‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 44 sur 64 · LETTRES A M. L'ABBÉ L · texte numérisé non relu

LETTRES A M. L'ABBÉ L

Au Cayla. 1er août 1S67.

Mon cher ami.

En me serrant la main pour la dernière loi?, à mon départ de Québec, il y a deux mois, vous me disiez: "Ne manquez pas d'aller faire une visite au Cayla." Je vous le promis, et aujourd'hui j'accomplis ma promesse ; c'est de la chambre même d'Eugénie de Guérin que je vous écris.

Vous qui avez voué un culte d'admiration à la sœur de Maurice, avec quel plaisir vous allez goûter les détails intimes quej'ai à vous communiquer ! Nous nous sommes démandé bien des fois, après avoir lu l'admirable Journal d'Eugénie, après avoir vécu avec elle de la vie du Cayla, ce qu'était devenu cet intérieur de famille qu'elle décrit avec un art si exquis, et qu'elle nous fait tant aimer ; quels sont les habitants actuels de l'antique château : si Mimi, la douce Mimi, vivait encore.

etc., etc. Je puis aniourd'hui répondre à toutes cei: questions.

De retour à Poitiprs d'une courte visite à la petite ville d'Airvault, * berceau de mes ancêtres, je me suis dirigé sur Toulouse, où je suis arrivé ce matin. La ville entière était dans l'allégresse ; les rues, toutes pavoisée^, étaient encombrées d'une multitude de pèlerins ; des drapeaux flottaient de toutes parts; les façades des maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs. On célébrait le dernier jour des grandes fêtes de la canonisation de sainte Germaine Cousin.

* En me diriçreant vers le Midi de la France, .l'eus la ctiriosité bien legiiiine de passer par Airvault, d'où je savais que mes ancêtres étaient originaires. Je fus heureux de constater que le nom de ma famille y subsiste encore. Grâce à l'obligeance du curé et du maire d'Airvault, je pus retrouver dans les registres, et emporter avec moi une copie authentique de l'acte de mariage du père de celui qui le premier de ce nom est venu se fixer au Canada. C'est du mariage de celui-ci avec Marguerite Cazeau, du Cbâteau-Richer, nue naquit mon grand-père, le 16 juin 1771. Ce ne fut pas sans une vive émotion que je visitai ce coin de terre de France où. ont vécu ceux qui ont été mes pères, et où plusieurs do leurs desf^endants vivent encore. Je me trouvais dans ma paroisse de France; je parcourais ce même villafre oui a conservé la physionomie d'autrefois. Je voyais l'antique église où les miens sont venus tant de fois prier. J'y priai moi-même avec une ferveur qu'il est facile de comprendre. En me relevant, je demandai à M. le curé qui m'accompagnait, si la foi était toujours vive dans sa paroisse. " Comme dans votre Canada, me répondit-il avec un sourire de satisfaction. Chaque dimanciie, l'église, quoique spacieuse, comme vous voyez, ne suffit pas à contenir la foule ; une partie est obligée de stationner sur la place pendant la messe. Ici, c'est encore la vieille foi de l;i 1^ ■ ii n09k grâces en soient rendues à Dieu."

Le chemin de fer qui conduit de Toulouse à Alby, touche à Gaillac, et se bifurque à la station de Tessonnières. Laissant Alby à droite, je suis descendu à Cahuzac vers deux heures. La gare est à une demilieue du village. 11 me fallut faire ce trajet à pied, en compagnie du facteur, qui s'était chargé de mon sac de voyage.

Le paysage est très accidenté et d'un aspect sauvage. La route circule à travers la vallée, monte, descend entre des montagnes boisées d'où sortent ça et là quelques rochers blanchâtres qui indiquent un sol peu fertile.

Au détour du chemin, j'aperçois, sur le verpant d'une élévation, Cahuzac dont le nom résonne si agréablement aux oreilles des lecteurs d'Eugénie. De là une voiture me conduit en peu d'instants jusqu'à Andillac, village jjlus que modeste, qui m'apparaît à gauche, avec sa pauvre petite église, où reposent les tombes de Maurice et d'Eugénie et où elle est venue tant de fois prier, pleurer, espérer, implorer avec tant de larmes le salut de sou frère.

