‹ Œuvres complètesChapitre 45 sur 74 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

L'appartement du Doge.

LE UOGE et sa suite.

ÎJ.N Serv. Mon seigneur, la députalion attend; mais si uno autre heure vous convient mieux, elle se conformera à votre bon plaisir.

Le Doge. Toutes les heures me sont égales ; faites-les entrer. {Le serviteur sort.)

Un Off. Prince, j'ai exécuté voire ordre.

Le Doge. Quel ordre?

L'Off. Un ordre douloureux, celui de requérir la présence de...

Le Doge. Oui, — oui, — oui; je vous demande pardon; ma mémoire commence à faiblir et je me fais vieux, presque aussi vieux que mon âge. Jusqu'à présent j'avais lutté contre lui; mais il commence à prendre le dessus.

fintre^la députation, composée de six membres de la Seigneurie et du Chef des Dix.

Le Doge. Nobles seigneurs, quel est votre bon plaisir?

Le Chef des Dix. En premier lieu, le Conseil présente au doge ses compliments de condoléance sur le maliieur privé qui vient de le frapper.

Le Doge. En voilà assez. — Parlons d'autre chose.

Le Chef des Dix. Le doge refuse d'accepter l'hommage de nos respects ?

Le Doge. Je l'accepte comme on me l'oiTre. — Poursuivez.

LES DEUX rOSCARI. ACTE V, SCÈNE I. ?.;23

Le Chef des Dix. Les Dix, s'étant adjoinl une junte de vingl-cinq sénateurs choisis entre les patriciens les plus nobles, ont délibéré sur l'état de la République, et sur les soucis accablants qui, en ce moment, doivent peser doublement sur vos années, si longtemps vouées au service de votre pays. Us ont jugé convenable de solliciter avec respec de votre sagesse, qui ne peut s'y refuser, la résignation de l'anneau ducal, que vous avez porté si longtemps et avec tant d'honneur; et, pour montrer qu'ils ne sont point ingrats, et s'acquitter de ce qu'ils doivent a votre vieillesse et à vos services, ils vous accordent un apanage de vingt mille ducats d'or, pour donner à votre retraite toute la splendeur qui convient à celle d'un souverain.

Le Doge. Ai-je bien entendu?

Le Chef des Dix. Dois-je répéter?

Le Doge. Non. — Avez-vous fini?

Le Chef des Dix. J'ai dit. On vous accorde vingt-quatre heures pour rendre votre réponse.

Le Doge. Je n'ai pas besoin de vingt-quatre secondes.

Le Chef des Dix. Nous allons nous retirer.

Le Doge. Restez ! Vingt-quatre heures ne changeront rien U ce que j'ai à dire.

Le Chef des Dix. Parlez.

Le Doge. Deux fois j'ai exprimé le désir d'abdiquer, et deux fois on s'y est refusé; bien plus, on a exigé de moi le serment de ne jamais renouveler cette demande. J'ai juré de mourir dans le plein exercice des fonctions que le pays m'a contiées ; je les ai remplies avec honneur et conscience. — Je ne puis violer mon serment.

Le Chef des Dix. Ne nous réduisez pas à la nécessité d'ordonner par un décret ce que nous voudrions obtenir de votre consentement.

Le Doge. La Providence prolonge mes jours pour ra'éprouver et me châtier; mais vous n'avez pas le droit de me reprocher mon grand âge, puisque chacune de mes heures fut consacrée à ma patrie. Je suis prêt à donner ma vie pour elle, après lui avoir sacrifié des objets plus chers que la vie;

321 CEUVRES DE LORD BTRON.

mais quant à ma dignité, — je la tiens de la République entière ; quand la volonté générale se sera prononcée, alors vous aurez ma réponse®.

Le Chef des Dix. Cette réponse nous afflige ; mais elle ne peut vous servir de rien.

Le Doge. Je me soumettrai k tout; mais je ne ferai point un pas ; décrétez ce que vous voudrez.

Le Chef des Dix. Est-ce la la réponse que nous devons rapporter à ceux qui nous envoient ?

Le Doge. Vous avez entendu.

