X. Peiil Testament, page
3. Guillclmus de Villionc, capellanus capellanie ad altare sancti Johannis jiivangeliste in ecclesia Beati Boncdicti Beneversi Parisiensis fundate, et in artibus magistcr, et in decrctis bacalarius.
l'horloge de Saint-Benoît-le-Bicntouin6, en compagnie d'un piôtre nommé Gilles et d'une femme nommée Ysabeau, et passait le temps à deviser avec eux.
Il était vêtu d'un petit manteau « pour le serain », et portait à la ceinture la dague qui faisait partie intégrante du costume de l'époque. Ils virent venir à eux un autre prêtre non mé Philippe Chcrmoie ou Sermoise, accompagné d'un maître es arts du nom de Jehan le Mardi. Dés qu'il aperçut Villon, Philippe Chcrmoie s'avança vers lui, Villon se leva, les invitant à prendre place sur le banc. Mais Philipi^e lui dit d'un ton de voix irritée : « Je renie Dieu, je vous trouve enfin, croyez que vous aurez affaire à moi. — Monsieur messire Philippe, répondit Villon, pourquoi vous fâchez-vous? Quel tort vous ai-je fait? Que me voulez-vous? » L'autre le bouscula rudement et le fit retomber sur la pierre. Villon se releva et se retira vers le cloître. Les assistants, Gilles, Ysabeau, Jehan le Mardi, voyant qu'une rixe allait avoir lieu, s'éloignèrent de peur d'y être compromis.
Chcrmoie, ayant suivi en effet son adversaire jusqu'à la porte du cloître Saint-Benoît, tira de dessous sa robe une grande dague et en frappa Villon au visage, A, la lèvre inférieure, et lui fit une blessure dont le sang jaillit. Villon, de son côté, avait mis la dague à la main; il en donna un coup violent dans l'aine à son agresseur, coup que celui-ci, dans sa colère, ne parut pas sentir immédiatement.
Jehan le Mardi était revenu, il s'efforça de désarmer Villon, et y réus.sit. Mais Villon, se voyant sans -défense contre Chcrmoie qui continuait à le poursuivre avec des injures et des menaces, ramassa une pierre cjui se trouva à ses pieds et la lui jeta à la tête. Chermois, affaibli sans doute par le sang qui s'échappait de sa blessure, fut renversé sur le sol.
Villon s'esquiva aussitôt, entra chez un barbier ou chirurgien nommé Fouquet, pour faire panser sa propre plaie à la lèvre. Les barbiers chirurgiens avaient l'ordre, en pareil cas, de faire un rapport à la police ; Fouquet demanda au blessé son nom et le nom de son agresseur. Villon donna le nom de Chcrmoie et déclara se nommer Michel Mouton.
Cependant, des personnes accoururent et relevèrent le
FRASÇûlS VILLON xvill
prêtre étendu à terre. Elles le transportèrent dans l'hôtel des prisons du cloître Saint-Benoît; là elles le firent panser, et envoyèrent quérir un maître examinateur au Châtelet de Paris ou, comme nous dirions aujourd'hui, un commissaire de police.
G:lui-ci demanda à la victime si, dans le cas où elle succomberait à sa blessure, elle voulait que ses parents et amis poursuivissent son meurtrier devant la justice. Chermoie aurait répondu que non, et qu'il pardonnerait en ce cas à l'auteur de sa mort a pour certaines causes qui à ce le mouvaient ».
Transporté à l' Hôtel-Dieu, Philippe Chermoie expira. Villon s'enfuit de Paris. Dans le courant de l'année, il sollicita du roi Charles VII des lettres d'abolition et de rémission pour ce meurtre, et ces lettres lui furent en effet, octroyées, au nom de maistre François des Loges, autrement dit de Villon, âgé de vingt-six ans ou environ. Villon avait vingt-sept ans, mais en pareil cas on se rajeunit toujours un peu, la jeunesse étant une première et naturelle excuse. Ces lettres étaient accordées au suppliant « attendu que en autres choses, il s'est bien et honorablement gouverné, sans avoir jamais été atteint, reprins ne convaincu d'aucun autre vilain cas. blâme ou reproche ». Elles sont datées de Saint-Pourçain (en Bourbonnais) et du mois de janvier 1455 (1456 nouveau style).