Le chemin détourne, gi'avit une côte; et le guide m'indique du doigt, à travers les arbres, au delà d'un ravin, le château du Cayia, qui s'élève isolé sur une gracieuse éminence. C'est un vaste corps de logis ùun aspect sévère ; rien ne le distingue des constructions ordinaires qu'une petite tourelle construite à l'un des angles, qui lui donne une l'aère apparence féodale. Cependant ce manoir si modeste, vu dans l'encadre-

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ment du paysage, est d'un effet riant et pittoresque, grâce au prestige de la poésie, cette fée enchanteresse qui a touché de sa baguette d'or chaque objet de ce domaine ; ici la fée est un ange, c'est Eugénie.

La voiture franchit le ravin, en côtoyant la rive du Saint-Usson, petit ruisseau qui alimente le moulin de la commune. Notre cheval escalade l'escarpement du Cayla, et s'arrête devant la ferme parmi un essaim de volailles qui s'ébattent, en caquetant, au soleil, sur une litière de paille.

Une servante, arrivant de la garenne du nord, s'avance vers moi et m'introduit dans le salon, assez jolie pièce, qui s'ouvre du côté de la terrasse. Quelques meubles d'un goût moderne, des rideaux blancs, des fleurs et des fruits en cire, quelques peintures sur les murailles, un petit tableau du Cayla et du paysage environnant, sur la table une riche édition des œuvres d'Eugénie et de Maurice : c'est le plus bel ornement et le charme de cet intérieui

La porte s'ouvre, et une jeune dame â l'air distingué, à l'expression rêveuse, se présente ; c'est Caroline de Guérin, nièce d'Eugénie, cette chère petite Caro qu'elle berçait jadis sur ses genoux, aujourd'hui mariée à M. Melchior Mâzuc, d'une riche et noble famille de Montpellier. Elle est bientôt suivie d'une autre personne beaucoup plus âgée, mais encore allègre, vêtue -très simplement, d'une physionomie empreinte d'une exquise douceur, d'une modestie plus exquise, avec des traits accentués, éclairés par des yeux vifs et un sourire où la finesse s'allie à la bienveillanc-<*.

Je m'annonce comme venant d'Amérique, du Canada, attiré dans ce coin reculé de la France par la renommée d'Eugénie.

— La réputation de notre Eugénie s'est-elle donc répandue jusque chez vous? s'écrie avec surprise Marie de Guérin, car c'était elle.

Dès lors la conversation ne languit point, alimentée par les mille riens qu'a poétisés l'auteur du Journal.

Au moment où je me lève pour me retirer, arrive, suivi de Mme de Guérin, veuve d'Erembert, M. Mâzuc, qu'on était allé avertir dans les champs, où il était occupé à surveiller ses vignerons. C'est un homme dans la force de Tâge, ancien officier de l'armée d'Algérie, figure mâle, regard énergique, caractère aimable, impétueux.

— Quoi! s'écrie-t-il, vous arrivez d'Amérique, et vous êtes venu nous visiter jusque dans nos montagnes, et vous parlez déjà de partir ? Ah ! mais vous n'y songez pas ; vous n'avez encore rien vu ; il faut visiter les environs. Tenez, nous allons vous donner la chambre même d'Eugénie, que vous trouverez telle qu'elle était à l'époque du Journal. Puis, voici mon frère Nérestan qui arrive justement d'Afrique, où il remplit la charge d'officier de colonisation ; il vous entretiendra de l'Algérie, vous lui parlerez du Canada

— C'est cela, s'écrie M. Nérestan en me serrant vivement la main; et je commence tout de suite par vous dire que le meilleur système de colonisation que je connaisse, provient d'un livre imprimé au Canada, qui m'est tombé par hasard entre les mains.

On me presse de toutes parts avec tant de politesse, que, vaincu par de si douces violences, je me résigne au bonheur de rester. En attendant le souper, Marie s'affuble, sans cérémonie, d'un vieux chapeau de paille à large bord, et m'invite à aller visiter les alentours. Déjà nous sommes de vieilles connaissances. Nous sortons par la porte qui donne sur la terrasse, laquelle s'appuie sur la crête du ravin. Le long de la muraille croissent quelques tiges de grenadiers et de jasmins en fleurs dont Maurice fit un bouquet la veille de sa mort. Il s'était fait descendre ici appuyé sur le bras de sa chère Eugénie, pour réchauffer au soleil ses membres que la mort commençait déjà à glacer, baigner sa poitrine haletante de l'air pur et titile de la matinée, et contempler une dernière l'ois son beau ciel du Cayla.

