I. Ua des légataires de Villoa, pages 11 et
XXXIII FRANÇOIS VILLON
la vérité. Il déclara alors qu'il avait entendu dire à maître François Villon que les serrures des coffres du collège de Navarre avaient été crochetées. Pendant plusieurs vacations, il maintint ce qu'il avait précédemment afi&rmé de son rôle dans l'expédition et de la part qu'il avait eue au butin.
Par délibération des assistants, il fut dépouillé de ses vêtements, enveloppé dans une courte-pointe et soumis à la question avec le petit tréteau. Il refusa de parler. Il fut mis à la question avec le grand tréteau. On lui demanda s'il n'avait pas connu d'avance le vol fait chez Guillaume Coifïier. Il en convint, mais il n'y prit point part à cause de sa détention ; il eut quatre écus pour sa part, avec lesquels le geôlier fut acheté.
Il demanda à ce que la torture n'allât pas plus loin, promettant de tout déclarer. On le lui accorda. Il répéta qu'il avait entendu dire à François Villon que ceux qui étaient entrés au collège de Navarre en avaient rapporté un sac plus grand dans lequel était une plus forte somme que celle qu'ils lui avaient d'abord annoncée, et que chacun d'eux avait eu quatre-vingts écus vieux pour sa part. Il fut enfin ramené en prison, sans avoir presque rien ajouté, comme on voit, aux éclaircissements qu'il avait fournis d'abord.
Là s'arrêtent, le 22 juillet 1458, les documents que nous possédons. Ainsi, vers la Noël de 1456, Villon était bien à Paris. Il fut un des principaux auteurs du vol qui eut lieu au collège de Navarre dans les derniers jours de l'administr-ation de Pierre du Vaucel. Si l'on croit que Katherine de Vauselles était une nièce ou une parente de ce personnage, on peut imaginer, à peu de frais, que Villon avait obtenu de la jeune fille quelques renseignements pour faire ce hardi coup de main; mais il ne faut pas supposer alors qu'elle fût pour quelque chose dans l'agression commise par Philippe Chermoie contre Villon au mois de juin de l'année précédente, ou du moins il y aurait eu une bien complète réconcihation.
Au moment même où il commettait ce vol audacieux, Villon composait ses Legs, autrement dit son Petit Testament.
Il y annonçait son départ pour Angers. Il faut avouer qu'il avait d'autres raisons que les cruautés d'une belle
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pour quitter Paris. Rien de surprenant à ce qu'il se rendît à Angers, puisqu'il y avait un oncle religieux. Au 15 mai 1457, Guy Tabarie parle du voyage de Villon à Pierre Marchant, et donne à ce voyage un motif des moins innocents. Il allait servir d'éclaireur aux bandits à qui il était associé, pour les aider à détrousser un vieux moine de l'abbaye même où son oncle était religieux. Villon était-il absent depuis les derniers jours de 1456? Son voyage avait-il été retardé? ou bien était-il revenu dans l'intervalle et était-il reparti? c'est ce qu'il est impossible de vérifier. Quand revint-il? On ne le sait pas davantage.
Si le p^tit poème sur la naissance de la princesse Marie (p. 149) est bien de Villon et si l'on en a b en interprété le sens, maître François aurait été en prison soit le 19 décembre 1457 si cette princesse est Marie d'Orléans, soit le 14 février 1457 (1458 nouveau style) si c'est Marie de Bourgogne.
Où ? dans quelles circonstances ? Il ne paraît pas, en tout cas, que ce fut à cause du vol du collège de Navarre, car il semble bien résulter de l'interrogatoire de Guy Tabarie, au mois de juillet suivant 1458, que l'ofïicialité n'avait pas d'autres renseignements sur les auteurs de ce vol que ceux fournis par le curé de Paray.
