‹ Œuvres complètesChapitre 7 sur 237 · XVI PONSARD · texte numérisé non relu

XVI PONSARD

du mécompte général qui déconcertait le pays. Des plus généreuses illusions, on retombait à Tindifférence. A mesure que le poëte avançait dans son œuvre, le souffle épique des Girondins, qui lavait enflammé au début, faiblissait, et peu à peu expirait. Troublé, hésitant, Ronsard ne travaillait plus en pleine liberté d'esprit.

« Figurez-vous, écrivait-il à ce propos, que ma pièce tourne au théâtre allemand; il y a des changements de décor dans le même acte ; il y a des personnages qui paraissent et disparaissent, et dont il n'est plus question; enfin, il n'y a aucune espèce d'unité. Je ne m'en effraye pas autrement. Ce n'est pas la charpente du drame ou de la tragédie qui est i\ mes yeux une question d'école. Qu'on fasse comme on voudra, pourvu que le langage soit simple et naturel, pourvu que les incidents soient possibles, et que les caractères et les passions se développent avec vérité. Mais, si je donne, à ma troisième œuvre, une CharloUe telle que je la conçois, on croira que je fais amende honorable, que, instruit par un échec, je cherche le succès de tous côtés, etc.. Puis il y a des diflicultés sérieuses: la rigueur d'une histoire trop rapprochée., les fils ou filles encore vivants des personnages qu'il faut mettre en scène; la censure, le danger qu'il y a pour l'auteur à faire parler des gens qui ont la réputation d'avoir très-bien parlé, et bien d'autres écueils. Cependant, le sujet est beau. Je le traiterai, sauf à ne pas le destiner au^théàtre, sous forme de poésie dramatique. »

Quand la tragédie de Ponsard, où mademoiselle Rachel refusa de jouer, la ficre Melpom'ene n'osant -pas échanger son diadème de camées antiques contre le bonnet normand de

curiositij et serait pour le Théâtre-Français une occasion éclatante de montrer qu'il est toujours, et selon les temps, l'initiateur et le consécrateur des grandes œuvres de notre art national.

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Chmiotle Cûrday^ fut représentée au Théâtre -Français

— 23 mars 18(30 — le désaccord était complet entre le langage républicain de la ladite nièce de Corneille et la disposition d'esprit de ceux qui lecoutaient. La pièce, bien qu'elle fût une confirmation du talent de l'auteur de Lucrcce et qu'on ne pût s'empêcher d'en admirer le grand sens historique, les .caractères bien tracés, le style mâle et pur, fut écoutée froidement. L'enthousiasme poétique s'était éteint dans les âmes avec l'enthousiasme politique ; l'amour du beau s'y altérait avec la conscience du juste. L'état de l'opinion était devenu tel que l'on put bientôt, sans crainte de l'irriter, interdire à la scène les trois tragédies de Ponsard-.

Que faire alors? Ses convictions d'artiste ne se rencontrant plus avec le goût régnant, Ponsard, qui ne voulait pas être un tragique de cour et de circonstance en faussant l'histoire, abandonna pour un temps la tragédie.

Après avoir écrit pour mademoiselle Rachel Horace et Lydie, gracieuse idylle qui obtint au Théâtre-Français — 20 juin 1850

— un succès où l'actrice eut grande part, Ponsard s'essaya dans un sujet homérique : il écrivit Ulysse ^ pièce même

\. Ed. Thierry, Discours pour V inauguration de la statue de Ponsard.

2. Ce fut au mois de mars 184it que Charlotte Cordai) fut rctirue du théâtre, non sans quelque embarras et plus de gaucherie encore dans l'intervention du ministre. M. Arsène Houssaye, alors directeur du 'JliOâtrc- Français, refusait obstinément d'ôter la pièce de son répertoire. Le ministre faiblissait devant cotte résistance inattendue, demandait que, du moins, on lui soumît à nouveau le manuscrit. L'auteur indigné n'y consentait pas. 11 offrait, par compromis, d'aller lui-même lire la pièce au ministre. Celui-ci acceptait; et, sans prévenir l'auteur, au lieu de la lecture tète à tête, il préparait une lecture d'apparat, où plus de deux cents personnes étaient invitées. Cet auditoire quasi olTicicl déclara unanimement que la pièce était aussi ennuyeuse que dangereuse. Cela soulagea fort le ministre, qui se sentit plus à l'aise pour persister dans l'interdiction de Charlotte.