Quelques degrés en pierre conduisent au bas du rn vin où coule le petit ruisseau, ombragé de saules, dont le gazouillement faisait rêver et chanter l'aimable recluse dans sa chambrette. Voici la fontaine du Téoulé, c'està-dire de la tuile, nom qui lui vient d'une tuile qui servait à recevoir l'eau du rocher. Nous traversons le Pontet, qui conduit au lavoir, où, comme la belle Nausicaa de l'antiquité, Eugénie venait parfois laver ses robes ; ce qui lui inspire ces jolies réflexions

"Le 9 mai 1837. — Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assezjoli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des curded. On est, si l'on veut, la xNausicaa

d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez p-rand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter."

'• 12 juillet 1S38. — Je t'écris d'une main fraîche, revenant de laver une robe au ruisseau. C'est joli de laver, de voir passer les poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne Bais quoi au lil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le cours de ce ruisseau! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'imao^e de la vie, un chemin courant, le réservoir du baptême."

A quelques pas dans la prairie, le superbe marronnier, trois ou quatre fois séculaire, étend son vaste ombrage ; vieille sentinelle du château qui a vu naître et mourir les générations des Guérin.

La côte de Sept-Fonts serpente à travers les arbres jusqu'au sommet de la colline; sur la déclivité voisine, le petit bois de Buis, avec son joli sentier plein d'ombre et de mystère, où Eugénie fit inhumer son petit chien.

"Le 1er juillet 1835. — Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste, et n'ai guère envie d'écrire.

" Le 2. — Je viens défaire mettre Bijou dans la trareniie des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un robier qui s'appellera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant, si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou

de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant ; puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disaitil, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.

" Une lettre me vient à présent, qui me donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle diâerence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger ! 0 mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi ! "

En passant devant la ferme, nous jetons un coup d'œil de l'autre côté du vallon : en face, ce massif de verdure, c'est le bois de Pigimbert, avec le hameau du Pausadou où demeurait la Vialarette, cette pauvresse que Marie et sa sœur allaient visiter. Plus à gauche, sur les hauteurs, c'est le village des Mérix, et là-bas, vers le nord, Lentin, où Eugénie allait souvent entendre la messe.

Le chemin de la garenne du nord suit le bord du coteau, qui se prolonge en arrière du vieux castel. Ici, comme ailleurs, tout est plein de souvenirs,

" Chaque arbre a son histoire, et chaque pierre un nom."

Sur les branches du Treilhou, vieux cep de vigne qui s'enlace au tronc d'un chêne, Maurice enfant jouait avec ses sœurs. Mimi sourit au souvenir des

glis3ade=5 qu'elle faisait avec lui à travers le bois de genévriers qui tapisse la pente du ravin. Elle m'indique un petit taillis qu'elle appelle le bois d'érables : ce sont de petits arbres de la grosseur du bras, qui n'ont rien de commun avec le roi de nos forêts.

Un orage subit nous oblige de chercher un refuge dans le salon. Il n'y a qu'un instant, tout était azur et lumière, chaleur et sérénité dans la nature ; maintenant nuages et obscurité, pluie d'averse, coups de vent, éclats de foudre. Ce ciel du Midi me semble un grand enfant; il passe. du rire aux larmes avec une facilité étonnante.

A sept heures et demie, souper arrosé de l'excellent vin de Cayla. A table est assis et gazouille à côté de son père le petit Mâzuc de Guérin, enfant de dix-huit mois. Qu'Eugénie n'est- elle ici pour caresser cet enfant de Caro !

Veillée délicieuse, assaisonnée d'anecdotes, de souvenirs d'ici, de l'Amérique, de l'Algérie, d'épisodes racontés par M. Mâzuc sur les guerres dAfrique, dans lea montagnes de la Kabylie. Mirai nous ramène au pays en me racontant quelques détails sur la veuve de Maurice. Rétournée aux Indes après la mort de son mari, elle est venue mourir à Bordeaux en 1861.

Et le bon M. Bories, il vit encore, mais frappé d'une maladie cruelle ; ce n'est plus qu'une ruine.