Ce n'est que plus tard, selon toute vraisemblance, que Villon fut incarcéré pour cette cause, et, quoique tous les documents fassent défaut, on peut conjecturer que c'est là le grand procès où il fut condamné à mort avec quelquesuns de ses compagnons et où il dut la vie à un appel au Parlement. Cela occuperait la fin de 1458 et toute l'année 1459; et les emprisonnements se pressent si drus dans l'espace de la vie de l'écolier qui sépare les deux Testaments, qu'on ne saurait où placer ailleurs ce grave épisode.
Voici ce qu'on lit dans la Chronique scandaleuse sous l'année 1460 :
« En ce temps fut faite justice et grande exécution audit lieu de Paris, de plusieurs povres et indigentes créatures, comme de larrons, sacrilèges, pipcurs et crocheteurs. Et pour lesdits cas plusieurs en furent battus au cul de la charrette, pour leurs jeunes âges et premier mesfait; et les autres, pour leur mauvaise coustume et persévérance, furent pendus et estranglés au gibet de Paris nommé Montigny,
nouvellement créé et estably pour la grande \aeillesse. ruyne et décadence du précédent et ancien gibet nommé Montfaucon... par Henri Cousin^ exécuteur de la haute justice audit lieu de Paris. »
La sévère justice dont parle le chroniqueur s'exerça certainement sur quelques-uns des compagnons de Villon. Colin de Cayeux notamment fut un de ceux qui furent pendus et étranglés. Nous le voyons, dans un acte du 23 décembre 1460, revendiqué contre les évoques de Senlis et de Beauvais par le procureur du roi comme larron, crocheteur, pilleur et sacrilège incorrigible, tombé in profundiim malorum. Au nombre des crimes qui lui sont imputés est le vol du collège de Navarre, et celui commis au préjudice de Guillaume Coiffier.
Villon fut mis à la question corame Tabarie (p. 147), il fut condam^né à périr au gibet ; il appela de la sentence au Parlement, comme tous ces criminels ne manquaient guère de le faire. C'est dans cette situation qu'il aurait composé le quatrain et l'épitaphe en forme de ballade (p. 143). Son appel, appuyé sans doute par quelque intervention puissante, fut admis. La peine fut commuée en celle du bannissement du royaume. Lisez la requeste de Villon pour remercier la cour du Parlement à qui la poésie a bien rarement décerné de pareilles louanges (p. 145) et la ballade à Gamier sur son appel (p. 147).
Quelques-uns ont dit que cette commutation de peine ne l'avait pas dispensé de recevoir une forte bastonnade a au cul de la charrette », et que c'est ici que doit se placer la mésaventure à laquelle il fait allusion dans les vers souvent cités :
.l'en fuz batu, comme à ru telles, Tout nud, j à ne le quiers celer.
Qui me feit mascher ces groiselles, Fors Katherine de Vauselles?
Mais d'abord, quand on a subi une peine en punition de vois commis avec effraction, on n'a point de prétexte pour en rendre uniquement responsable une maîtresse quelconque. Puis, Villon, dans ses remercîments à la Cour sou-
I, Henri Cousin est clans le Grand Testament, p. 116.
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veraine, manifeste une reconnaissance enthousiaste qui aurait été atténuée, il me semble, s'il avait dû être ou s'il avait été vigoureusement fustigé par les rues et carrefours. Enfin, Villon, dans l'envoi de sa ballade, sollicite un répit de trois jours (p. 146), ce qui permet de croire qu'il fut condamné à vider immédiatement Paris, et ne laisse guère de place à la cérémonie touchante dont parle la Chronique. Il s'en alla en exil, non pas, peut-être, comme il lui était enjoint, hors du royaume, mais seulement à distance respectable de Paris. Au printemps de l'année 1461, un nouveau méfait le fait condamner par les officiers de l'évêque d'Orléans, Thibaut d'Aussigny, et passer tout un été, nourri au pain et à l'eau, dans un cul de basse fosse de Meung-sur-Loirc. Qu'avait-il fait? On l'ignore. Lui-même garde sur la cause de son emprisonnement un silence absolu. M. Vitu croit que l'exil et la détention à Meung sont une seule et même chose, et que la condamnation au bannissement emportait la privation de la liberté. Meung aurait été choisi comme étant une geôle plus sûre que celles de Paris. Nous ne croyons pas que l'exphcation soit acceptable. Si l'emprisonnement à RIeung avait été décrété par le Parlement, Villon ne se serait pas contenté de dire :
Rigueur le transmit en exil (lui Villon)
Ft lui frappa au cul la pelle,
Nonobstant qu'il dist : J'en appelle, (p. IJ:.)