Le Chef des Dix. Avec le respect qui vous est dû, nous nous relirons.

La dcputation sort. — Un serviteur entre.

Le Serv. Seigneur, la noble dame Marina demande audience.

Le Doge. Mon temps est à sa disposition.

MARINA entre.

Mar. Seigneur, je crains d'être importune. — Peut-être désirez-vous être seul?

Le Doge. Seul je suis, et seul je resterai pour toujours, quand le monde entier se presserait autour de moi; mais nous saurons tout supporter,

Mar. Oui, et pour l'amour de ceux qui restent, nous nous efforcerons... — 0 mon époux !

Le Doge. Donne cours à ta douleur ; je ne puis te consoler.

Mar. Né dans une autre patrie, il aurait pu vivre, lui qui était si bien formé pour le bonheur de la vie privée, lui si aimant, si aimé ! Qui eût pu goûter, qui eût pu donner plus de bonheur que mon pauvre Foscari ? Il ne manquait à sa félicité et à la mienne que de n'être pas Vénitien.

Le Doge. Ou le fils d'un prince.

Mar. Oui ; tout ce qui favorise le bonheur imparfait ou l'ambition des autres hommes, par une destinée étrange, lui est devenu fatal. La patrie et le peuple qu'il aimait, le prince dont il était le fils aîné, et...

Le Doge. Qui aura bientôt cessé d'être prince,

Mar. Comment!

Le Doge. Ils m'ont ôlé mon fils, et maintenant ils en veulent à mon diadème usé et à mon anneau ducal. Qu'ils reprennent ces coli(ichels !

Mar. Oh ! les tyrans ! et dans un pareil moment encore î

Le Doge. C'est le moment le plus convenable; il y a une heure j'eusse été sensible à ce nouveau coup. '^

Mar. El maintenant, n'en aurez-vous aucun ressentiment ? 0 vengeance ! Mais celui qui, s'il eût été suffisamment protégé, pourrait maintenant proléger à son tour, ne peut venir au secours de son père.

Le Doge. Et il ne le devrait point contre sa patrie, eût-il mille vies au lieu de celle que...

Mar. Que leurs tortures lui ont arrachée. Ce peut être Ik du pur patriotisme. Je suis femme : mon époux et mes enfants étaient ma patrie ; je l'aimais ! —Combien je l'aimais ! je lui ai vu traverser des souffrances qui eussent fait reculer les premiers martyrs. Il n'est plus ! et moi qui aurais donné mon sang pour lui, je n'ai a lui donner que des larmes ! Mais si je pouvais obtenir le châtiment de ses persécuteurs! — Bien, bien ; j'ai des fils qui seront un jour des hommes.

Le Doge. Votre douleur vous égare.

Mar. J'aurais cru pouvoir supporter sa mort, quand je le voyais courbé sous le poids d'une pareille oppression! Oui, je pensais que j'aimerais mieux le voir mort que gémissant dans une captivité prolongée; — je suis punie de celte pensée maintenant. Que ne suis-je dans sa tombe !

Le Doge. Il faut que je le voie encore une fois.

Mar. Venez avec moi.

Le Doge. Est-il...

Mar. Notre lit nuptial est maintenant son cercueil.

Le Doge. Est-il dans son linceul ?

Mar. Venez, venez, vieillard.

(Le Doge et Marina sortent. — Barbarigo et Loredano entrent.) Barb. {Au seruiteur.) Où est le doge ? Le Serv. Il vient de se retirer à l'instant même avec l'il' lustre veuve de son fils.

LoR. Où?

Le Serv. Dans l'apparlement où le corps repose.

Barb. Retournons donc sur nos pas.

LoR. Vous oubliez que nous ne le pouvons pas. Nous avons l'ordre exprès de la Junte de l'attendre ici, et de nous réunir à ses membres dans la démarche dont ils sont chargés. Ils ne larderont pas à venir.

Barb. Et feront-ils immédiatement connaître leur message au doge?

Lor. Lui-même a désiré que les choses se fissent promptement. Sa réponse ne s'est pas fait attendre; il en doit être de même de la nôtre. On a eu égard à sa dignité, on a songé a sa fortune ,• — que voudrait-il de plus?

