SCÈNE IV
Un jardin.
WERNER entre.
Je n'ai pu dormir! — et maintenant l'heure approche; tout est prêt. Idenstein a tenu sa pande : la voiture nous attend hors du bourg, sur la lisière de la forêt. Maintenant les étoiles commencent a pâlir dans le ciel. C'est pour la dernière fois que je vois ces horribles murailles. Oh ! jamais , jamais je ne les oublierai! je suis venu ici pauvre, mais non déshonoré , et je pars avec une tache , si ce n'est sur mon nom, du moins dans le cœur; j'emporte un ver rongeur et immortel que ni la splendeur qui m'attend , ni mes droits recouvrés, ni les terres et la souveraineté de Siégendorf ne pourront assoupir un seul moment. Il faut que je trouve quelque moyen de restitution qui soulage en partie mon âme ; mais comment sans m'exposer a être découvert ? — II le faut cependant, et dès que je serai en sûreté, je veux y réfléchir. Le délire de ma misère m'a entraîné à cette infamie ; le repentir peut l'expier : je ne veux rien avoir de Stralenheim sur la conscience, quoiqu'il cherche à me dépouiller de tout, à me ravir ma fortune, ma liberté, ma vie! — Et cependant il dort aussi paisible peut-être que l'enfance; il dort sous de pompeux rideaux , sur des oreillers de soie, tel qu'autrefois moi-même lorsque... — Écoutons ! quel est ce bruit ? encore ! Les branches des arbres s'agitent, et quelques pierres se sont détachées de celte terrasse.
[Ulric saute en bas de la terrasse).
Ulricî ah ! toujours le bienvenu ! trois fois le bienvenu en ce moment! Ta tendresse filiale...
Ulr. Arrêtez ! avant de m'approcher, dites-moi...
Wern. D'oii vient l'air étrange que je te vois ?
D04 oeuvres de lord nïRON.
Ulr. Est-ce mon père que je contemple, ou...
Wern, Quoi ?
Ulr. Un assas.sin?
AYern. Insensé ou insolent!
Ulr. Répondez-moi, mon père, si vous tenez à votre vig ou a la mienne.
Wern. A quoi dois-je répondre?
Ulr. Êtes-vous.ou n'êtes-vous pas l'assassin de Slralenheim?
Wern. Je n'ai jamais assassiné personne. Que veux-tu dire?
Ulr. N'avez-vous pas cette nuit, comme la nuit précédente, pénétré dans le passage secret? N'êtes-vous pas entré de nouveau dans la chambre de Stralenheim ? et. .. {Ulric s'arrête.)
Wern. Poursuis!
Ulr. N'est-il pas mort de votre main ?
Wern. Grand Dieu!
Ulr. Vous êtes donc innocent! mon père est innocent! embrassez-moi ! Oui, — votre son de voix, votre air! — oui, oui! — tout me le dit; mais dites-le vous-même !
Wern. Si jamais une telle pensée est venue, de propos délibéré, s'offrir à mon esprit ou a mon cœur; si, lorsqu'elle m'est apparue un moment a travers l'irritation de mon âme découragée, je ne l'ai pas repoussée au fond de l'enfer, que le ciel soit pour jamais ravi à mes regards et à mes espérances !
Ulr. Mais Stralenheim est mort !
Wern. C'est horrible! c'est hideux! c'est affreux! Mais qu'ai -je de commun avec ce crime?
Ulr. Aucune serrure n'est forcée; on ne voit aucune trace de violence, si ce n'est sur le corps de la victime. Une partie de ses gens a été avertie; mais, comme l'intendant est absent, j'ai pris sur moi le soin d'aller prévenir la police. Nul doute qu'on n'ait pénétré secrètement dans sa chambre. Pardonnez-moi si la nature...
Wern. 0 mon fils! quels maux inconnus, œuvre d'une sombre fatalité, s'accumulent comme des nuages sur notre maison!
Ulr. Mon père! vous êtes innocent a mes yeux; mais aux yeux du monde en sera-t-ildemême ?Que dis-je? pensez-vous quelesjuges, si jamais... — Mais parlez à l'instant même.
Wern. Non! je ferai face au danger. Qui osera me soupçonner ?
Ulr. Vous n'aviez point d'hôtes auprès de vous, — point de visiteurs, — nul être vivant autre que ma mère ?
Wern. Ah ! le Hongrois.
Ulr. 11 est parti ! il a disparu avant le coucher du soleil.
Wern. Non, je l'ai caché dans cette même galerie secrète et fatale.
Ulr. Je vais l'y trouver. [Ulric va pour sortir ^ Werner l'arrête.)
Wern. C'est trop tard : il a quitté le palais avant moi ; j'ai trouvé le panneau secret ouvert, ainsi que les portes qui conduisent à la salle où aboutit le passage. Je pensais qu'il avait profité d'un moment favorable pour échapper sans bruit aux mirmidons d'Idenslein qui le traquaient hier soir.
Ulr. Vous avez refermé le panneau ?
Wern. Oui, et ce n'est pas sans trembler du péril qu'il m'avait fait courir, et sans maudire sa slupide négligence qui risquait de faire découvrir l'asile de celui dont il avait reçu un abri.
Ulr. Vous êtes sûr de l'avoir fermé ?
Wern. J'en suis certain.
Ulr. C'est bien ; mais il eût été mieux de ne pas faire de cette retraite un repaire de... {Il s'arrête.)
Wern. De voleurs! tu veux dire : je dois le supporter, et je le mérite; mais je ne m'attendais pas...