Mais voici qu'on découvre de nouvelles lettres de rémission octroyées pour le même fait, et celles-ci datées de Paris du même mois de janvier 1455 (1456 nouveau style) au nom de François de Montcclier, de Monterbier, ou finalement et avec une probabilité plus grande, de Montcorbier, maître es arts. Ain.si, le meurtrier de Chermoie qui, à Saint-Pourçain s'appelait François des Loges, autrement dit de Villon, se serait nommé François de Montcorbier à Paris. Voilà beaucoup de noms pour un seul personnage, sans compter les faux noms sous lesquels il se déguisait, comme nous venons d'en voir un exemple.
Le second vers du huitain du manuscrit de Stockholm devrait se lire d'après cela :
Jasuis François, dont il me poise, De Montcorbier en mon seuriiom.
XIX FRANÇOIS VILLON
Le nom patronymique de Villon serait de Montcorbier, et celui de des Loges ne serait qu'un premier surnom. Ce nom de Montcorbier est historiquement bien moins insaisissable que les autres. Il est celui d'une noble famille du Bourbonnais ayant alors pour chef « noble homme Girard de Montcorbier, escuier » à laquelle l'écoUer parisien pourrait plus ou moins directement se rattacher. De plus, « Franciscus de Montcorbier, de Parisius », est inscrit à plusieurs reprises sur le registre des procureurs de la Nation de France pour la Faculté des arts; il figure en mars 1448 (si c'est Villon, il avait 17 ans) parmi les baccalariandi ou parmi ceux qui devaient subir l'examen du baccalauréat, et trois ans après, au temps où Jean de Gonflans était procureur de la Nation de France, du 4 mai au 26 août 1452, Il est appelé à la licence, puis à la maîtrise es arts. Il a alors (toujours si c'est Villon) vingt et un ans, c'est-à-dire tout justement l'âge où l'on pouvait être admis à la maîtrise ; 03 qui prouverait que François de Montcorbier était un étudiant laborieux et remarquablement avancé dans ses études.
Tout cela est presque trop beau, il faut l'avouer. D'abord, rien dans tout ce que Villon nous dit de son origine ne permet de le rattacher, même du plus loin, à une noble famille.
Puis, comment conciUer cette maîtrise précoce avec les vers déjà cités :
Bien scay se j'eusse estiidié Au temps de ma jeunesse folle...
J'eusse maison et couche molle!
Mais quoy? je fuyoye l'escolle Comme fait le maulvais enfant...
Pourtant les deux actes sont authentiques; il s'agit incontestablement du même fait. Pourquoi deux noms pour le même personnage ?
a La requête de Saint-Pourçain, dit M. Vitu, contient les véritables noms de inaître François, je veux dire les noms sous lesquels il était habituellement connu; aucun effort n'est fait ici pour dissimuler l'identité du suppliant, qui comptait évidemment sur la mansuétude de la grande chancellerie siégeant alors en Bourbonnais. A Paris, les
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choses étaient plus difficiles. Le prévôt de Paris, le parlement et son procureur général tenaient pour subreptices les lettres de rémission qui n'avaient pas été demandées par l'intermédiaire de la chancellerie permanente du Palais, appelée la petite chancellerie. Mais au Palais, on avait des notes de police, et l'on se montrait sévère. Voilà pourquoi François Villon, s'adressant à la chancellerie du Palais, devient François de Monterbier (ou de Montcorbier).»
Le raisonnement n'est pas très décisif. La chancellerie de Paris, puisqu'elle était si bien informée, aurait dû écrire François de Montcorbicr, autrement dit des Loges, autrement dit de Villon, au lieu de se contenter du nom BOUS lequel le condamné était le moins connu.
M. Paul Lacroix n'admet pas, lui, que les deux lettres de rémission concernent le même individu* il croit qu'elles ont été délivrées à deux personnages distincts. Il fait remarquer l'ordre dans lequel les deux documents sont placés dans les layettes du Trésor des Chartes, les lettres octroyées à Montcorbier ayant été délivrées avant les autres. Il fait remarquer encore que dans celles-ci seulement il est question de certaines circonstances et notamment du bannissement de Montcorbier, dont il n'est pas parlé d.ms cc'Ues octroyCes à François des Loges. Il en conclut que François de Montcorbier, maître es arts, fut incrimmé pour le meurtre de Philippe Cherraoie, qu'il fut jugé et condamné par contumace, et qu'ensuite il obtint des lettres de rémission de la chancellerie de Paris. Montcorbier étant ainsi hors d'affaire, Villon se serait déclaré alors le seul auteur du meurtre du cloître Saint-Benoît, et le conseil lui aurait accordé de nouvelles lettres de rémission, les poursuites n'étant plus possibles pour un crime dont un autre avait déjà obtenu grâce. Il faut avouer que toute cette procédure aurait été bien extraordinaire, et que Montcorbier condamné par méprise devait plutôt solliciter une révision de l'arrêt que des lettres de rémission. Le criminel gracié reste un criminel ; il n'en est pas de même de celui qui, après avoir été condamné par erreur, est
1. Œuvres de Fratiçois Vtllon, Paris, librairie des Bibliophiles, 1877, in-S", p. 333.