Barb. Mourir dans sa charge. Il n'aurait pu vivre longtemps ; mais j'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui conserver ses titres, et je me suis opposé à celte proposition jusqu'au dernier moment, bien qu'en pure perte. Pourquoi faut-il que le vote général m'envoie ici malgré moi î

Lor. Il était bon que quelqu'un d'une opinion différente' de la nôtre nous servît de témoin, afin que l'imposture ne fît pas courir le bruit qu'une majorité injuste craignait d'exposer ses actes aux regards de la minorité du Conseil.

Barb. On n'a pas moins eu pour but, je le pense, de m'humilicr pour punir mon inutile opposition. Loredano, vous êtes ingénieux dans le choix de vos moyens de vengeance. Je dirai même que vous êtes poétique , un véritable Ovide dans l'art de haïr; c'est ainsi (bien que ce soit pour vous un objet secondaire ; mais les yeux de la Haine sont un vrai microscope), c'est ainsi que je vous dois, afin sans doute de faire ressortir le mérite des plus zélés, d'être associé, malgré moi, au message de votre Junte.

Lor. Comment! ma Junte ?

Barb. La vôtre ! elle parle votre langage, épie vos moindres signes, approuve vos plans et fait votre œuvre ; n'est-elle pas vôtre ?

Lor. Vous parlez imprudemment. Il ne serait pas bon qu'on vous écoulât.

Barb. Oh ! un jour viendra qu'ils en entendront bien du-

vantage; ils ont môme été au delà des limites de leur pouvoir, et quand cela arrive dans les Étals même les plus avilis , rilumanilé outragée se lève et punit.

LoR. Vous parlez sans réflexion.

Barb. C'est ce qui reste à prouver. Voici nos collègues.

La députation rentre.

Le Chef des Dix. Le duc sait-il que nous cherchons sa présence ?

Un Serv. Je vais l'en informer. (Le serviteur sort.)

Barb. Le duc est avec son fils.

Le Chef des Dix. Dans ce cas, nous ajournerons notre message après les funérailles. Retournons. 11 sera temps encore demain.

Lor. (à part à Barbarigo). Que le feu d'enfer qui dévorait le mauvais riche, consume éternellement ta langue! Je la ferai arracher de ta bouche babillarde, jusqu'à ce que tu n'exhales plus que des sanglots avec du sang ! [Tout haut et s' adressant à la députation.) Sages seigneurs, je vous prie de ne rien précipiter.

Barb. Soyez humains.

LoR. Voici le doge!

Le Doge entre,

LeDoge. J'obéis à voire appel.

Le Chef des Dix. Nous venons renouveler la demande que nous avons déjà faite.

Le Doge. Et moi, je viens vous faire ma réponse.

Le Cuefdes Dix. Quelle esl-elle?

Le Doge. Vous l'avez entendue.

Le Chef des Dix. Entendez donc notre décret définitif et irrévocable.

Le Doge. Au fait! au fait! Je connais les formalités officielles et les préambules pleins de douceur qui accompagnent les actes de violence. — Poursuivez.

Le Chef des Dix. Vous n'êtes plus doge ; vous êtes délié de votre serment impérial comme souverain ; il faut vous dépouiller de votre robe ducale. Mais, en considération de vos services, l'Élat vous alloue l'apanage déjà mentionné dans

notre précédente entrevue. On vous laisse trois jours pour quitter ce palais, sous peine de voir confisquer votre fortune particulière.

Le Doge. Cette dernière clause, je le dis avec orgueil, n'enrichira pas le trésor.

Le Chef des Dfx. Votre réponse, doge?

LoR. Votre réponse, Francesco Fuscari ?

Le Doge. Si j'avais pu prévoir que mon grand âge fût préjudiciable à l'Élat, le chef de la République ne se serait jamais montré assez ingrat pour placer l'intérêt de sa dignité avant celui du pays; mais ma vie ayant été depuis tant d'années employée au service de la patrie, et ne lui ayant pas été inutile, je désirais lui en consacrer encore les derniers instants. Néanmoins puisque le décret est rendu, j'obéis

Le Chef des Dix. Si l'espace de trois jours ne vous. suffit pas, nous consentirons volontiers a l'étendre jusqu'à huit, en témoignage de notre estime.

