‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 57 sur 64 · PAR LAURE CONAN · texte numérisé non relu

PAR LAURE CONAN

Il y a deux ans, la Revue Canadienne de Montréal (juin 1881) entreprenait, sous le titre d''Angéline de Montbrun, la publication d'un roman canadien qu'on disait une œuvre fort remarquable. La curiosité publique fut vivement piquée par l'annonce que ce roman était dû à une femme dont le nom véritable commençait à se faire jour à travers le pseudonyme de Laure Conan, derrière lequel s'abritait l'auteur.

C'était une nouveauté dans notre littérature toute nouvelle; jusque-là les hommes seuls y avaient eu le droit de cité. Pour la première fois une femme venait y réclamer sa place ; et, disons-le tout de suite, elle en a fait la conquête avec un talent qui ne peut être méconnu. Et cette place lui restera, car le suffrage des meilleurs juges la lui assure.

* Cette étude avait été préparée pour être lue dans une séance de la Société royale qui devait se tenir au commence» ment du mois de novembre de l'année 1883, mais qui n'a paa eu lieu.

Cependant, tandis que tout le monde privément fait l'éloge à'Avgéline de Montbrun, qu'on se passe l'ouvrage de main en main, qu'on l'apprécie en petit comité, que même on le cite dans des livres d'une haute portée historique, personne, parmi nos auteurs qui font autorité, n'en a publié, queje sache, de critique sérieuse.

Je dois dire, avant d'entrer dans cette étude, qu'à l'endroit des romans, en général, je suis de l'opinion d'Eugénie de Guérin. dont le grand sens catholique lui fais- ait dire : "Les romans ne m'intéressent guère, jamais ils ne m'ont moins touchée. . . J'ai peur de ce dérangement moral que fait le ro man et qui en détruit le charme pour moi. Je ne puis toucher ces livres que comme à des insensés . . . De tous les romanciers, je ne goûte que Scott. Il se met, par sa façon, à l'écart des autres et bien au-dessus. C'est un homme de génie et peut-être le plus complet, et toujours pur. On peut l'ouvrir au hasard, sans qu'un mot corrupteur étonne le regard (Lamartine). L'amour, chez lui, c'est un fil de soie blanche dont il lie ses drames." Eugénie de Guérin ajoute ailleurs en parlant d'un roman : " J'y trouve un genre perfide : c'est de parler vertu, c'est de la mener sur le champ de bataille en épaulettes de capitaine pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, toutes les flèches de Cupidon."

Toutefois il serait injuste d'appliquer cette théorie à tous les livres d'imagination, Fahiola, du cardinal Wiseman, et bien d'autres du même genre qu'on pourrait citer, sont des romans, mais aussi d'excellents

livres, dont la lecture saine et fortifiante est un attrait pour l'esprit, un aliment pour le cœur, une grâce pour l'âme.

C'est à ce genre d'ouvrages qu'appartient Angcline de Montbrun. Après l'avoir lue, on est touché, attendri, édifié /on se croit plus loin de soi-même et plus près de Dieu, on se retrouve meilleur.) On se sent pris de reconnaissance pour Laure Conan, qui nous a procuré ce plaisir inattendu.

En un mot, c'est un livre dont on sort comme d'une église, le regard au ciel, la prière sur les lèvres, l'âme pleine de clartés et les vêtements tout imprégnés d'encens.

Cette Angéline est un ange et la plume qui nous l'a révélée semble avoir des ailes. Ceux qui n'ont pas lu le livre croiront que j'exagère : à ceux-là je répondrai, comme la voix mystérieuse à Augustin : " Prenez et lisez." Lisez ces pages, et si vous êtes accessible à ce qu'il y a de vraiment exquis dans le sentiment, à ce qu'il y a de plus délicat et de plus pur dans les tendresses du cœur, vous serez séduit; vous resterez sous le charme.

On a dit que parfois les fauvettes choisissent, pour cacher leurs nids, les plus âpres rochers. Si vous connaissiez l'endroit où réside Laure Conan, vous diriez: C'est bien là le nid de fauvettes parmi les rochers ! Cette voix si douce, si mélancolique dans ses recherches de l'idéal, chante parmi les sauvageries d'une nature tourmentée : une vaste anfractuosité taillée

dans les Laurentides, d'où tombe une rivière torrentielle dans le fleuve qui, là, prend quasi les airs d'une petite Méditerranée, si bien que les habitants de ces rivages, en parlant de lui, disent : la mer.

A part un ou deux mois de l'été où ce Biarritz canadien voit affluer les touristes, qui viennent s'y livrer aux plaisirs de la chasse, de la pêche et des bains de mer, c'est un coin retiré du monde où la société n'est autre que celle d'un village ordinaire, loin des voies ferrées, monotone et inanimé, où l'on mène ce qu'on appelle en France la vie de province.

La maison paternelle de Laure Conan ne se distingue en rien des modestes résidences de nos campagnes. Assise au pied des caps, à quelques pas du chemin du roi, elle regarde la vier, dont les évaporations salines l'enveloppent souvent, en automne, de ces buées blanches que l'imagination d'Ossian transformait en légions de fantômes se livrant sans cesse des combats autour de ses chères montagnes d'Ecosse.

Outre cette physionomie pittoresque, un souvenir préhistorique (chose extrêmement rare en notre pays) se rattache à cet endroit. La maison est située à quelques pas de ces étranges et mystérieux monticules dont la forme et la symétrie accusent un travail humain et que l'on croit être des tumuli indiens, quoiqu'ils n'aient jamais été soumis aux investigations des archéologues.

Fille de cultivateur, l'auteur d''Angéline de Montbrun descend de ces rudes colons normands, bretons ou poi-

tevins, aux poignets solides comme des nœuds d'érable, au courage plus solide encore, qui sont venus ici se tailler, dans la forêt, de ces terres que nous nommons aujourd'hui des biens de famille et qu'on prendrait en Europe pour des fiefs.

La mort, qui a moissonné de bonne heure sous ce toit, a entravé les soins de la culture et diminué les gerbes dans les champs : la médiocrité a remplacé l'aisance.

Quelques années de couvent aux Ursulines de Québec ont seules fait époque dans l'uniformité de sa vie sans incident. Les soins du ménage, les exercices de piété et de fortes études poursuivies avec une régularité monastique, ont partagé le reste de ses jours.

On ne la voit guère hors du logis que pour de rares visites d'amitié ou pour se rendre aux offices divins, cheminant le long de la grève et toujours simplement vêtue. C'est ainsi que je me figure Evangéline, pensive et recueillie, son livre à fermoir à la main, se rendant, le dimanche, à l'église de Grand-Pré.

h' anteur d^Angéline de Montbrun n'est plus jeune : quiconque a lu son livre l'a deviné peut-être. On n'arrive guère à cette maturité du talent qu'à la maturité de l'âge. A plus d'une page du livre, on se demande même si c'est bien là l'œuvre d'une femme : cette plume est si virile ! Mais à la page suivante, la femme se révèle à cette sensibilité incomparable, à ce je ne sais quoi d'aérien, d'éthéré, dont l'homme ignore le secret.

On s'aperçoit que le cercle de ses lectures n'est pas étendu, mais excellent. Certains grands classiques lui sont familiers et l'histoire fait ses délices. Ses auteurs favoris sont : Bossuet (elle possède son Bossuet, j'en suis sûr, mieux qu'aucun de nos hommes de lettres), Fénelon, Lacordaire, Lamartine et Eugénie de Guérin.

