PIONNIER ^ U<^C/X
Fondé en l'année 1700, par M. de La Mothe-Cadillac, le Détroit demeura longtemps attaché au Canada.
Les Anglais en firent la conquête en 1760 et le con- ^ eervèrent jusqu'à la guerre de 1812. y
Depuis lors les Etats-Unis sont devenus les heureux possesseurs de toute cette charmante contrée, que le Père Charlevoix appelait à juste titre le ''jardin du pays."
" Le Détroit, dit l'historien du Canada, a conservé^ " malgré toutes ces vicissitudes, le caractère de son " origine et la langue française y est toujours en usage. " Comme toutes les cités fondées par le grand peuple " dont sortent ses habitants et qui a jalonné l'Amé- " rique des monuments de son génie, le Détroit est des- " tiné à devenir un lieu considérable à cause de sa " situation entre le lac Huron et le lac Erié."*
Vers les années 1770 ou 80, le Détroit était loin de présenter l'aspect florissant qu'il offre aujourd'hui.
* Histoire du Canada, par M. F. X. Garneau, troisième édition, vol. 2, page 23.
Ce n'était qu'un petit fort entouré de faibles remparts et de palissades, peuplé de quelques centaines de colons canadiens.
Véritable tente au milieu du désert, ce fort était la sentinelle avancée de la colonie et, par suite, exposé sans cesse aux incursions des sauvages.
Autour des fortifications s'étendaient quelques champs conquis sur la forêt, que les habitants ne pouvaient cultiver qu'au risque de leur vie, tenant la pioche d'une main et le fusil de l'autre ; et au delà, en deçà, à droite, à gauche, partout le désert, partout l'immense océan de la forêt, recelant sous ses sombres voûtes une multitude d'êtres mille fois plus cruels, mille fois plus formidables que les tigres et les reptiles.
Il est facile d'imaginer de quel courage indomptable devaient être trempés ces hardis pionniers qui avaient osé venir planter le drapeau de la civilisation au milieu de ces lointaines solitudes, malgré des dangers sans nombre.
Une des plus grandes figures qu'offre l'histoire du nouveau monde après la sublime figure du missionnaire, c'est, à mon avis, celle du pionnier canadien.
Il est le père de la plus forte race qui se soit implantée sur le continent américain : la race canadienne. t^..- Le sang le plus noble qui ait jamais coulé dans les
veines de l'humanité, circule dans ses veines : le sang français.
LES PIONMKRS CANADIENS
Partout on retrouve le pionnier canadien sur ce continent, et partout on peut le suivre à la trace de son sang.
Parcourez toute l'Amérique du Nord, depuis la baie d'Hudson jusqu'au golfe de Mexique, depuis Halifax jusqu'à 8an-Francisco. jjartout vous retrouverez l'empreinte de ses pas. et sur les neiges du pôle, et sur les sables d'or de la Californie ; sur les grèves de l'Atlantique et sur la mousse des montagnes Rocheuses.
Un insatiable besoin d'activité le «lévore.
Il lui faut toujours, toujours avancer vers de nouvelles découvertes, jusqu'à ce que la terre manque sous fies pas.
Mais ce n'est [)as le seul amour des aventures, ni l'âpre soif de l'or qui le pousse : une plus noble ambition le travaille; un mobile plu< légitime le dirige et l'anime.
On sent qu'il a la conscience de remplir une véritable mission, un mystérieux apostolat.
Feuilletez un moment les ])ages de notre histoire et surtout les Relations (le-< Jcsuites. et partout vous verrez le pionnier canadien, animé d'un zèle admirable pour la conversion des sauvages, frayant avec d'héroïques efforts le chemin aux missionnaires et opérant souvent lui-même de merveilleuses conversions.
Je retrouve, réunis en lui. les trois plus grands types de l'histoire humaine.
Il est à la fois prêtre, laboureur et soldat.
Prêtre ! sa piété ardente, sa foi vive, son zèle pour le
salut des âmes, amollissent les cœurs les plus durs, et entraînent vers la foi des peuplades entières.
Fut-il jamais un plus beau sacerdoce ?
Laboureur ! devant sa hache puissante la forêt tombe avec fracas autour de lui et sa charrue trace, à travers les troncs renversés, le sillon où frémira bientôt le vert duvet de la future moisson.
Soldat ! c'est par des siècles de combats qu'il a coaquis le sol que sa main cultive.
Ah ! si j'étais peintre, je voudrais retracer sur la toile cette noble figure avec son triple caractère de prêtre, de laboureur et de soldat.
Au fond du tableau, je peindrais l'immense forêt dans toute .sa sauvage majesté.
Plus près, de blonds épis croissant parmi les troncs calcinés.
Sur l'av.int-scène un pan du grand fleuve avec ses vagues d'émeraude étincelant aux rayons du soleil.