Le Doge. Je n'ai pas besoin de huit heures, seigneur, ni même de huit minutes : — voici l'anneau ducal et voici le diadème. [Il ôteson anneau et sa toque.) Ainsi, l'Adriatique est libre d'en épouser un autre.

Le Chef des dTx. 11 n'est pas besoin d'y mettre tant de précipitation.

Le Doge. Je suis vieux, seigneur, et même pour faire peu de chemin je suis obligé de me mettre de bonne heure en roule. Il me semble voir parmi vous un visage qui m'esl inconnu; — sénateur, votre nom, vous dont le costume annonce le chef des Quarante ^^ ?

Mem. Seigneur, je suis le fils de Marco Memmo.

Le Doge. Ah! votre père était mon ami; — mais les fils et les pères... — Holà! mes serviteurs, ici î

Un Serv. Mon prince!

Le Doge. Plus de prince ! — {Montrant la députation des Dix.) Voici les princes du prince. — Préparez-vous à partir d'ici à l'instant.

Le Chef des Dix. Pourauoi si brusquement ? Cela fera du scandale.

Le Doge {aux Dix.) Vous aurez à en répondre; cela vous regarde. — {Aux domestiques.) Allons, dépêchez-vous. Il est un fardeau que je vous prie de porter avec soin , bien que maintenant on ne puisse plus lui faire de mal ; mais j'y veillerai moi même.

Barb. Il veut parler du corps de son fils.

Le Doge. Faites venir Marina, ma fille.

MARINA entre.

Tenez-vous prête ; il nous faut aller pleurer ailleurs.

Mar. Partout.

Le Doge. Oui, mais en liberté, sans ces espions jaloux attachés aux pas des grands. — Seigneurs, vous pouvez vous retirer: que vous faul-il de plus? nous parlons. Craignezvous que nous n'emportions avec nous ce palais ? Ces vieilles murailles, dix fois plus vieilles que moi, et je suis bien vieux, vous ont servi, et moi aussi ; elles et moi nous aurions bien des choses a vous dire; mais je ne leur demande point de s'écrouler sur vous: elles le feraient comme autrefois les colonnes du temple de Dagon sur l'Israélite et les Piiilistins ses ennemis. Je crois que la même puissance serait donnée à une malédiction comme la mienne provoquée par des hommes tels que vous; mais je ne maudis point. Adieu, seigneurs! Puisse le doge suivant valoir mieux que le doge actuel !

LoR. Le doge actuel est Pascal Malipiero.

Le Doge. Il ne le sera que lorsque j'aurai franchi le seuil de ces portes.

Lor. La grande cloche de Saint-Marc sonnera bientôt pour son inauguration.

Le Doge. Ciel et terre! vous sonnerez cette cloche, moi vivant! et je l'entendrai! — Je serai donc le premier doge qui ait entendu la cloche sonner pour son successeur ! Plus heureux que moi, mon coupable prédécesseur, rinfle.\ible Faliero! cette insulte du moins lui fut épargnée.

LoR. Eh quoi! regrettez-vous un traître?

Le Doge. Non ; — seulement je porte envie aux morts.

Le Chef des Dix. Seigneur, si vous persistez à quitter ainsi

brusquement le palais ducal, sortez du moins par l'escalier secret qui conduit au quai du canal.

Le Doge. Non; je descendrai maintenant l'escalier que j'ai monté pour prendre possession du pouvoir, — l'escalier des Géants, au haut duquel je fus investi de la dignité de doge! Mes services m'ont fait monter cet escalier, la haine de mes ennemis m'en précipite. Il y a trente-cinq ans que j'ai été installé, que j'ai traversé ces mêmes salles dont je ne complais sortir que mort, — mort peut-être en combattant pour mes concitoyens, — mais non pas chassé ainsi par eux! Mais, venez; mon flls et moi nous nous en irons ensemble; lui, pour prendre possession de son tombeau, moi, pour implorer le mien".