Tout de fantaisie qu'il est, un livre comme Avgéline de Montbrun ne saurait s'écrire sans des études opiniâtres. La pensée en est trop relevée, le style trop choisi! /Sans dessein prémédité, par cette intuition naturellea ux intelligences de son sexe, elle a deviné le genre du roman moderne qui en fait la supériorité • l'étude plus achevée des caractères et des situations, l'analyse d'une âme, la perfection de la forme se déployant au milieu des événements les plus simples, et tout cela sans rien du fracas et des grandes intrigues qui caractérisent l'ancienne manière.')

La trame d'Angéline de Montbrun est si fine et légère que je n'essaierai pas de la détacher des mille réflexions, peintures et péripéties diverses sous lesquelles elle se cache pour la mettre à nu. Cela, je crois, échappe a l'analyse. Tout est dans cet art délicat qui crée de rien, dans ces doigts de fée qui peuvent tisser des fils de la Vierge.

Avec toutes ces qualités, le roman d^Angéline de Montbrun n'est pas sans défaut ; il y a un trop grand nombre de citations, de réminiscences, amenées presque toujours, je l'avoue, avec infiniment de naturel et d'à- propos, mais qui ne laissent pas de sentir la recher-

che, je ne dirai pas le pédantisme, car rien n'est plus éloigné de l'esprit de l'auteur. On aimerait à l'écouter plus souvent seule.

Laure Conan, j'y insiste, se souvient plus qu'il ne faut de ses lectures. Son esprit est encore trop chez les autres ; elle n'est pas assez elle-même. Ce ne serait pas pardonnable après des années d'expérience littéraire ; mais cette timidité, cette défiance de soi-même, je dirais presque cette gaucherie naïve, est un charme dans un premier essai. L'oiseau qui sort du nid voltige ainsi, et se repose de branche en branche avant d'oser prendre son essor. Qu'elle ose prendre le sien, et elle aura des coups d'aile qu'elle ne soupçonne pas, qui surprendront même ses admirateurs et qui lui vaudront ses meilleurs succès.

Le plus grave inconvénient de sa manière actuelle, c'est qu'elle donne à son livre une physionomie trop européenne. Sa pensée habite plus les bords de la Seine que ceux du Saint- Laurent. On regrette de ne pas rencontrer assez de pages vraiment canadiennes, telles que celle du pèlerinage d^Angéline au tombeau de Garneau. Notre littérature ne peut être sérieusement originale qu'en s'identifiant avec notre pays et ses habitants, qu'en peignant nos mœurs, notre histoire, notre physionomie : c'est sa condition d'existence.

Angéline de Montbrun est évidemment une sœur d'Eugénie de Guérin, et a vécu dans l'intimité d'Alexandrine de La Ferronnays. Cette parenté et ce voisinage sont charmants, mais combien elle y gagnerait

aux yeux de tous les lecteurs canadiens si elle descendait en ligne directe de M"® de Verchères ou de madame de La Tour ?{Elle est bien la petite nièce du chevalier de Lévis, mais elle ne nous parle pas assez du vainqueur de Sainte- Foye, ni de sa noble famille, ni des braves miliciens qui sont tombés à ses cotés, ni de ce que sont devenus leurs petits-fils, qui peuplent aujourd'hui nos campagnes. ^

Cependant, n'oublions pas que les lettres qui forment le livre à^Angéline de Montbrun sont des prémices : c'est un bel oranger chargé de fleurs ; laissons mûrir les pommes d'Hespérides.

Laure Conan pouvait diflâcilement rêver un plus heureux début.

En attendant d'autres révélations de son talent, jouissons de ce qu'elle nous donne aujourd'hui.

Ici, il faudrait multiplier les citations; mais je ne puis que détacher, en passant, quelques fleurs. Encore y perdent-elles à être cueillies: elles sont si bien distribuées par l'habile jardinière ! Elles demandent à être vues et admirées sur pied dans son parterre de Valriant.

Voici d'abord comment elle descend en elle-même, pendant que ses regards se tournent vers la nature qui l'environne. Elle a parfois des réflexions qui étonnent par leur profondeur et que ne désavoueraient ni Eugénie de Guérin, ni madame Swetchine.

" De ma fenêtre, j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est l'Océan. Je ne me lasse pas de le

regarder. J'aime la mer. Cette musique de? flots jette Tin velours de mélancolie sur la tristesse de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: "Fi de la vie ! " Pourtant, je n'ai aucun sujet réel de chagrin, mais vous le savez, " on cesse de s'aimer si personne ne nous aime."... Il fait un vent fou. La mer est blanche d'écume. J'aime à la voir troublée jusqu'au plus profond de ses abîmes. Et pourquoi? Est-ce parce que la mer est une des plus belles œuvres de Dieu ? Ou plutôt, n'est-ce pas, comme on l'a dit bien des fois, parce qu'elle est l'image vivante de notre cœur ? Qu'est-ce que la tempête arrache aux profondeurs de la mer ? Qu'est-ce que la passion révèle de notre cœur? La mer garde ses richesses et le cœur garde ses trésors. Il ne sait pas dire la parole de la vie ; il ne sait pas dire la parole de l'amour, et tou? les efforts de la passion sont semblables à ceux de la tempête qui n'arrache à l'abîme que ces faibles débris, ces algues légères qu'on aperçoit sur les sables et sur les rochers mêlés avec un peu d'écume.*

Je voudrais pouvoir citer d'autres passages comme celui-là, qui feraient voir par quel côté Laure Conan se rattache à cette douce et sympathique école des Lakistes, filles comme elle des montagnes, des lacs et des grèves, et dont on retrouve, dans plus d'une de ses pages, les tendances idylliques et le spiritualisme affiné. Amante des heures calmes, comme les poètes du foyer, des plaisirs intimes de la famille et de tout

ce qui se dégage de poétique de la flambée de Pâtre, aussi bien que du rayonnement d'un beau soleil parmi les beautés sylvestres et les senteurs germinales, elle les répercute admirablement dans son âme et sous sa plume. Ceci explique pourquoi elle a trouvé un si vif écho dans les imaginations impressionnables comme la sienne, mais qui n'ont pas, aussi bien qu'elle, la faculté de traduire leurs impressions et leurs transports intérieurs.

Avec sa nature d'artiste, elle ne comprend pas la vie sans cette poésie. Il lui faut, comme aux disciples de Galilée^ après les pénibles journées de Génésareth et les nuits sur la barque avec les filets, il lui faut le Carmel et les béatitudes sur la montagne et le Thabor. C'est en partie dans ce sens qu'elle a compris et choisi pour épigraphe ce mot de Lacordaire : Avezvous cru que cette vie fut la vie ?

'' Je sais, dit-elle, que le mot d'exaltation est vite prononcé par certaines gens. Angéline, êtes- vous comme moi ? Il existe sur la terre un affreux petit bon sens, horriblement raide, exécrablement étroit, que je ne puis rencontrer sans éprouver le besoin de faire quelque grosse folie. Non que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers. Le vrai bon sens n'exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse qui n'admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle ? "

ÉTUDE SUR ANGÉLIXE DE MONTBRUX 421

La Lire Conan est là tout entière, avec son esprit bien balancé qui règle tout et ne rapetisse rien.