Il n'aurait pas gardé nne rancune si violente contre l'évêque d'Orléans, Thibaut d'Aussigny, qui n'aurait fait qu'exécuter la sentence du Parlement de Paris. Il est très certain qu'il eut maille à partir directement avec Thibaut et ses officiers de justice, et qu'il eut gravement à se plaindre d'eux tous. Le Grand Testament est rempli de récriminations contre ses juges et ses gardiens Orléanais. Il fut délivré, cette fois, par l'entrée du nouveau roi Louis XI à Meung, le i«' ou le 2 octobre 14 61.
Sont-ce là tous les démêlés que Villon eut avec la justice? D'après ce qu'il dit de François Pcrdrier (p. 101) il aurait eu encore une affaire devant l'officialité de Bourges dans des circonstances inconnues.
En somme, il ressort clairement des quelques documents positifs que nous avons sur la vie de Villon, que c'était un
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vrai bandit, et que les générations qui vinrent immédiatement après lui ont été fort indulgentes en le considérant simplement comme un chercheur de repues franches, un simple écomifleur à la manière des Pathelin et des Panurge. Comme son compagnon Cohn de Cayeux, il paraît bien qu'il était chu in profundum malorum, ou peu s'en faut.
Et à peine sorti de la prison de Meung, cet échappé de la potence compose son Grand Testament, qui lui mérite à jamais (prestige merveilleux du talent) l'attention, la sympathie, l'admiration de la postérité.
Le Grand Testament fut composé on ne sait où, mais il n'est pas probable que ce soit à Paris. Il est douteux que la grâce accordée au prisonnier de Meung ait levé la sentence d'exil qui l'avait antérieurement frappé.
Le Grand Testament est, dans la trame des legs distribués aux camarades et aux ennemis de l'auteur, ans parler des personnages notables dont il se passe la fantaisie de prendre les noms, une continuation du Petit Testament. Il a les mêmes défauts, c'est-à-dire qu'il ne nous propose guère que des énigmes aujourd'hui presque indéchiffrables. Mais dans sa nouvelle composition, Villon a inséré un certain nombre de pièces à part qui sont de véritables chefsd'œuvre. Par la pensée et le sentiment, par la franchise et l'énergie de l'expression, ces morceaux sont tout à fait supérieurs. Il n'y a d'exception que pour ceux où Villon a voulu lutter de solennité et de belle rhétorique avec les poètes contemporains. Partout où il est dans sa veine propre, c'est un maître original.
On ne peut qu'être étonné d'abord de trouver dans les pensées et les sentiments du poète malandrin tant de gravité, tant de justesse, tant de droiture même. Ses vices, ses crimes, ses erreurs, il ne les paUie point, il ne cherche nullement à les excuser ou à les justifier, encore moins, bien entendu, à les transformer en vertus. Il les condamne et les regrette avec sincérité. Il cherche à détourner les autres de la voie où il s'est égaré « au temps de sa jeunesse folle ».
Il parle avec une profonde tendresse de sa pauvre vieille
1ère à qui il a causé tant de chagrin. Il est reconnaissant
pnvers son bienfaiteur Guillaume de Villon. Il est bon
jatriote; il est un des premiers à rendre témoignage à
Jehanne la bonne Lorraine, et il lance des imprécations