On verrait d'un côté avec ses remparts et ses palissades, l'angle d'un fort d'où surgirait un modeste clocher surmonté de la croix ; de l'autre côté, une bande de .sauvH'^es fuyant vers la lisière du bois.
Au centre du tableau apparaîtrait, les cheveux au vent, un éclair dans les yeux, le front sanglant sillonné d'une b.alle, mon brave pionnier, près de sa charrue, tena'it, •!" la main gauche son fnsil dont la batterie
fumerait encore ; de la droite, versant l'eau du baptême sur le front de son ennemi vaincu et mourant, qu'il vient de convertir à la foi.
Oh ! comme j'essayerais de peindre sur cette mâle figure et dans l'attitude de ce soldat laboureur aux muscles de fer, et la force calme et sereine de l'homme des champs, et le courage invincible du soldat et le sublime enthousiasme du prêtre.
Certes, ce tableau ne serait pas indigne du pinceau de Michel-Ange ou de Rubens.
Foi, travail, courage; prêtre, laboureur, soldat: voilà le pionnier canadien.
C'est Cincinnatus, le soldat laboureur devenu chrétien.
C'est le guerrier de Sparte qui a passé par les cata-
(•(jinl)CS.
Lecteur canadien qui parcourez ces lignes, vous pouvez lever la télé avec un noble orgueil, car le sang qui coule dans vos veines est le sang de ce héros.
Il a rempli noblement sa mission; la vôtre reste à ^.w^c^,fc,c accomplir.
Le peuple à qui la Providence a donné de tels ancêtres, s'il est fidèle aux desseins de Dieu, est nécesSctireraent destiné à de grandes choses.
Mais laissons ces enseignements qui ne siéent qu'aux cheveux blancs, et revenons à notre récit.
LA YESPKÉE
A l'époque reculée que nous décrivons, le commerce des pelleteries était immense au Détroit.
Attirés par la facilité d'}' parvenir, les sauvages venaient en foule y vendre les produits de leurs chasses.
On y voyait affluer tour à tour les nations diverses des Iroquois. des Potowatomis, des Illinois, des Miamis et une foule d'autres.
M. Jacques Du perron Baby était alors surintendant des sauvages du Détroit.
On conçoit facilement quelle devait être l'importance de ce poste à cette époque. Aussi M. Babv avait-il réalisé en peu d'années une brillante fortune.
Presque tout le terrain sur lequel s'élève aujourd'hui le Détroit lui appartenait en société avec M. Macomb, père du général Macomb qui a commandé une partie des troupes américaines pendant la guerre de 1812.
C'est à la suite de cette guerre que M. Baby, pouis'être déclaré en faveur du Canada, sa patrie, perdit toutes les propriétés qu'il avait acquises au Détroit.
Au centre du fort, s'élevait, comme une charmante oasis au milieu du désert, une élégante Uiaison entourée de jardins.
C'était la demeure du surintendant.
Aimant le luxe, il avait prodigué tous ses soins pour l'embellir.
Le jardin, exhaussé au-dessus du sol, était entouré d'une terrasse de gazon.
Au centre, la jnaison, élégamment peinte, à demicachée derrière un rideau de branches d'érables, de poiriers, d'acacias, qui balançaient leur feuillage chatoyant jusque au-dessus du toit, ressemblait à une escarboucle enchâssée dans une guirlande d'émeraudes.
Une nuée d'oiseaux, tantôt cachés sous la feuillée, tantôt voltigeant dans l'air, se croisant, se poursuivant, décrivant nulle chemins tortueux avec une prestesse admirable, abandonnaient aux vents leurs joyeuses chansons, tandis que le petit ramoneur,* planant au-dessus des cheminées, mêlait à leurs voix ses petits cris aigres et saccadés.
C'était le soir.
* L'hirondelle de cheminée.
Les derniers rayons du soleil couchant coloraient de tpintes roses et safranées le dôme de la forêt.
La chaleur avait été étouffante pendant tout le jour.
La brise du soir, gazouillant parmi les rosiers, les dahlias et les églantiers en fleur, rafraîchissait la nature embrasée et parfumait l'air d'enivrantes senteurs.
Réunis autour d'une table dressée en plein air au milieu du jardin, et chargée de mets et de bouquets de fleurs dérobés au parterre, le surintendant et toute sa famille prenaient le repas du soir.
Un jeune ofl&cier anglais, arrivé depuis quelques mois au Détroit, avait été invité à se joindre à la famille.
Des/esclaves noirs, occupés du service de la table, se tenaient debout derrière les convives, attentifs à leurs moindres signes.