Il faut lire la lettre de M. de Montbrun à Maurice Darville pour connaître la baute raison démette fille des champs, qui a deviné le monde plus qu'elle ne l'a connu, pour comprendre son admirable idée du devoir.)

On dit que les femmes raisonnent moins avec leur tête qu'avec leur cœur ; s'il en est ainsi de Laure Conan, elle raisonne mieux avec son cœur que bien des hommes avec leur tête.

C'est une nature éminemment poétique, mais non moins éminemment pratique : une merveilleuse harmonie de l'imagination et du bon sens,du sentiment et de la raison. Quand même elle ne dirait pas qu'elle a souffert, son livre nous le révèle. Elle a passé à travers les ronces de la vie et a senti, c'est elle-même qui le dit, combien le cœur est lourd à porter quand il est vide. Ce qu'ellesait delà vie, elle l'a appris à l'école de l'épreuve.

Il y a des larmes sur les ailes de ce papillon.

Il y en a aussi dans la destinée d'Angéline de Montbrun. /C'est une peinture vraie de la vie réelle'?\ ^ Après une enfance et une jeunesse sans nuage, aimante et aimée, au moment où l'avenir lui ouvrait des perspectives éblouissantes, elle voit tout à coup s'écrouler les grands bonheurs de sa vie et se creuser devant elle une tombe où s'engouffrent à la fois le plus aimé des siens, et son avenir et sa beauté. Elle tombe à genoux et ne cherche désormais d'espérance qu'au ciei. Le Valriant est devenu le Val des soupirs^kc

Malgré les protestations de Maurice Darville, elle n'ose plus croire à son attachement et s'isole de lui comnae du monde. Elle ne veut plus d'autre confident de sa douleur et de ses déceptions que ce témoin muet à qui l'on peut tout confier, qui retient tout, qui souvent console mieux qu'un ami, nnjournal enfin, quelques feuilles volantes, éphémères comme celles qui tombent de l'arbre et auxquelles pourtant on s'attache, comme à un être vivante Son journal devient le seul compagnon de sa vie^ Elle y verse toutes ses larmes, ce sang du cœur, comme les appelle je ne sais plus quel auteur. Elles y tombent goutte à goutte, elles s'y condensent, elles s'y cristallisent, elles font revivre les objets aimés, tout ce qui n'est plus. Et de tous ces cris de l'âme, de toutes ces larmes, de tous ces sanglots, elle fait un bouquet de myrrhe qu'elle offre en chrétienne sur l'autel de la résignation. Cette lecture est navrante, mais elle n'est pas énervante : c'est un jardin des Olives où l'ange est descendu qui console et conforte. Je n'en veux citer qu'une page, une perle de sentiment :

" Comme on reste enfant ! Depuis hier, je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi ? Parce que le vent a renversé le frêne sous lequel Maurice avait coutume de s'asseoir avec ses livres. J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent.

" Cet endroit de la côte d'où l'on domine la mer lui plaisait infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi, il y passait de longues heures. Il avait enlevé

quelques pouces de l'écorce du frêne et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante :

Amor ch'a nullo amato amor perdona.

" Amère dérision maintenant ! Et pourtant, ces mots gardaient pour moi un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que jen approchai, une grosse araignée filait sa toile sur les caractères que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la toile, mais qui relèvera maintenant l'arbre tombé, renversé dans toute sa force, dans toute sa sève?

" Le cœur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve en regardant la côte. Je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du passé !...

" Mon Dieu, qu'est devenu le temps où je vous servais dans la joie de mon cœur? Beaux jours de mon enfance, qu'êtes- vous devenus ? Alors le travail et mes jeux prenaient toutes mes heures. Alors je n'aimais que Dieu et mon père. C'étaient vraiment les jours heureux ! 0 paix de l'âme! 0 bienheureuse ignorance des troubles du cœur! Où vous n'êtes plus, .^ le bonheur n'est pas ! "

La littérature canadienne, si je ne m'abuse, n'a point produit de page plus émue. S'il est vrai de dire avec Horace :

424 KTUDE SUR ANGÉI.INE DE MONÏBRUN

Si vis me flere, dolenduin est

Priinum ipsi tibi,

la main qui a écrit ces lignes a dû trembler d'émotion pendant qu'elle les traçait sous le souffle de l'inspiration, car il faut ressentir soi-même ces grands troubles du cœur, pour les rendre avec tant de vivacité. On est tenté, malgré soi, devoir à côté du profil d'Angéline de Montbrun la vague silhouette de l'auteur.

Quand on ?e transporte en esprit dans la silencieuse chambrette où elle a composé cette page, on est frappé du contraste qu'il y a entre la paix de cet intérieur et les orages de sa pensée, entre cette placidité apparente et ces effervescences souterraines. On reconstruit tout un tableau dans son imagination, et on l'encadre dans le paysage environnant. Alors les contrastes deviennent plus saisissants. On voit cette humble et sereine maison des champs, resserrée entre le fleuve et les montagnes, ouvrant ses croisées d'un côté sur la solitude mouvante des flots, de l'autre sur la solitude non moins agitée des bois. Au dehors, les grands bruits de la nature, les murmures de la forêt, le ressac de la mer, les brises du large apportant les cris stridents des goélands et des mauves ; à l'intérieur les douces voix de la famille, l'activité calme du ménage, les lèvres roses et gazouillantes des enfants et le chant du grillon, symbole de la félicité domestique, qui fait entendre son cri-cri sous les pierres du foyer. Et puis, à l'écart, dans le modeste sanctuaire de l'étude, inaccessible à tout bruit,un front penché qui résume toutes ces choses,

qui en devient l'âme et s'en fait l'interprète. Voilà à quoi fait songer, et à bien d'autres rêves encore, la délicieuse scène du frêne renversé et de la toile d'araignée sur deux initiales. On voudrait fermer là le livre, car on craint pour la suite un désenchantement. On tremble pour l'inexpérience de l'auteur. On cherche quel dénouement elle va inventer qui ne soit pas une déception. C'est le triomphe du livre.

Une matrone romaine, fière comme Tulie, n'aurait pas trouvé cela, car elle n'était pas chrétienne. C'est l'impérissable gloire du christianisme d'avoir fait la femme si grande.

Laure Conan peut être contente de son coup d'essai. Elle a ajouté un nom à notre littérature, le premier nom de femme, et nous avons notre Eugénie de Guérin.

Novembre 18S3.

Le Canada depuis l'union de 1841, par John Charles Dent *

Etude critique lue devant la Société Royale du Canada, le 29 mai 18S4.

Il y aurait une étude assez curieuse à écrire sur les évolutions de l'opinion publique dans notre pays depuis l'union des Canadas. Avant 1840, les deux provinces étaient restées en quelque sorte étrangères l'une à l'autre. De là beaucoup de préjugés mutuels très intenses. Mais les rapports incessants que l'Union établit entre les hommes les plus marquants du Haut et du Bas-Canada, modifièrent ensuite ces sentiments. Du parlement, où les députés apprirent à se connaître et à s'estimer, les vues impartiales des esprits éclairés se firent jour peu à peu dans la presse, et, par elle, dans les différentes classes de la société. Le journalisme anglais, qui jusque-là avait été presque universellement hostile aux Canadiens-Français, prit une attitude plus mesurée, que ces derniers ne tardèrent pas

* The laffforty years : Canada since the union o/1841, by John Charles Dtnt. Toronto : Publislied by George Virtue, 1882.