Ulr. Non, mon père, ne parlez point de cela ; ce n'est pas le moment de penser a des crimes secondaires; pensons plutôt il prévenir les conséquences d'un attentat plus grand. Pourquoi donner asile à cet homme ?
Wern. Pouvais-je le refuser? Un homme poursuivi par mon plus grand ennemi, accusé de mon propre crime, victime immolée à ma sûreté, demandant un abri de quelques heures au misérable dont l'acte lui avait rendu cet abri ué^
b'06 OEUVRES DE LORD BYRON.
cessaire! Quand c'eût été un loup, je n'aurais pu, dans de telles circonstances, le repousser.
Ulr . Et il a reconnu ce service en vrai loup ; mais il est trop tard pour faire ces réflexions II faut que vous parliez avant l'aube; je resterai ici pour trouver le meurtrier, si c'est possible.
Wern. Mais ma fuite soudaine fera planer sur moi les soupçons d'assassinat; si je reste, il y aura deux victimes au lieu d'une : le Hongrois fugitif qui semble être le coupable, et...
Ulr. Qui semble! Quel autre que lui pourrait ce être?
Wern. Ce n'est pas moi, sur qui tout à l'heure tu avais des doutes, — loi, mon fils!
Ulr. Conservez-vous des doutes sur le fugitif?
Wern. Mon fils ! depuis que je suis tombé dans l'abîme du crime (quoique ma faute soit d'une nature moins grave), depuis que j'ai vu opprimer l'innocence a ma place, je puis douter même de la culpabilité du criminel. Toi, ton cœur, ému d'une vertueuse indignation, est prompt à accuser sur de simples apparences, et voit un criminel peut-être dans celui dont l'ianocence est entourée de quelques légers nuages.
Ulr. Et que fera donc le monde qui ne vous connaît pas, ou ne vous a connu que pour vous opprimer? N'en courez pas les hasards. Partez! j'aplanirai tout. Idenslein, dans son propre intérêt, et séduit d'ailleurs par le présent de la bague, gardera le silence; — en outre, il est complice de votre fuite.
Wern. Moi, je fuirais 1 je souffrirais que mon nom fût accolé îi celui du Hongrois! ou que, comme le plus pauvre, on me choisît de préférence pour m'infliger la flétrissure du meurtre!
Ulr Bah! laissez tout cela! ne songez qu'à l'héritage et au domaine de votre père, pour lesquels vous avez si longtemps soupiré en vain ! Votre nom, dites- vous ! quel nom ? vous n'en avez point ; car celui que vous portez est supposé.
Wern. C'est vrai; et néanmoins je ne voudrais pas le voir gravé en caractères de sang dans la mémoire des hommes, même en ce canton obscur et isolé ; — d'ailleurs, les recherches...
Ulr. Je pourvoirai a tout ce qui vous concerne. Nul ne vous connaît ici pour l'héritier de Siégendorf ; si Idenslein
WERNER. ACTE III, SCÈNE IV, t>07
s'en doute, ce n'est qu'un soupçon, et il n'est qu'un imbécile'; d'ailleurs sa sottise sera si occupée, que force lui sera d'oublier l'inconnu Werner, afin de songer à des intérêts plus importants pour lui. Les lois, si elles ont jamais été en ■vigueur dans ce village, sont toutes suspendues a la suite de la guerre de Trente Ans ; c'est à peine si elles s'élèvent lentement de la poussière où les armées, dans leur marche, les ont refoulées. Slralenheim, quoique noble, est inconnu en ce lieu, si ce n'est à ce titre, sans domaine, sans autre influence que celle qui a péri avec lui. Il est peu d'hommes dont l'autorité se prolonge au delà des huit jours qui suivent leurs funérailles, à moins que ce ne soit par l'intermédiaire de parents mus par l'intérêt ; ce n'est pas ici le cas : il est mort isolé, inconnu ; — une tombe solitaire, obscure comme ses mérites, sans écusson, c'est tout ce qu'il obtiendra, et tout ce dont il a besoin. Si je découvre l'assassin, tant mieux; — sinon, croyez que nul autre ne le découvrira; tous ces laquais pourront hurler sur sa cendre, comme ils faisaient autour de lui quand il allait périr sur l'Oder; mais ils ne remueront pas plus aujourd'hui qu'alors. Partez ! partez ! je ne dois pas entendre votre réponse ! — Voyez , les étoiles ont presque disparu , et une teinte blanchâtre commence à altérer la noire chevelure de la Nuit. Ne me répondez pas : — pardonnezmoi si j'use d'autorité ; c'est votre fils qui vous parle, votre fils si longtemps perdu , retrouvé si tard ! — Appelons ma mère, marchez rapidement et sans bruit, et laissez-moi le soin du reste; je réponds de l'événement en ce qui vous regarde; et c'est là le point principal; c'est mon premier devoir, et j'y serai fidèle. Nous nous verrons au château de Siégendorf ; nos bannières s'y déploieront encore avec gloire • Pensez à cela seulement, et abandonnez-moi tous les autres soins; ma jeunesse saura faire face à tout. — Partez! et que votre vieillesse soit heureuse ! — Je vais embrasser ma mère une fois encore! et qu'ensuite le ciel vous soit en aide !
Wern. Ce conseil est prudent; — mais est-il honorable?
Ulr. L'honneur d'un fils consiste, avant tout, à sauver son père. (Ils sortent.)
ou» OEUVRES DE LORD BYRON.