3. Ponsard considérait cette tragédie comme le complément d'un petit

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de chants, qui fut jouée au Théâtre-Français le 18 juin 1852. Mais, malgré sa grâce pastorale et le sentiment profond qui pénétrait de part en part cette imitation sincère de la poésie hellénique, malgré l'attrait de la musique appelée en aide à la versification pour vaincre la tiédeur du public, Uhjsse ne pouvait être goûté que par des esprits très-cultivés et très- familiers avec Homère. La pièce ne fit point de recettes^; et, comme les conditions matérielles de l'existence de Ponsard étaient compromises, plus encore que sa renommée, par l'interdiction dont on frappait ses tragédies, le poëte se vit dans la nécessité de céder aux circonstances.

Il traita des sujets moins conformes à la nature de son talent, mais plus appropriés aux mœurs du jour. Il porta ces mœurs sur la scène dans des comédies où l'on retrouve, à un degré moins haut mais très-élevé encore, la plupart des qualités de son œuvre tragique. Ullonneur et l'Argent, comédie en cinq actes, jouée le 11 mars 1853, à l'Odéon, et qui eut, chose inouïe à ce théâtre, deux cents représentations de suite, fut un succès brillant-. Le 6 mars 185G, à l'Odéon encore, la Bourse fut bien accueillie.

poCmc intitulé Homère, qu'il avait publlL' quelques mois auparavant, et qui servait de cadre, comme il le dit dans sa préface, à une traduction du sixième chant de VOdijssée où il avait cherché, et le plus souvent avec bonheur, à rendre en français la simplicité robuste et saine de l'original.

1. Il est intéressant de comparer avec l'Ulysse de Ponsard le fragment de tragédie laissé par André Gliénier sur le combat d'Ulysse contre les poursuivants de Pénélope. OEuvres poétiques d'André de Chénier, avec une notice et des notes, par M. Gabriel de Chénier, t. II, p. 190, 1874.

2. « Le succès de l'Honneur et l'Argent est arrivé un peu trop tard, m'écrivait-il, le 17 juin 1852; quatre ou cinq ans plus tôt, il aurait entretenu en moi une ardeur infinie, tandis qu'il m'a trouvé très-refroidi et n'a pas pu me rallumer. J'ai trouvé dur de tracer des caractères exacts et d'écrire des vers vigoureux pour des gens qui ne voyaient là dedans que des tragédies de rhétorique. J'ai trouvé dur d'être exclu de la vie politique.

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Mais ces succès ne réconcilièrent notre poëte ni avec le goût bourgeois du théâtre moralisalcur — c'était l'expression usitée — ni avec les sujets contemporains que ce goût lui imposait. En plein éclat de renommée, il s"arrachait aux félicitations de ses amis, aux caresses de la fortune, qui l'engageaient à suivre cette voie moyenne; il remontait sur ses hauteurs; il écoutait au dedans de lui la voix de la muse austère; il revenait aux grandes figures historiques apparues à sa jeunesse.

« Je suis possédé de l'idée d'un Galilée, écrivait-il en 185/» à une personne qui s'intéressait vivement à ce retour vers la grande histoire; c'est pour moi la date de la révolution rationaliste. »

Mais, entre cette première possession de son esprit par l'idée d'un Galilée et l'exécution du drame auquel il donna ce nom, plusieurs années s'écoulèrent : années dissipées, infécondes, qui contristèrent les amis de Ponsard, et jetèrent dans cette forte et saine organisation, avec un grand trouble moral, les premiers germes du désordre physique qui devait y faire de si prompts ravages.

Ce fut seulement au printemps de l'année 1866 que Ponsard apporta à Paris l'ébauche de son Galilée, en môme temps que le manuscrit, inachevé encore, d'une comédie en vers tirée, comme Charlotte Corday, de l'histoire de la Révolution, et qu'il appelait le Lion amoureux.

Durant ces huit années perdues pour le travail, Ponsard, selon ses propres expressions, avait été e?i proie li un quasi vertige. « Je suis inquiet, écrivait-il de Florence, le 15 mai 1864, je fais des sottises; je m'agite, je me remue, je ne

où j'apportais toute moa àmei j'ai trouvé dur la pauvreté et bien dautres choses encore. »

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