à reconnaître et apprécier. La plupart des publications qui se firent depuis en langue anglaise, se ressentirent plus ou moine de cette influence. Il s'est formé parmi nos concitoyens d'origine britannique deux écoles bien distinctes : l'une, certainement encore trop nombreuse et trop puissante, qui s'obstine dans les idées rétrogrades d'un autre temps, et continue à entretenir les préjugés; l'autre qui se recrute parmi les intelligences d'élite et qui s'est mise à étudier nos institutions, qui en a compris le mérite, et qui travaille activement à effacer les préventions.

Il serait facile d'en citer plus d'un exemple : nous n"en trouvons pas de plus frappant que celui offert récemment par un écrivain fort remarquable d'Ontario, le principal Grant, sous la direction duquel vient de s'achever la publication d'un grand ouvrage illustré, le Ficturesque CanacZa,destiné à prendre rang parmi les meilleurs travaux du genre qui aient été imprimés en Amérique. Outre une connaissance peu ordinaire de nos annales historiques, il règne dans ces deux volumes un ton d'impartialité et de bienveillance qu'on n'est pas encore accoutumé à rencontrer chez les auteurs qui ne partagent pas les croyances catholiques.

C'est après avoir connu cet excellent ouvrage que nous avons eu occasion de lire les Quarante dernières années de l'histoire du Canada de M. John Charles Dent, dont nous entreprenons de faire la critique. Nous pensions y trouver la même absence de préjugés et la même largeur de vues ; le modèle que l'auteur avait sous les

yeux dans le beau travail dirigé par le principal Grant, dont les premiers fascicules se publiaient à Toronto lorsque M. Dent imprinaait son livre, semblait permettre de l'espérer. Mais les livres se suivent et ne se ressemblent pas ; celui de M. Dent, nous regrettons de le dire, relève directement de l'école arriérée et fanatique que nous venons de mentionner, et qui, pour nous servir d'une expression de l'historien Justin McCarthy, "s'imagine qu'il ne peut exister rien de réellement bon en dehors des limites du protestantisme." * Au lieu de réagir contre ces idées étroites, de dominer la foule ignorante, pour l'instruire et la guider, l'auteur s'est mis à sa suite et s'est fait l'écho de ses préjugés.

Je me suis imposé la tâche de lire ces deux épais volumes in-quarto, ce qui n'est pas un mince mérite ; et j'avoue qu'il m'est arrivé rarement de lire rien d'aussi médiocre sur l'histoire. L'ouvrage ne se rachète guère que par un côté : celui du luxe du papier et de l'impression. Convenons que ce n'est pas le côté le plus important.

Dès l'abord, on jugera de l'esprit de l'auteur par l'appréciation qu'il fait du peuple et du clergé canadiens-français en 1840. "The rural population, dit-il, " were in a condition of intellectual stagnation, if not " of positive retrogression... The habitant... was il-

* who believe in the existence ofnothing really good

outside the limits of protestantism. [History of our own Times, by Justin McCarthy, vol. II, p. 86.)

'• literate, superstitious, and wholly insensible to the " value of éducation. The habitant, indeed, was not " merely indiffèrent to éducation — he was opposed " to it in principle ; and he was generally en-

" COURAGED in THIS OPPOSITION BY HIS PARISH PRIEST."

(Vol. I., pp. 53 et 54.)

Mouvement rétrograde, ou tout au moins stagnation dans l'ordre moral et intellectuel, et cela par la faute du clergé ; telle était, suivant M. Dent, la situation du peuple canadien-français à l'époque de l'union des deux Canadas.

Mais l'auteur est-il bien assuré que les faits soient conformes à sa vue des choses?

Nous allons le constater rapidement en mettant en regard deux époques de notre histoire : celle de la conquête et celle de l'union.

Quel était l'état de notre population en 1760, et quel était- il en 1840?

Lorsque le sort des armes nous jeta entre les mains de l'Angleterre, nous n'étions (on l'a souvent répété), nous n'étions qu'une soixantaine de mille Français, complètement ruinés par la guerre, abandonnés par une grande partie de la classe aisée et instruite qui allait immigrer en France, et dont l'Angleterre favorisait le départ, comptant venir plus facilement à bout du reste de la population. Le seul élément de réorganisation qui subsistât dans cette débâcle générale fut le clergé. Un historien dont M. Dent ne suspectera pas l'impartialité en faveur du catholicisme, M. Park-

man, a dit, en parlant de cette époque: "Confusion, if '• not anarchy, would hâve followed but for the parish " priests, who in a character of double paternity, half " spiritual and half temporal, became more than ever "the guardians of order throughout Canada." (The old Régime in Canada, by F. Parkman, p. 400.)

Sous le régime français, la haute éducation avait toujours été entre les mains du clergé; elle avait eu pour source principale le collège des jésuites de Québec qui, depuis l'origine de la colonie, avait rendu des services inappréciables. Le séminaire de Québec s'était occupé exclusivement de l'éducation et du recrutement du clergé.

Un certain nombre d'écoles avaient été établies dans les campagnes sous les auspices plus ou moins directs du gouvernement ; mais aucun système d'instruction primaire n'était régulièrement suivi. Il n'est peut-être aucun rapport sous lequel le régime français ait été plus défectueux. A cette époque, l'éducation populaire était loin d'attirer autant qu'aujourd'hui l'attention en Amérique et en Europe ; et d'ailleurs les guerres continuelles que la France avait eu à soutenir pour garder pied en Canada, avaient fait de ce dernier paj'^s une colonie militaire autant qu'agricole. Les habitants, toujours prêts à être appelés sous les armes, soit pour dcfendre le sol, soit pour faire partie d'expéditions lointaines, étaient souvent obligés d'abandonner à leurs enfants le soin de la culture des terres. A peine ceux-ci avaient ils grandi dans les labeurs des champs

que, la plupart du temps, ils étaient convoqués à leur tour pour le service de l'Etat.

L'éducation des filles avait été de tout temps entre les mains des communautés religieuses ; les Ursulines, les Hospitalières de l'Hôpital-Général et les Dames de la Congrégation avaient chacune un établissement à Québec ; les Ursulines en avaient un autre aux Trois- Rivières. A Montréal, les Dames de la Congrégation s'étaient dévouées à l'enseignement depuis la fondation de la ville, et avaient établi des couvents dans une dizaine de paroisses rurales.

Telles étaient à peu près les sources intellectuelles que présentait le Canada au lendemain de la conquête ; elles étaient dues presque entièrement au clergé et aux communautés religieuses.