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déclaré non coupable. Il faudrait, pour expliquer la conduite de Montcorbier, qu'il eût été complice de Villon, qu'il eût participé au meurtre ; mais dans l'une ni l'autre pièce, on ne voit rien qui permette de supposer que l'homme attaqué par Philippe Chermoie ou Sermoise ait eu un auxiUaire. Au contraire, il est abandonné par ceux qui étaient là.
On est donc en présence d'un problème non éclairci, et l'identité de Villon et de François de IMontcorbier ne saurait être jusqu'ici af&rmée. Mais nous pouvons laisser ce problème derrière nous sans grand souci, ce nom de Montcorbier ne devant plus reparaître jamais dans la vie de Villon.
Ce qui n'est pas douteux, du moins, c'est l'événement lui-même, c'est la rixe dans laquelle messire Philippe succomba sous les coups de Villon. Les circonstances en sont rapportées d'après les dires de celui-ci, Philippe Chermoie n'étant plus là pour le contredire, et sans doute aussi d'après les données fournies par l'instruction judiciaire. Depuis qu'elles sont connues, on a déjà fait quelques hypothèses sur le sujet de la querelle. Évidemment, a-t-on dit, il y a une femme là-dessous, une rivalité amoureuse.
On a relevé dans le Pelit Testament, composé à la fin de l'année 1456, certaines expressions qui ont paru avoir un caractère significatif :
Villon y parle de celle
Consentant à ma dcffaçon (à ma destruction), de celle
qui
Qui m'a esté félonne et dure.
Veut et ordonne que j'endure La mort, et que plus je ne dure.
Il est vrai qu'il ajoute (page 3) :
Par elle meurs, les membres sains,
ce qui semble indiquer une mort toute allégorique.
Quoi qu'il en soit, on a cherché le nom de la maîtresse de Villon. On en a trouvé plusieurs. Mais l'attention s'est fixée principalement sur les vers de la double ballade du
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Grand Testament, où il s'agit des malheurs éprouvés par
les amoureux (p. 5 7) :
De moy, pauvre, j'en veux parler; J'en fus battu, comme à ru telles, Tout nud, jà ne le quiers celer.
Qui me feit mascher ces groiselles, Fors Katherine de Vauselles?
Noé le tiers et, qui fut là...
On remarqua que l'un des quatre chanoines de Saint- Benoît était, de 1456 à 1472, maître Pierre du Vauccl (Petrus de Vaucello) , précédemment principal du collège de Navarre. La présence de Pierre du Vauccl dans le cloître Saint- Benoît en 1456 était bien un peu tardive pour expliquer les événements de 1435; mais on constata que la famille du Vauccl ou de Vaucel devait appartenir au quartier Saint-Benoît, où une maison située en la grande rue Saint-Jacques est citée, en 1455, comme ayant appartenu à feu Jehan du VauceU.
Catherine de Vauselles dont se plaint Villon n'appartiendrait-elle pas à cette famille, ne serait-elle point une nièce ou une parente du principal du collège de Navarre? N'aurait-elle pas demeuré dans le voisinage du cloître Saint- Benoît où logeait Villon? Et n'est-ce pas elle qui, après l'avoir bien accueilli (p. 59) aurait suscité contre lui la fureur jalouse de Philippe Chermoie? Et l'imagination de galoper dans cette carrière.
D'abord lorsque Villon parle de Katherine de Vauselles, c'est en 1461, dans son Grand Testament :\\ y adéjà loin de 1455, surtout si l'on considère combien d'incidents et d'accidents avaient marqué ces six années. On peut dire, il est vrai, que la double ballade : « Bienheureux est qui rien n'y a », a été composée antérieurement, comme plusieurs des pièces que Villon a introduites dans son oeuvre principale.
Mais qu'est-ce que ce Noé, qui était là? Il n'y a aucune place pour lui dans la scène du soir de la Fête-Dieu. D'ailleurs, les expressions de Villon :
J'en fus br.ttu, comme à ru telles (comme toiles au ruisseau), Tout nud...