Après la veillée, on me conduit à ma chambre. Un escalier en spirale monte au jDalier supérieur, et donne entrée dans la grande salle ; c'est la pièce solennelle

du manoir : une vaste cheminée, dont le manteau est soutenu par des cariatides en pierre ; de chaque côté les figures, grossièrement esquissées, de deux chevaliers bardés de fer. Jadis ces murailles étaient couvertes des armures des nobles seigneurs de céans; ce parquet» aujourd'hui silencieux, retentissait sous les pas des écuyers éperonnés, portant, au bout de leurs piques, pennons et étendards, sur lesquels les châtelaines do Cayla avaient brodé la fière devise des sires de Guérin : Omni exceptione majores. C'est dans cette salle, maintenant déserte, qu'ils s'armaient en guerre contre les Maures, contre les féroces Albigeois, ou qu'ils revêtaient leurs plus riches armures, leurs casques étincelants de fin acier, leurs cuirasses dorées, pour aller croiser la lance dans les tournois. Au temps d'Eugénie, cette antique splendeur était disparue déjà depuis longtemps ; !à, comme ailleurs, la Révolution avait fait son œuvre de destruction, et les riches seigneurs de Guérin n'étaient plus, disait- elle, que de pauvres sires, tirant le diable par la queue.

A côté de la salle, sur la droite, s'ouvre la chambre deMimi; à gauche, celle de Maurice. Et tout au fond, en arrière, retirée comme une cellule, cachée comme un nid d'oiseau, la chambrette d'Eugénie. C'est dans cette chambrette, sur sa table même que je vous écris, entouré du même silence, éclairé par la même lumière discrète de sa lampe. Devant moi, sa petite chapelle d'images, son crucifix, son étagère de livres. Du reste, ni ornements, ni luxe; rien que de très ordinaire

Mais ces riens sans valeur sont devenus des reliques ; cette chambrette, une chapelle ; cette table, un autel. C'est de cette blanche et paisible cage que la colombe du Cayla s'envolait vers le pays des rêves, cueillait les fleurs célestes de la poésie, conversait avec les anges, chantait avec son cœur. C'est ici qu'elle priait, lisait, écrivait son Journal et ces admirables lettres à Louise de Bayne, à Mme de Maistre, à Maurice ; ici qu'elle a écrit l'histoire de son cœur, qu'elle a vécu, qu'elle est morte, qu'elle est allée rejoindre Maurice.

Je feuilleté le Journal, et me laisse entraîner au charme de cette lecture, où le moindre objet, un insecte qui vole, un oiseau qui chante, un rayon de lune qui glisse à travers la persienne, lui inspirent des choses ravissantes, des pages poétiques comme une harmonie de Lamartine, fines et profondes comme un trait de Vauvenargues. Sa pensée a parfois des coups d'ailes inattendus, des élans sublimes comme une élévation de Bossuet.

Jamais peut-être on n'a vu une organisation plus délicate, une imagination plus impressionnable ; son âme était une harpe éolienne qui vibrait au plus léger souffle.

Mlle de Guérin écrit avec une plume d'or; je la comparerais à Mme de Sévigné, si Mme de Sévigné était moins frivole. Celle-ci amuse, éblouit ; celle-là captive, attendrit; l'une est vive comme l'hirondelle; l'autre rêveuse comme la colombe. La première a plus d'esprit, la seconde plus d'âme. Il y a plus de senti-

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mentalité dans Mme de Sévigné ; dans Eugénie de Guérin, plus de sentiment. La lecture de l'une effleure l'âme, celle de l'autre la pénètre. On admire Mme de Sévigné, on s'attache à Eugénie Guérin.

Devant moi, accrochée aux rayons de sa bibliothèque, je vois la Sainte-Thérèse de Gérard, qu'elle reçut en présent de la baronne de Rivières. Je relis les passages que lui suggère la vue de cette petite gravure» ces aspirations vers la vie contemplative qui révèlent une piété aussi tendre qu'aimable, une dévotion aussi solide qu'éclairée. Ce cœur pur se tournait naturellement vers le cielj comme l'aiguille magnétique vers le pôle. "Elle était de ces âme?, dit Mgr Mermillod, qui? au milieu de nos ardeurs matérielles, entendent le Sursum corda de la sainte Eglise, et qui se plaisent dans ces nobles et saintes ascensions." — "On fait Eglise partout, " dit-elle quelque part.

J'ouvre la croisée, et comme elle, je contemple la belle nuit, la campagne à demi-ensevelie dans l'ombre, les myriades d'étoiles qui, comme des clous d'or, soutiennent la tapisserie bleue du ciel. Tout est silence, recueillement, mystère ; un seul murmure, celui du ruisseau. Il chante pour moi, comme jadis pour Eugénie. En remontont vers mon passé, je me demande si jamais j'ai coulé une heure plus suave éprouvé de plus fraîches émotions... Bonsoir, il est minuit, attendez bientôt la fin de ma lettre.