L'Angleterre le comprit bien tout d'abord ; aussi chercha-t-elle à les tarir à la fois en tarissant la source même du clergé. Mgr de Pontbriand, évêque de Québec, étant mort l'année qui suivit la prise de cette ville, elle apporta toute espèce d'obstacles et de délais à la nomination de son successeur. On peni dire, sans rien exngérer, que le plus grand ennemi de l'éducation en Canada, depuislaconquête jusqu'à la veille de l'Union, ce fut l'Angleterre. Elle commença par supprimer le collège des jésuites, et si elle ne supprima point également le séminaire de Montréal, c'est que les événements ne lui permirent pas d'exécuter ce dessein. On gait quelle part du revenu public elle employa à fonder et entretenir le fameux Institut royal,

qu'elle avait imaginé ipouT protestantiser les Canadiens. L'opposition qu'il fallut faire à cette perfide organisation, qui nous entourait de dangers d'autant plus à craindre qu'ils étaient plus dissimulés, et qui disposait des fonds publics et de toute l'influence du pouvoir paralysa, pendant plusieurs années, une partie de nos efiforts pour répandre l'éducation française. Cette opposition a servi de prétexte aux calomnies dont M. Dent se fait aujourd'hui l'écho. Que serait-il arrivé^ cependant, si nous avions prêté l'oreille aux suggestions qui nous furent faites ; si nous avions fléchi devant les menaces et le déni de justice ; si de guerre lasse nous eussions renié notre religion et notre nationalité ? L'Angleterre aurait-elle pu résister aux deux invasions américaines de 1775 et del812 ? Quelles raisons aurions-nous eues de nous battre contre nos voisins ? Nos intérêts n'eussent-ils pas été les mêmes? Si la religion et la nationalité n'avaient pas élevé une barrière entre nous et les Américains, il y a plus d'un siècle que l'Angleterre aurait perdu le Canada, et cette perte aurait entraîné probablement celle de toute l'Amérique britannique. Aujourd'hui la république américaine compterait quelques Etats de plus, et n'aurait d'autre limite du côté du nord que la mer Glaciale. Pour nous, nous serions noyés dans l'immense flot humain qui inonde les Etats-Unis ; nous aurions perdu notre caractère national, c'est-à-dire notre force et notre originalité, et nous serions montrés du doigt comme un peuple d'apostats. L'Angleterre ellemême serait la première à nous reprocher notre trahison .

Au lieu de cela, nous sommes restés un peuple pur ■d'alliage, homogène, vaillant et prospère. Les deux premières nations du monde, la France et l'Angleterre, £ont fières de nous : la France qui nous avait crus perdus, nous a retrouvés après un siècle et nous a reconnus pour ses plus dignes enfants ; l'Angleterre qui nous avait méconnus, nous réclame comme ses plus fidèles sujets.

Ce fut dans les circonstances que nous venons de •dire que le clergé et le peuple canadiens trouvèrent, dans l'inspiration du patriotisme, les moyens de développer l'instruction générale et de créer des établéssements de haute éducation, d'où sont sortis nos hommes publics et qui font aujourd'hui l'honneur et la force de notre race en Amérique. Les cours d'études qu'on y suit ont fini par nous assurer sur plusieurs points, particulièrement en histoire et en littérature, une supériorité qui n'est pas contestée.

La cause de cette supériorité remonte à l'esprit conservateur du catholicisme. Grâce à cet esprit, la tradition des fortes études classiques qui ont fait les grands siècles, ne s'est jamais perdue parmi nous. Elle a imprimé à notre société une direction moins pratique, mais plus élevée qu'à celles qui nous envijonnent.

Le séminaire de Québec ouvrit un cours classique eprès la suppression du collège des jésuites; le collège de Montréal fut fondé en 1773 par M. l'abbé Curatteau ; le collège de Nicolet, en 1804, par M.

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le curé Brassard ; le collège de Saint-H3-ncinthe. en 1811, par M. le curé Girouard ; le collège de Sainte- Thérèse, en 1825, par M. le curé Ducharme ; le collège de Chambly, en 1826; par M, le curé Mignault ; le collège de Sainte- Anne, en 1827, par M. le curé Painchaud ; le collège de l'Assomption, en 1832, par M. le curé Labelle ; le collège de Kingston, en 1837, par Mgr McDonell ; les Ecoles chrétiennes, en 1837, par les sulpiciens. Les maisons d'éducation pour les filles se multiplièrent en proportion.

Toutes ces fondations sont dues à l'initiative individuelle ou à nos corporations religieuses, et n'ont eu. la plupart du temps, d'autres ressources que le dévouement des particuliers ; et cela à une époque où il fallait réagir contre la tyrannie oligarchique qui trahissait la cause de l'instruction publique pour servir celle de son fanatisme.

Est-il nécessaire de dire que l'éducation morale du peuple, loin d'avoir été négligée, fut toujours la principale et constante occupation du clergé ; que chaque paroisse était réglée à la manière d'une famille dont le curé était comme le père vigilant et austère ; que, par ses instructions religieuse?, éclairées et suivies, il communiquait à ses ouailles les vertus civiques en même temps que les vertus chrétiennes dont il était lui-même l'exemple ? C'est sous l'empire de ces graves enseignements que s'est formée cette population canadiennefrançaise, paisible et morale, amie de l'ordre et des lois, modeste dans ses désirs comme dans ses habi-

tudes, accessible aux idées élevées et généreuses ; en un mot, possédant les quatités qui font le bonheur et la prospérité des Etats.

Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de l'influence si grande que le clergé s'est acquise sur le peuple canadien : elle s'explique par cette action bienfaisante.

Mais au-dessus de toutes ces considérations, il y a un fait éclatant qu'on a cité souvent, mais qui ne saurait être mis trop en évidence, car il est une preuve sans réplique de la moralité de notre race : c'est l'accroissement presque fabuleux de la population. De 1760 à 1840, c'est-à-dire dans l'espace de quatre-vingts ans, elle s'est accrue de 65,000 à 650,000. Elle est aujourd'hui d'un million et demi!

En présence des faits qui précèdent et que Fauteur des Quarante dernilres années ne peut ignorer, comment a-t-il pu écrire que, sous le rapport moral et intellectuel, les Canadiens-Français ont suivi un mouvement rétrograde ? N'avaient-ils pas, au contraire, suivi une marche progressive d'autant plus remarquable qu'elle avait été entravée par des difficultés de toute nature ? Quand on réfléchit à tous les désavantages de leur position après la conquête, à leur faiblesse numérique,au petit nombre d'hommes instruits qui étaientrestés parmi eux, à l'isolement et à l'abandon dans lesquels ils avaient été jetés soudainement, n'ayant de contact qu'avec un vainqueur qui les détestait et qui aurait voulu les faire disparaître du sol, s'il en avait trouvé

les moyens, ne jouissant dans le principe d'aucune liberté politique, étant obligés de défendre leurs institutions toujours menacées, on se demande comment ils ont pu résister à tant d'obstacles et ne pas être anéantis. On admire l'habileté et la prudence avec lesquelles ils se sont conduits pour se faire pardonner d'abord leur existence, et ensuite pour assurer le maintien de leur religion, de leur langue et de leurs lois, et enfin pour conquérir leurs libertés politiques.

Lorsque leur nombre eut commencé à s'accroître et que l'Angleterre leur eut accordé une constitution, ils comprirent que la première chose qu'ils avaient à faire était d'augmenter le nombre de leurs maisons d'enseignement, afin déformer d'abord un clergé plus nombreux, et ensuite une classe de citoyens instruits et dévoués qui fussent en état de défendre leurs intérêts sur tous les terrains de la vie publique. C'est cette pensée qui a donné naissance à tous ces collèges classiques qui sont devenus des pépinières inépuisables pour l'Eglise et pour l'Etat.