Quelle charmante soirée ! s'écriait l'étranger, beau jeune homme aux cheveux bonds, aux traits noblea et expressifs, au front haut, intelligent et fier, à l'œil vif, mais un peu rêveur; en vérité, je n'ai vu qu'eu Italie un climat aussi doux, une nature aussi délicieuse, d'aussi beaux effets de lumière I
'• Voyez donc là-bas ces flocons de nuages qui nagent dans l'azur du ciel. Ne dirait-on pas une superbe écharpe à frange de pourpre et d"or flottant à Thorizon?
— Cette soirée est magnifique, en effet, répondit le surintendant. Nous jouissons dans ce pays d'un bien beau climat.
'' Nulle part je nai vu un ciel plus pur, une lumière plus limpide, une nature plus grandiose; mais, d'un autre côté, nous sommes privés de bien des jouissances accordées aux vieux pays.
" Exilés aux dernières limites de la civilisation, à combien de dangers ne sommes-nous pas exposés de la part des sauvages ! —
" Vous qui venez à peine de quitter les rivages civilisés de l'Europe, vous ne pouvez vous former une idée de la cruauté de ees peuples barbares.
" Ah ! la vie est encore l)ien dure dans ce pays.
— Oui. repartit la femme du surintendant dont la belle et mâle physionomie indiquait une nature fortement trempée, il y a quelques années à peine j'étais encore obligée de faire la sentinelle, le fusil au bras, à la porte du fort, pendant que tous les hommes étaient occupés aux environs à la culture des champs. *
La conversation fut ici inter)t»mpue par un des esclaves noirs qui vint avertir le surintendant et sa femme qu'une personne étrangère désirait les entretenir.
Tous les convives se levèrent alors de table.
^ Hii>torif|Ue. \
— Vous m'avez l'air bien triste ce soir, mademoiselle, dit l'officier en s'adressant à une jeune fille de seize à dix-huit ans, qu'à ses traits on reconnaissait facilement pour la fille du surintendant. Quel malheur peut donc jeter ce voile de tristesse sur votre front ?
"Tandis que tout sourit autour de vous, votre cœur seul est triste.
''Il me semble cependant qu'il est impossible de contempler cette soirée si sereine, cette nature si ravissante sans éprouver un sentiment de calme et d'intime sérénité.
" Rien ne m'éblouit comme l'aspect d'un beau soir.
" Cette gracieuse harmonie de l'ombre et de la lumière est pour moi pleine de mystère et d'ivresse.
— Hélas! répondit Mlle Baby, j'aurais pu. il y a quelques jours, jouir avec vous de ce beau spectacle de la nature.
"Mais aujourd'hui, tous ces objets nrai)paraissent comme à travers un crêpe funèbre.
'■ Ce beau ciel, ces champs de verdure, ces fleurs, ces fruits, ces bosquets vermeils, qui charment vos regards, me font frissonner; j'y vois partout du sang.
— Mon Dieu ! s'écria le jeune officier, vous serait-il arrivé quelque affreux malheur ?
— Hélas! il y a à peine (quelques heures, j'ai été témoin de la scène la plus déchirante qu'il soit possible
d'imaginer, et je ne puis distraire ma pensée de ce navrant spectacle.
'' Mais pourquoi vous attrister inutilement par ce funeste récit ? Jouissez plutôt paisiblement de ces heure» qui vous paraissent si délicieuses.
— Continuez, continuez, dit le jeune officier, racontezmoi ce tragique événement. Le bonheur est souvent égoïste, mais il faut apprendre à compatir aux douleurs d'autrui.
' La jeune fille reprit:
— Avant-hier au soir, une bande de Çotowatomis^ à moitié ivres, arrivèrent chez mon père.
"Ils emmenaient avec eux une jeune fille qu'ils avaient faite prisonnière quel«]ues jours auparavant,
" Ah ! si vous aviez vu quelle désolation était peinte sur ses traits !
" Pauvre enfant ! ses vêtements étaient en lambeaux, ses cheveux en désordre, sa figure meurtrie et couverte de sang.
"Elle ne se plaignait pas; elle ne pleurait pas; elle était là. muette, immobile comme une statue, les yeux fixes ; on aurait pu la croire morte, si un léger tremblement de ses lèvres n'eût trahi un reste de vie.
" Cela faisait mal à voir.
" Je n'avais jamais vu une telle infortune.
" Les grands malheurs ressemblent, dit-on, aux grandes blessures. Ils tarissent les larmes, comme ces
-ii-^'-
blessures terribles et subites qui arrêtent le sang dans les veines.
■ Touchées de compassion, ma sœur et moi, nous la fîmes coucher dans notre chambre.
" Nous ne pouvions nous faire illusion sur le peu de chance de salut qui lui restait ; car nous connaissons le caractère des sauvages.
" Cependant nous essayâmes de faire renaître quelque espoir dans son âme.
•' Peut-être notre père parviendrait-il à gagner les sauvages et à la tirer de leurs mains.
■' Enfin, elle parut sortir de sa stupeur et noua fit le récit de son malheur.