A M. Tabbé L.... Qu-Tboe.

Paris, ce 9 août 1867.

A cinq heures du matin, une main discrète frappe à la porte de la chambre. Déjà j'étais debout. La veille, nous étions convenus, Mlle de Guérin et moi, d'aller à Andillac, où je désirais célébrer la messe et visiter les tombes de Maurice et d'Eugénie.

L'allégresse de la nature semblait faire écho à l'allégresse de mes pensées. Sur les hauteurs des Mérix. les teintes roses du matin ; dans le ciel, les premiers filets d'or du soleil ; dans la plaine, les moites senteurs de la rosée, les brises parfumées, le gazouillement des oiseaux.

Nous saluons, en passant, la petite croix où le frère et la sœur se firent de si tendres adieux, où Eugénie conserva longtemps l'empreinte que le pied du cheval avait faite dans le sol humide. Sur les buissons qui bordent la route, sa naïve piété lui fit cueillir, un soir qu'elle allait à la messe de minuit, quelques branches ct.uvertes de givre, qu'elle voulait déposer devant le sf.int Sacrement : scène qu'elle décrit avec une fraîci'.eur et une grâce charmantes.

"Nous allâmes tous à hi messe de minuit (1834),

papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus

beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait

de temps en temps la tête de sous son manteau pour

regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais

nous n'avions pas froid ; l'air d'ailleurs était réchaufiFé

devant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains : toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet : c'était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte.''

Chemin faisant, Mlle de Guérin me raconte ]a dernière maladie et la mort de sa sœur. Deux années auparavant, sa santé avait été gravement atteinte ; c'était en vain qu'on l'avait envoyée aux eaux de Cauterets chercher des forces qui ne devaient plus revenir.

Elle sentait sa fin arriver ; mais elle ne tremblait pas. Dans ce cœur résigné, il n'y avait plus de place pour la crainte. A mesure qu'elle voyait le ternie approcher, elle se repliait sur elle-même, comme la sensitive ; s'enveloppait de ce recueillement dont s'entourent les grandes âmes à l'approche du recueillement suprême qu'elle pressentait. Elle parlait peu, priait beaucoup, et souriait plus rarement. Sa chambrette était devenue une cellule de religieuse ; elle y vivait cloîtrée, n'en sortant que pour aller à l'église. La prière était sa distraction, l'Eucharistie sa nourriture.

'' Je veux mourir après avoir communié," répétaitelle peu de temps avant sa mort. On remarqua qu'elle

regardait plus souvent du côté d'Andillac, où elle allait bientôt prendre sa demeure. C'était l'hirondelle qui éprouvait le besoin de partir à la veille de la froide saison ; l'hiver de la mort approchait.

Elle prit du froid, en allant à la messe, le jour de l'Epiphanie, et revint avec une fièvre qui s'aggrava rapidement. Une fluxion de poitrine se déclara, et la conduisit en peu de jours aux portes de la mort. Après avoir reçu le saint viatique : "Je puis mourir maintenant," soupire-t-elle, avec un sourire céleste. "Adieu, ma chère Marie 1" et, comme elle sentait une larme trembler dans ses yeux en voyant sa sœur éclater en sanglots, elle l'embrasse et lui dit en détournant la tête pour bâcher son émotion : " Ah ! ne nous attendrissons pas ! " comme si elle eût craint d'affaiblir la générosité de son sacrifice.

Telle fut la fin prédestinée de Mlle Eugénie de Guérin. Elle est morte comme une sainte, "comme mourraient les anges s'ils n'étaient immortels," a dit l'un de ses amis.

Nous voici à Andillac.

— Mosou ritou (M. le curé) est- il au presbytère? demande en patois Mlle de Guérin à la vieille servante en entrant avec la familiarité d'une habituée.

M. l'abbé Massol nous accueille avec une grâce parfaite, et m'entretient de l'entreprise qu'il poursuit, depuis quelque temps, de rebâtir l'église d'Andillac avec les offrandes des admirateurs d'Eugénie de Guérin. Les sympathiques encouragements qu'il a

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reçus, lui donnent l'espoir d'élever bientôt ce monunaent, qui sera l'honneur du tombeau de la pif use jeune fille et son auréole de prédilection : cette gloire était bien la seule qu'elle eût enviée. *

L'Eglise actuelle d'Andillac n'est plus qu'une masure: son clocher qui menace ruine, son toit croulant de vétusté, ses murs lézardés, à demi enfouis sous ie sol, offrent l'image de la désolation II faut descendie plusieurs marches pour pénétrer dans cette autre Bethléem, dont l'aspect sombre, délabré, humide, donne le froid au cœur. Il ne fallait rien moins que la foi ardente, l'heureuse imagination d'Eugénie pour respirer dans cet antre glacé, et y faire descendre un rayon d'allégresse et de poésie.