On a eu raison de dire que l'instruction primaire avait été fort négligée, mais nous avons montré sur qui en retombait la responsabilité. Si les gouvernants d'alors, au lieu de dépenser les fonds publics et l'infiuence dont ils disposaient, à essayer de pervertir le peuple en l'enlevant au catholicisme, avaient employé les mêmes moyens pour établir un bon système d'écoles, l'instruction primaire eût été proportionnellement aussi avancée en 1840 qu'elle l'est aujourd'hui.

Mais les efforts des hommes éclairés et du clergé étaient venus, je le répète, se briser contre la mauvaise volonté du gouvernement. Ceux qui, comme nous, fréquentaient les écoles à cette époque, se rappellent les regrets qu'excitait l'impuissance où l'on était de remédier à ce mal. N'est-il pas étrange que maintenant on s'en fasse une arme contre les Canadiens, et surtout contre le clergé ?... M. Dent, qui redit ces accusations, ne s'aperçoit pas qu'il est un demeurant d'un autre âge, que le temps des préjugés est passé, qu'un esprit de justice prévaut à présent parmi ses compatriotes et que les plus éminents d'entre eux se font un mérite de savoir nous apprécier. Le piquant qu'il a cru ajouter à son livre en cherchant à nous rabaisser, lui donne une pe .te invincible vers le ruisseau : il aura le sort de ses prédécesseurs. Qui songe aujourd'hui à l'historien Smith et aux calomnies dont il a voulu ternir les premiers temps de notre histoire ?

Il est plaisant de voir comme M. Dent le prend de

haut avec nous, de quel ton de supériorité il nous

traite. Macaulay ou Carlyle ne prononçaient pas leurs

jugements avec plus d'assurance. Ce naïf ne doute pas

de lui-même; il croit simplement que The last forty

ycars est le pendant de VHistory of our oivn Times, de

Justin McCarthy. Rien que ce^a. Pour qu'on n'en •^ 28

doute pas, il a la modestie de nous en prévenir dans son prospectus. "As its name iraplies," dit-il, " it will be a véritable Canadian " History of our oum Times.^^

Or, j'ai lu The History of our own Times en même temps que The last forty years, et je déclare que je ne connais rien de plus désastreux en littérature que cette comparaison. Imaginez une enseigne d'épicier auprès d'un tableau de maître !

Evidemment M. Dent s'est persuadé qu'il n'}' a dans le Dominion qu'un seul historien digne de ce nom : M. Dent. On s'en aperçoit à la manière dont il traite VHistoire du Canada de Garneau : " The current year," dit-il en la mentionrmnt, " finds us unprovided with any gênerai history of our country that is worthy of the name."

Il importe peu que la critique étrangère ait trouvé cette histoire digne de la littérature française, que des historiens comme Henri Martin en aient fait l'éloge, et qu'un des derniers vœux de ce savant académicien avant de mourir, ait été de lui servir de patron pour le faire couronner par l'Académie française ; M. Dent eu a jugé autrement : son arrêt est sans appel.

Si. du moins, avec de telles prétentions, l'auteur des Quarante dernières années faisait preuve d'un véritable talent, mais son livre ne supporte pas la critique. Il est écrit plutôt avec la plume d'un journaliste qu'avec celle d'un historien. Composé sans plan arrêté, il manque absolument de proportion. Conçoit-on un ouvrage qui s'intitule : Histoire de quarante ans et qui,

formant deux gros volumes de 985 pages, n'a que cinquante pages sur les dix dernières années ?

En revanche, certaines parties sont traitées avec une étendue tout aussi disproportionnée, et contiennent od ne sait combien de longueurs, de redites interminables.

L'administration de lord Metcalfe, par exemple, qui n'a duré que deux ans et huit mois, n'occupe pas moins de cent cinquante et une pages.

En maints endroits, l'auteur ne fait grâce d'aucun détail, si insignifiant qu'il soit. Il triomphe à nous dire non seulement quel quantième du mois, quel jour de la semaine, mais même quelle heure du jour tel gouverneur est arrivé dans le pays, où telle session du parlement s'est ouverte. Sir Charles Bagot, raconte- t-il, n'est débarqué du vaisseau qui l'avait transporté en Amérique que le lendemain de son arrivée à New- York, dans l'après-midi ; son bagage et celui de sa suite pesaient exactement quarante-deux tonneaux. Et ainsi de suite. M. Dent, apparemment, ignore que l'histoire n'est pas un inventaire, et ne s'écrit pas comme une facture.

L'auteur des Quarante dernières années a une tendance qu'il a peut-être empruntée à Justin McCarthy : il cherche à piquer la curiosité du lecteur en mettant, au commencement de chaque chapitre, quelque titre à effet ; ce truc, qui rappelle trop l'art du romancier, convient peu à la gravité de l'histoire. Mais Justin McCarthy se le fait pardonner par un goût littéraire dont M. Dent ignore le secret. Je ne veux citer qu'un

exemple de la manière de M. Dent, que je trouve dans son second volume.

Le trente-sixième chapitre porte en vedette ces deux mots français : L'Année terrible. A quel propos ? Quelle année de notre histoire depuis 1840 jusqu'à nos jours mérite cette formidable épithète ? Nous l'ignorons. M. Dent l'ignore aussi. V Année terrible de Victor Hugo lui sera tombée sous les yeux, et il n'a pu résister à l'attrait de ce titre. Alors il s'est mis à la recherche d'une année terrible. Pourquoi n'aurions-nous pas, comme la France, notre année terrible ? Il ne s'agissait que de la découvrir. La voilà, dit M, Dent en toute assurance : c'est l'année 1857. Mais elle n'est pas du tout terrible, l'année 1857. Elle l'est moins, dans tous les cas, que d'autres qui se sont écoulées durant les derniers quarante ans, telles que 1847, l'année de l'exode des Irlandais et de l'épidémie du tj^phus j mais peu importe. Stet pro ratione voluntas. Et cela s'appelle faire de l'histoire !

Un pareil livre ne mérite pas les honneurs d'une longue critique ; aussi ne voulons-nous insister sur quelques points que pour rétablir la vérité.

Le thème favori de M. Dent est la supériorité des Haut-Canadiens sur nos compatriotes. A l'entendre ils sont à peu près la seule population vraiment éclairée, la seule qui ait de l'initiative, soit pour les affaires privées, soit pour les affaires publiques, la sevile qui ait bien compris ses droits et qui les ait fait valoir avec intelligence.

LES (QUARANTE DERNIÈRES AKXÉi S 441

Nous allons mettre les deux provinces en présence, les montrer à l'œuvre à l'une des époques les plus décisives de notre régime parlementaire, et il sera facile de constater laquelle entendait mieux ses droits et ses devoirs, laquelle savait mieux combattre pour la liberté. Nous voulons parler de la crise politique que subit le Canada sous l'administration de lord Metcalfe. Voici en quelques mots quelle était la situation.

Sir Charles Bagot, prédécesseur de lord Metcalfe, avait pris l'administration de la colonie (1842) des mains delord Sydenham, dont la conduite tyrannique avait soulevé un profond mécontentement dans la population. Ami sincère de la justice et de la liberté, sir Charles Bagot n'avait pas tardé à ramener Tordre et la tranquillité par la sagesse de son administration. Il avait établi avec franchise le régime du gouvernement responsable, pour lequel les nôtres avaient combattu avec autant d'ardeur que de persévérance. D'autres réformes importantes qu'il favorisa et introduisit, achevèrent de lui conquérir une estime et une popularité universelles. Sa mort vint trop tôt mettre un terme à cette administration qui avait fait entrer le Canada dans une voie de liberté, de calme et de progrès inconnue jusque-là.

