu'une première attaque n'avait pas sufli à décourager le jeune auteur.

Pendant ces trois années, il faut le dire, un concours de faits où sa volonté n'avait point eu de part l'avait comme oniciellcment enrôlé sous la bannière de la réaction classique. En 1845, l'Académie française lui décernait le prix de Iragi'dle, fondé en 1831, pour opposer une digue aux envahissements du romantisme. Comme à tout artiste heureux, il était venu à Ponsard des imitateurs compromettants'. Bon gré, mal gré, il se voyait proclamé chef d'école : de l'École du bon sens, répétaient, non sans malice, les auteurs passés de mode,

Agnès de Mcranie, qui se ressentait un peu des effets dune critique acerbe sur la conscience timorée, sur la vocation encore indécise de Ponsard, n'enleva pas, comme l'avait fait Lucrèce, par la franchise des défauts et des qualités, un auditoire sans prévention; elle reçut à la première représentation un accueil douteux;-Les journalistes démontrèrent, dès le lendemain, qu'il n'y avait là. comme on l'avait pu prédire, qu'une pâle copie des auteurs du xvii^ siècle. On égala Ponsard à Campistron, aux tragiques du temps de l'Empire. On se garda bien de relever les beautés exquises, poétiques et

A. « Je crois que j'ai abusé de la couleur locale, écrivait Ponsard à un ami, et voici Virginie (tragédie de M. Latour Saint- \bars) qui eu abuse encore plus que Lucrèce. L'imitation est comme un microscope où l'on voit ses di'-fants grossis. »

XIV l'ONSAUU,

pittoresques, qui rachetaient dans Agnes la faiblesse du nœud dramatique ^ On ne parla ni de la vigueur du style, ni du pathétique profond de quelques scènes, comparables à ce qu'il y a de plus achevé au théâtre; et, comme la pièce était médiocrement jouée par des acteurs vieillis, le public ne protesta pas contre les arrêts de la presse qui conclut, à la pleine satisfaction des envieux, au néant de Ponsard, de son œuvre et de son école.

Cette rigueur excessive, et la joie que l'on voyait paraître à certains visages furent pour Ponsard un sujet de trouble. Enclin au doute et à l'opinion de soi la plus modeste, il entra en défiance de ses propres forces; il crut avoir pi'rdu Tamitié du public. Une hésitation pénible s'empara de son esprit.

1. Après vingt ans de silence et d'injustice, la pièce ayant été écartée du théâtre par l'infliience des dévots, qui ne pouvaient souffrir d'entendre à la scène le personnage odieux du grand inquisiteur, ni les imprécations du roi Philippe contre la Rome papale, les beautés d'Agnès de Méranie obtenaient dans un cercle d'élite — 11 avril 18GG — une juste réparation. Mademoiselle Favart, assistée de M. Édounrd Thierry, alors directeur du Théâtre- Français, qui lui donnait la réplique, prêtait â la reine Agnès tout le prestige de sa beauté et de son talent. Elle portait l'émotion dans tous les cœurs en disant ces vers si touchants du troisième acte :

Philippe! mon seigneur! chère âme de ma vie! Va! c'est bien à toi seul que je me sacrifie. Que n'os-tu, comme moi, de ces humbles esprits Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris. Et sont reconnaissants aux honneurs do ce monde De ne pas visiter leur retraite profonde! Nous partirions ensemble. Il est dans mon Tyrol Dos bords hospitaliers plus que ce triste sol. G mes bois, mes vallons, ma campagne connue, Comme je guiderais chez vous sa bienvenue ! Immenses horizons, de quoi geste orgueilleux, Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux ! Et quel bonheur d'entendre, à son bras suspendue, La lointaine chanson tant de fois entendue!

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