Le Chef des Dix. Eh quoi ! en public?

Le Doge. C'est publiquement que j'ai été élu, c'est publiquement que je veux êtredéposé. — Marina! venez-vous ?

Mar. Voici mon bras.

Le Doge. Et voilà mon bâton; je pars soutenu par ce double appui.

Le Chef des Dix. Cela ne doit pas être. — Le peuple s'en apercevra.

Le Doge. Le peuple î — il n'y a pas de peuple , vous le savez bien, sans quoi vous n'oseriez pas en agir ainsi avec lui et avec moi. Il y a une populace peut-être, dont les regards vous feront rougir; mais ils n'oseront gémir et vous maudire que des yeux et du fond du creur.

Le Chef des Dix. La passion vous fait parler, autrement...

Le Doge. Vous avez raison, j'ai plus parlé qu'à mon ordinaire. Ce n'est pas là mon faible habituel ; mais ce sera pour vous une excuse , en faisant voir que j'approche d'une caducité qui autorise votre action, à défaut de la loi. Adieu, seigneurs.

Barb. Vous ne partirez pas sans une escorte convenable à votre rang; nous accompagnerons respectueusement le doge à son palais particulier. — Dites, mes collègues , n'êtes-vous pas de cet avis ?

Plusieurs voix. Oui! oui!

LES DEUX FOSCARr. ACTE V, SCÈNE I. 331

Le Doge Vous ne viendrez pas ! — à ma suite, du moins. Je suis entré ici comme souverain : — j'en sors par les mêmes portes, mais comme citoyen. Toutes ces vaines cérémonies sont de lâches insultes, qui ne font qu'ulcérer davantage le cœur, et appliquent du poison pour antidote. La pompe est pour les princes ; — je ne le suis plus ! — C'est faux, je le suis encore, mais seulement jusqu'à cette porte. — Ah !

LoR. Ecoutez!

(On entend sonner la grande cloche de Saint-Marc.)

Darb. La cloche!

Le Chef des Dix. De Saint-Marc, qui sonne pour l'élection de Malipiero.

Le Doge. J'en reconnais le son. Je l'ai entendu ime fois, une fois seulement, et il y a de cela trente-cinq ans; même alors je n'étais pas jeune.

Barb. Asseyez-vous, seigneur; vous tremblez.

Le Doge. C'est le glas de mort de mon pauvre enfant ! mon cœur soufTre amèrement.

Darb. Veuillez vous asseoir.

Le Doge. Non; jusqu'à présent j'ai eu pour siège un trône. — Marina! parlons.

Mar. Je suis prêle.

Le Doge {fait quelques pas^ puis s'arrête). Je me sens altéré; — qui veut me donner une coupe d'eau ?

Barb. Moi.

Mar. Et moi.

LoB. El moi.

Le Doge {prend la coupe des mains de Loredano). J'accepte de voire part, comme de la main la plus convenable en un pareil moment.

LoR. Pourquoi ?

Le Doge. On dit que le cristal de Venise a une telle antipalliic conlre les poisons, qu'il se brise dis que quelque chose de venimeux vient à le toucher. Vous teniez celle coupe; elle ne s'esl poi[it brisée.

LoR. Eh bien! seigfteur?

Le Doge. Cela prouve que le proverbe est faux, ou que

\ous êtes de bonne foi. Pour moi , je ne crois ni l'un ni l'autre : c'est une sotte tradition.

Mar. Vos idées s'égarent ; vous feriez bien de vous asseoir et de ne pas partir encore. Ah! vous êtes maintenant dans l'état où était mon époux.

Barb. Il s'affaisse! — Soutenez-le! vite! — une chaise! Soutenez le !

Le Doge. La cloche continue à sonner! — Eloignonsnous! — mon cerveau brûle!

Barb. Je vous en supplie, appuyez-vous sur nous.

Le Doge. Non! un souverain doit mourir debout. — Mon pauvre enfant! — Ecartez vos bras! — Cette cloche/ {Le Doge tombe et meurt ^^.)

Mar. Mon Dieu! mon Dieu?

Barb. (à Loredano). Voyez, votre œuvre est complète.