Ce fut sous ces heureux auspices que sir Charles Metcalfe prit la direction de la colonie. L'Angleterre ne pouvait faire un choix plus malheureux. Ancien gouverneur de l'Inde, et ensuite delà Jamaïque, il s'y était imbu d'idées autoritaires incompatibles avec le

gouvernement d'un peuple libre. De l'Orient, où il avait été longtemps témoin de l'astuce et du despotisme des rajahs et des nababs, "auprès de qui le pouvoir est tout, et le peuple n'est rien," il avait été transporté aux Indes occidentalet^, où il avait trouvé un autre genre de servilisme qui avait achevé de le rendre inapte à comprendre les aspirations des races civilisées. Son expérience s'était faite en sens opposé aux tendances des sociétés modernes, et il était trop avancé dans la vie pour refaire son éducation politique. Tel était le gouverneur que la Grande-Bretagne imposait au Canada après l'administration libérale de sir Charles Bagot.

C'était réveiller l'antagonisme que ce gouverneur avait mis ses soins à détruire. Sir Charles Metcalfe n'eut pas d'autre idée que défaire rétrograder le pays au temps de lord Sydenham, en démolissant ce que son prédécesseur avait si habilement édifié. 11 se mit en guerre ouverte avec le ministère Lafontaine- Baldwin, alors au pouvoir, par une suite d'actes arbitraires et de procédés inconstitutionnels qui forcèrent Lafontaine à lui donner sa résignation. Cet événement fut le signal d'une tempête qui ne devait cesser qu'après son départ. Le Canada se trouva replongé dans un état de trouble et d'agitation voisin de l'anarchie.

Pendant neuf mois le gouverneur se consuma en vains efforts pour reconstituer un ministère. Les échecs qu'il subit ne firent qu'augmenter son obstination : il

s'érigea en petit souverain et gouverna sans conseillers officiels, sans chefs de département, violant ainsi les principes du gouvernement responsable qui avaient été établis et mis en pratique avant lui.

Enfin le ministère si tristement connu sous le nom de ministère Draper-Viger fut formé, le parlement dissous et de nouvelles élections fixées pour l'automne de 1844.

Ce fut alors que se dessina l'attitude des deux provinces. Elles avaient les mêmes droits à faire valoir, les mêmes principes à faire triompher. Leur cause était commune : sauver le gouvernement responsable qui leur avait apporté la paix et le progrès ; repousser le rétablissement du régime arbitraire qui avait été la source de luttes stériles et sans fin. En un mot, elles avaient à choisir entre la liberté et l'assujettissement.

Malgré les efforts de lord Metcalfe qui, sans respect pour sa dignité, se jeta dans l'arène politique et se fit le premier partisan de sa cause, malgré les moyens iniques et la corruption qu'il encouragea, la province de Québec vota en masse pour l'opposition, tandis que le Haut-Canada soutint la politique du gouverneur et lui assura une majorité de cinq ou six voix en parlement. Le seul homme marquant parmi les Canadiens- Français qui, en cette occasion, se sépara de ses compatriotes, M. Viger, lequel avait accepté un portefeuille dans le nouveau ministère, fut battu dans deux comtés et vit sa carrière publique brisée pour jamais.

Toutes les ruses diplomatiques de lord Metcalfe,

appuyé par l'Angleterre, pour rompre les rangs des Canadiens- Français, furent inutiles. Elles ne servirent qu'à assurer un plus éclatant triomphe au parti libéral ou réformiste, dirigé par MM. Lafontaine et Baldwin, qui continuèrent à lutter jusqu'en 1848, et remontèrert alors au pouvoir avec un plus grand prestige qu'auparavant.

Le gouvernement responsable fut, depuis cette date, établi définitivement ; une ère nouvelle s'ouvrit pour le Canada sous les auspices de lord Elgin, qui reprit la politique sage et vraiment anglaise de sir Charles Bagot.

Voilà, en quelques mots, le récit de cette lutte mémorable et le rôle qu'y joua chacune des deux provinces. On est à même de juger maintenant laquelle des deux y prit la part la plus intelligente, laquelle se montra la plus amie de la liberté et du progrès.

On aura beau chercher à le nier, l'histoire impartiale dira que l'établissement du gouvernement responsable dont nous jouissons, et qui a été le point de départ du grand développement auquel nous assistons, est dû avant tout aux efforts éclairés et patriotiques des Canadiens- Français.

On serait loin de le soupçonner en lisant l'Histoire des qua7-arUe dernières années, de M. Dent. Obligé de raconter les faits, il se donne bien garde d'en tirer les conclusions. Il ne pardonne guère plus à nos compatriotes leur patriotisme que lord Metcalfe, qui le qualifiait d'aveuglement {blindness) et qui en faisait un

chef d'accusation contre eux. Au lieu d'admirer le sentiment qui les tenait unis ensemble comme un seul homme autour de leurs chefs, pour réclamer leurs droits, il s'en étonne et semble ne pas le comprendre. Il réserve ses sympathies pour nos adversaires les plus déclarés. Sans parler des prétextes qu'il s'ingénie à trouver pour pallier la conduite de lord Sydenham, il est curieux de voir le mal qu'il se donne pour excuser la fatale administration de lord Metcalfe. Cette idée fixe l'entraîne dans les jugements les plus contradictoires, comme celui-ci, par exemple, sur le caractère de lord Metcalfe. Après avoir dit au sujet des élections sanglantes de 1844 : " The Governor himself did not scruple to turn his personal influence to account, as well as to resort to stratagems which he

despised, in order to win votes and became, in

his own estimation, something of a trickster " (vol. I, p. 375, vol. II, p. 10), l'auteur ajoute, dans un autre

endroit: " I do not mean that he did or sanctioned

anything incompatible with public virtue No man

ever went through life with better intentions... (vol. II, pp. 11 et 27).

Nous ne terminerons pas cette critique sans relever un autre passage du livre de M. Dent, où l'on verra avec quelle ignorance et quelle légèreté certains auteurs traitent l'histoire. Il n'est pas nécessaire d'en con-

naître bien long sur la colonisation primitive de notre pays pour savoir quels furent les motifs qui firent adopter le système de concessions territoriales qui a prévalu dans la Nouvelle- France. A l'origine de la colonie, le fleuve Saint- Laurent et ses tributaires étant les seules voies de communications, les premières seigneuries farent concédées sur ses rives. Chaque seigneurie était divisée en concessions d'une quarantaine d'arpents de profondeur, et ordinairement de deux ou quatre arpents de front. En s'établissant sur ces terres, les colons avaient besoin de deux choses essentielles, d'abord, une voie de communication, dont ils s'assuraient en construisant leur habitation au bord de l'eau, ensuite, quelques moyens de défense contre les incursions des Iroquois, auxquelles ils étaient sans cesse exposés. La forme parallélogrammique des terres offrait sous ce rapport un grand avantage en permettant de rapprocher les maisons autant que possible les unes des antres. Au premier signal d'alarme, toute la concession, mise sur l'alerte, se levait en armes et formait une ligne de défense le long de laquelle il était plus facile de se porter secours. Si l'on était obligé de se replier devant l'ennemi, les familles trouvaient un refuge à peu près inexpugnable dans le manoir du seigneur, qui était un édifice toujours solidement construit, entouré de palissades et ordinairement muni de quelques pièces de canon.

