LE LUTIN
EÊVE d'enfant
A peine il m'en souvient, tant j'étais tout petit. Comme l'oiseau naissant, sur le duvet du nid. Ma. tête reposait sur l'oreiller de plume, Un soir d'automne, à l'heure où se lève la brumn Ma mère m'embrassait une dernière fois, En traçant sur mon front le signe de la croix. Le vent faisait branler la tête des vieux ormes, Et poussait des clameurs dans leurs rameaux énormes. Par le froid et la peur mes sens étaient transis. De mon lit qui touchait au trumeau du châssis, Je regardais dehors, et je voyais les branches Agiter leurs grands bras parmi les lueurs blanches. Mes yeux restaient fixés sur un rameau brisé Jadis par la tempête et par l'eau tout usé. Plus que tous ses voisins, il paraissait se tordre, Se débattre en colère, et chercher à les mordre. Soudain, je crus voir qu'il se métamorphosait En un petit lutin noir qui me menaçai De ses deux poings. Sur moi, de ses fauves prunelles, Il lançait, grimaçant, des milliers d'étincelles. J'avais grande frayeur, et je fermai les yeux ; Aussitôt je sentis, ainsi qu'une brûlure, Les griffes de ses doigts passer dans mes cheveuir. Enfin je me blottis dessous ma couverture,
En invoquant Jésus, Marie à demi-voix,
Et faisant sur moi-même un grand signe de croix.
Après plus de trente ans, par la même fenêtre,
Aujourd'hui je regarde, et je cherche où peut être
Ce tronçon vermoulu qui causait mon effroi.
Sur la branche grandie, il est là devant moi.
Je ris, en le voyant, de ma peur chimérique.
D'où vient, me dis-je, que ce rêve fantastique.
Pénible cauchemar, me captive, et revêt
Une vague auréole, un charme qui me plaît?
Ah ! c'est qu'il me transporte, à l'instant que j'j- pense.
Au paradis terrestre, aux jours de mon eufance.
Janvier 1871.
PAR LORD BVKUJS
(Traduction) A mon ami Alfred Gameau
J'étais bien jeune, lorsque je lus, pour la première fois, les chefs-d'œuvre de lord Byron dans une traduction française publiée, avec le texte en regard, par le comte de Hautefeuille. Parmi tant de drames saisissants, le Prisonnier de Chillon fit sur moi une impression que je n'ai jamais oubliée. Cette élégie patriotique, écrite avec des larmes, avait, à cette époque, un intérêt d'actualité par le souvenir des luttes que notre pays venait de soutenir pour la conquête de ses libertés.
Dans mon enthousiasme pour le poème de Byron, j'essayai de le traduire en vers ; j'ai revu plus tard et entièrement refondu cette traduction que j'exhume aujourd'hui de la poussière.
Bien souvent, pendant mes rêveries poétiques, j'ai cherché autour de moi un type qui me révélât quelque chose de la grande âme de Bonnivard. Et savez-
vous quel est le caractère qui me parut le mieux réaliser cet idéal ? Ce fut la noble figure de votre père.
Martyr, comme Bonnivard, de l'idée nationale; historien comme lui, et comme lui prisonnier, mais prisonnier volontaire, il a consumé sa vie dans la solitude et les livres pour arracher à la destruction les lambeaux épars de notre histoire. Il a éprouvé, pour notre avenir national, les angoisses que Bonnivard, dans sa captivité, ressentait pour sa race expirante. Tous deux ont usé leur existence pour une grande cause.
Vous comprenez maintenant pourquoi mon amitié vous dédie cet opuscule, en le déposant sur la tombe de l'illustre historien de notre paj'^s.