Le Chef des Dix. N'y a-t-il aucun secours? Qu'on appelle !

Un Serv. Tout est fini.

Le Chef des Dix. Si cela est, du moins ses obsèques seront dignes de son nom et de Venise, de son rang et de son dévouement aux devoirs de sa charge, tant que l'âge lui a permis de les rernpHr dignement. Mes collègues, dites, en sera-t-il ainsi ?

Barb. Il n'a point eu la douleur de mourir sujet la où il avait régné; que ses funérailles soient celles d'un prince^'!

Le Chef des Dix. Nous sommes tous d'accord ?

Tous {excepté Loredano). Oui.

Le Chef des Dix. Que la paix du ciel soit avec lui!

Mar. Seigneurs, permettez : c'est une vraie mystification. Cessez de vous jouer de celle triste dépouille; il n'y a qu'un moment, lorsque vivait encore ce vieillard, qui a reculé les limites de votre empire et rendu votre puissance immortelle comme sa gloire, voire haine froide, inexorable , l'a banni de son palais, l'a fait descendre de son haut rang; et maintenant que ces honneurs ne sont plus rien pour lui, et il ne les accepterait pas s'il pouvait les connaître , vous voulez entourer d'une pompe vaine et superflue la victime que vous

avez foulée aux pieds! Des funérailles de prince seront un reproche pour vous el non un honneur pour lui.

Le Chef des Dix. Madame, nous ne révoquons pas aussi facilement nos décisions.

Mar. Je le sais, en ce qui concerne les tortures infligées aux vivants. Je pensais que les morts étaient hors de votre puissance, quoique quelques-uns sans doute soient livrés a des esprits dont le pou\oir ressemble a celui que vous exercez sur la terre. Laissez à mes soins son cadavre, comme vous m'auriez abandonné les restes de sa vie que vous avez charitablement abrégée. C'est un dernier devoir que je remplis; j'y trouverai peut-être a mon désespoir un triste soulagement. La douleur est fantastique; elle aime les morts et l'appareil de la tombe.

Le Chef des Dix, Persistez-vous à vous charger de ce soin? Mar. Oui, seigneur; quoique sa fortune ait été dépensée tout entière au service de l'État, j'ai encore mon douaire qui sera consacré a ses funérailles et a celles de... {Elle s'arrête maîtrisée par son agitation.)

Le Chef des Dix. Gardez votre douaire pour vos enfants. Mar. Oui ; ils sont orphelins, grâce a vous. Le Chef des Dix. Nous ne pouvons accueillir votre demande. Ses dépouilles mortelles seront exposées avec la pompe usitée, et suivies a leur dernière demeure par le nouveau doge, revêtu du costume de simple sénateur.

Mar. J'ai entendu parler de meurtriers qui ont enterré leur victime; mais c'est pour la première fois qu'on aura vu l'Hypocrisie entourer de tant de splendeur ceux qu'elle a tués. J'ai entendu parler des larmes des veuves. — Hélas! j'en ai versé quelques-unes, — toujours grâce a vous! J'ai entendu parler d'héritiers en deuil ; — vous n'en avez point laissé au défunt, el vous voudriez en jouer le rôle ! Eh bien ! seigneurs, que votre volonté soit faite, comme un jour, je l'espère, celle du ciel s'accomplira également!

Le Chef des Dix. Savez-vous, Madame, h qui vous parlez, et a quoi vous expose un pareil langage? Mar. Je connais ceux à qui je parle mieux que vous-

334 œuvRES de lord btron.

mêmes, et les dangers que je cours tout aussi bien que vous ; je brave les uns, et je fais face aux autres. Vous faut-il encore d'autres funérailles?

Barb. Ne faites pas attention à ses paroles imprudentes; sa position doit lui servir d'excuse.

Le Chef des Dix. Nous n'en tiendrons aucun compte.

Barb. {à Loredano, qui écrit sur ses tablettes). Qu'écrivezvous sur vos tablettes avec tant d'attention?

LoR. [montrant le corps du Doge). J'écris qu'il m'a payé *^

(La toile tombe.)

XOTES

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