‹ Œuvres complètesChapitre 8 sur 237 · XX PONSARD · texte numérisé non relu

XX PONSARD

suis bien en imagination que là où je ne suis pas. Patience! la philosophie viendra. Je sens qu'au fond je suis très-philosophe. J'ai une provision de bon sens et de raison que je tiens en réserve, et, pas bien tard, dans un an au plus, j'émerveillerai tout le monde par ma vie régulière, sédentaire et raisonnable. Le fait est que je n'ai pas encore mes quarante ans, et que je me suis assigné ce terme à mes jeunesses. »

Cependant, les ennemis littéraires de Ponsard se réjouissaient de cette éclipse de son talent et de sa renommée. Après s'être attaqués au poète, ils osaient, à cette heure, s'attaquera l'homme. On accusait Ponsard de se livrer au jeu, d'y perdre son temps et son argent; ces accusations l'irritaient. Voici de quel ton chagrin il tâchait de se disculper dans ses confidences à une amie, qui, en lui parlant d'une prochaine candidature à l'Académie française, lui laissait entrevoir combien pourrait y nuire cette réputation de joueur qu'on lui avait faite.

(( Il y a eu un temps, écrivait-il, où je tenais beaucoup à en être (de l'Académie). J'étais attaqué de tout côté. On me contestait tout, et le succès de Lucrèce n'était plus considéré que comme une surprise faite à l'opinion, ou plutôt une vengeance contre Hugo. Enfin, j'étais très-positivement relégué parmi les faiseurs de tragédies de collège.

)) Si j'avais dû trouver alors un appui contre ces attaques, c'était dans l'Académie, puisque j'étais le seul qui défendît et qui pût défendre certaines de ses traditions. J'apportais de la vigueur à ce vieux sang, et je donnais de la vie à des idées littéraires dont on s'était éloigné de plus en plus, parce que les vieux orthodoxes n'étaient que des vieux impuissants; bref, je crois qu'on aurait dû, à l'Académie, me savoir gré de mon intervention. 11 y aurait eu aussi

SA VIE ET SON ŒUVRE. xxi

quelque chose d'honorable à me tendre la main quand j'étais par terre. Il va sans dire qu'on n'en a rien fait. Aujourd'hui, je n'ai plus jjcsoin d'eux. Le succès de l'Honneur et l'Argent forçait les portes, mais je prévoyais bicii qu'ils trouveraient un moyen de les barricader de nouveau. Ces porteslà ne s'ouvrent qu'aux évêques, aux noms aristocratiques, devant lesquels on est toujours à genoux comme en 1700, aux ex-députés, à ceux qui donnent des dniers, ou aux intrigants.

1) Qu'est-ce que ces messieurs appellent un joueur? J'ai joué pendant un mois, j'ai perdu mon argent et non le leur. J'ai joué, et gros jeu, mais je ne suis pas un joueur. Un joueur joue régulièrement, habituellement, avec calme, et pour ainsi dire professionnellement. Pour moi, cela a duré un mois; c'a été quelque chose comme une partie de chasse ardente, comme un lever de rideau, enfin comme une agitation passagère; le tort que j'ai eu, c'a été de perdre mon argent. Voilà le crime ; car, l'argent représentant toutes les vertus possibles, celui qui perd son argent perd toutes ses vertus; mais enfin je n'ai pas perdu l'argent des autres. On m'en voudrait moins si j'avais gagné. On me pardonnerait de m'être enrichi per fas et ncfas. On n'examinerait pas si j'ai bien gagné mon argent, et si j'ai refusé ce que d'autres auraient accepté. J'ai toujours agi honorablement, mais j'ai dépensé maladroitement.

» En somme, ils ne me nommeront pas, c'est bien. Je poserai trois fois ma candidature, y compris les deux fauteuils actuellement vacants* ; puis, après la troisième fois, je me retirerai pour toujours. »

L'Académie donna satisfaction aux amis du poète et à

Page 1