Je glissai tout bas à l'oreille de Mlle de Guérin que j'allais dire la messe pour les illustres morts de sa famille; j'eus le bonheur de communier de ma main la sœur d'Eugi nie. Un quart d'heure d'action de grâces passé sur le prie-Dieu où elle s'agenouillait, laisse une impression qui ne s'oublie pas : ange, elle conversait ici avec les anges, avec l'Epoux des vierges ;

* A mon arrivée au Canada, une petite collecte faite parm' les admirateurs d'Eugénie a produit une somme de cinq cents francs qui a été expédiée à Mlle de Guérin. .Sa Sainteté Pie IX, que l'on compte parmi les admirateurs de la vierge du Cayla, qualifiée par lui dans inie lettre de hien]icureu>ie Eugénie, a daigné accorder sa bénédiction apostolique et l'indulgence plénière à tous les bienfaiteurs de l'église d'Andillac. Leurs nom.s sont inscrits dan- le- archives de la paroi.-=se, et le saint sacrifice de la messe est oflert pour eux quatre fois par année.

elle déployait ici, au vent de l'éternité, ces ailes de lumière qui la détachaient chaque jour davantage de la terre et Tout enfin emportée au sein de Die i.

Au sortir de l'église, Mlle de Guérin m'ouvrit en silence la porte du cimetière. J'étais en face des tombes aimées. Les rayons du soleil levant inondaient de lumière le champ de la mort, comme pour me dire cette autre lumière invisible et sans déclin qui éclaire l'autre rive de la vie. Un obélisque de marbre blanc, seul monument du cimetière, indique la tombe de Maurice. On y lit encore distinctement la date funèbre : Id juillet 1S39. A côté, sur la droite, est plantée une simple croix de bois, dont le croisillon supporte une couronne d'immortelles avec cette inscrintion: Eugénie de Gucrin, 81 viai 1<S4S, renfermée dans un médaillon. En arrière s'élèvent deux croix en fer, dont l'une indique la tombe de 'M. -Toseph de Guérin, père d'Eugénie, et l'autre celle d'Eremoert, morts à une année d'intervalle (1850 et ISôl).

Je demeurai longtemps à genoux sur la combe d'Eugénie, à l'endroit même où, abîmée dans une douleur sans nom, elle versait des larmes qui ne tarissaient pas, et creusait ce terrible mystère de la mort, insondable comme sa douleur; d'où elle se releva enfin brisée pour jamais, mais résignée, avec ce cri sublime de la chrétienne: ".Jetons nos cœurs en l'éternité 1 " Elle dort maintenant à côté de ce cher Maurice qu'elle a tant pleuré, jusqu'au jour où ils se lèveront ensemble pour ne pius être séparés

Avant de s'éloigner, Mlle de Guérin cueillit un bouquet de roses et d'immortelles sur la tombe de'^sa sœur, le remit entre mes mains, et sortit sans proférer une parole. ^

Adieu, douce et bienheureuse Eugénie ! La gloire .é[uiB vous n'avez pas cherchée est venue vous trouver; mais l'auréole qui brille sur votre mausolée, n'a rien qui puisse alarmer votre modestie et votre humilité. Elle est pure comme votre âme, douce comme votre génie, religieuse comme vos pensées, bienfaisante comme votre vie. Déjà elle a éclairé plus d'une âme, raffermi plus d'un cœur. Elle fera plus, elle rebâtira ce temple, d'où s'élèvera en votre honneur l'hymne de la reconnaissance. Pertransiit benefaciendo !

De retour au Cayla, je remerciai mes hôtes de leur gracieuse hospitalité, me recommandai aux prières de Marie la sainte, et repris la route de Toulouse.

Je vous apporte plusieurs souvenirs du Cayla, des dessins, un autographe d'Eugénie, quelques fleurs, une grappe d'immortelles, qui seront pour vous des reliques.

A M. l'abbé L..., Québec.

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