Tels étaient les avantages qu'offrait autrefois le système de colonisation adopté par les Français.

On a observé, depuis, que cette division de la pro« priété territoriale présentait un autre avantage tout à fait favorable à l'agriculture. Il suffit de regarder nos campagnes pendant l'hiver pour constater que les clôtures qui divisent les champs, retiennent de chaque côté d'elles une quantité de neige à mesure que celle-ci est poussée par le vent. Ces amoncellements ont le double effet de préserver d'une gelée trop profonde et de laisser une espèce d'engrais sur le sol. Ce fait est si universellement reconnu que certains cultivateurs élèvent de nouvelles lignes de clôture pour augmenter l'amas de neige.

Après cette courte explication, voyons si les paroles ironiques de M. Dent que nous allons citer, ont leur raison d'être :

" Most ofthefarms consisted of narrowstripsforming rectangles nearly a mile and a half in length, with a frontage of only a few yards. Thèse "ribbons of land," as they hâve been called, with the land ail longitude, were held under the old feudal seigniorial tenure, and generally involved the performance of certain antiquated and more or less absurb services on the p9,rt of the occupants." *

h' Histoire des quarante dernières années n'est cependant pas sans mérite : elle accuse un bon nombre de recherches, et renferme beaucoup de détails absents de

* Pour ce qui, dans ce passage, a trait au régime féodal, nous renvoyons le lecteur à notre Histoire d'une paroisse canadienne au XVI le siècle.

V Histoire du Canada soiis r Union, -par L. P. Turcotte, la seule qui ait été publiée avant celle-ci et dont M. Dent fait, au reste, un juste éloge en rendant témoignage de son exactitudt;.

L'esprit qui a inspiré le livre de M. Dent n'est pas nouveau; ce n'est qu'une forme de l'antipathie que l'ancien parti tory, né de la conquête, avait voué aux Canadiens-Français. Si, au lendemain de la cession du pays, quelqu'un fût venu dire aux hommes de ce parti : Vous voyez cette poignée de Canadiens, vaincus, ruinés, abandonnés, désorganisés, que vous pensez tenir sous votre talon ; eh bien ! à cette même date, dans un siècle d'ici, ils seront un million d'hommes, maîtres des deux rives du Saint- Laurent, heureux et prospères. Ils seront aussi Français d'esprit et de cœur qu'aujourd'hui, avec la même religion, la même langue et les mêmes lois. Ils auront leur système d'éducation, leur littérature, leurs hommes publics. Ils auront secoué, l'une après l'autre, toutes les servitudes que vous aurez cherché à leur imposer ; ils seront aussi libres et jouiront de la même constitution que les citoyens delà Grande-Bretagne.

Si, dis-je, quelqu'un eût tenu ce langage, avec quel sourire d'incrédulité il aurait été accueilli ! Et pourtant cela s'est réalisé, et au delà.

De même et avec plus de raison encore, nous pouvons dire aujourd'hui aux représentants actuels de cette faction, dont M. Dent n'est que le disciple attardé : Nous avons usé vos devanciers; nous vous userons, vous aussi. Impuissants à nous opprimer, vous employez contre nous la dernière arme qui vous reste et qui a longtemps réussi aux vôtres: celle du préjugé. Eh bien ! nous briserons cette arme entre vos mains comme les autres ; nous ferons tomber les préjugés que vous soulevez contre nous. Les esprits droits ^ue vous avez dévoyés, apprendront à nous connaître et i nous apprécier. Notre défense sera toujours la même: Qon de vaines paroles, mais l'action: res necverba. Travailleurs laborieux et patients, nous laissons dire, et nous bâtissons avec des matériaux impérissables l'édifice de notre nationalité. La foi, la moralité et le patriotisme en sont les fondements ; avec cela, on arrive â tous les progrès. C'est un fait reconnu et admis que notre population, par son seul développement naturel, se double tous les vingt-huit ans. Pour cela, nous n'avons besoin que de l'espace, et nous l'avons. A ce compte, nous formerons, dans un siècle, un peuple compact et homogène de plus de quinze millions d'habitants ; c'est-à-dire guère moins que la population de la France sous le règne de Louis XIV, N'aurons-nous pas droit alors de nous appeler la France américaine et d'aspirer à remplir sur ce continent le rôle que la France a joué en Europe? Ecoutez ce qu'a dit de nous un homme dont vous ne contesterez pas la valeur

et qui a étudié à fond notre génie national, lord Dufferin :

" J'ai toujours considéré comme du meilleur

augure la collaboration de la race française dans le Canada. Cette race qui a déjà contribué si puissamment à civiliser l'Europe, ne peut manquer de suppléer et de corriger de la façon la plus heureuse les qualités et les défauts considérés comme inhérents au John Bull traditionnel. Avec la générosité, l'esprit d'invention, l'élan, la grâce, la délicatesse, la précision du jugement et la finesse artistique des Français, avec le flegme et le tempérament britanniques, on peut dire que nous réunissons les éléments qui gouvernent en grande partie le monde moral et le monde physique."

" Il ne faut pas oublier que c'est à l'élévation

d'esprit de la race française, à son amour de la liberté, et à son exacte appréciation des droits civils contenus en germe dans la constitution primitivement accordée par l'Angleterre au Canada, que nous devons le développement de cette autonomie parlementaire dont le pays est fier à si bon droit (Canada under the administration of the Earl of Dufferin, by George Stewart, Esq., pages 300 et 301.)

Ces paroles d'un des hommes d'Etat lesplus éminents que l'Angleterre ait envoyés pour gouverner le Canada, sont d'autant plus significatives qu'elles résument l'opinion de tous ceux qui ont approfondi cette question.

Les Canadiens-Français ont foi en leur destinée, elle est d'ailleurs entre leurs mains. Ils n'ont besoin pour y arriver que de rester fidèles à eux-mêmes.

Prononcé dans la cathédrale de Québec, le 12 mai 1871, à l'occasion d'une circulaire publiée par Mgr E.-A. Taschereau, archevêque de Québec, pour venir en aide aux blessés de l'armée française.

Mes Frères, les plus puissants motifs qui puissent nous engager à faire de nouveaux et généreux sacrifices pour la France, sont indiqués dans cette belle circulaire de notre archevêque dont vous venez d'entendre la lecture. Il suffira de les développer en quelques mots.

Mes Frères, nous sommes fiers de notre nationalité, de notre origine française ; et nous en avons le droit. Quand on est les fils de la France, on n'a pas de plua beau titre à chercher sur la terre.

Mais il y a trois choses qui nous ont été léguées par nos ancêtres et qui nous sont particulièrement chères, pour lesquelles nous avons toujours combattu, pour lesquelles nous sommes prêts à verser tout notre sang, parce que ces trois choses sont l'âme et la vie de notre nationalité, parce qu'elles l'ont conservée à travers tous les obstacles, parce qu'elles l'ont faite grande, malgré tous les envahissements.

Ces trois choses sont notre religion, notre langue et nos lois. Or, ce triple trésor, c'est de la France, après Dieu, que nous le tenons ; c'est à la France que nous en devons l'éternelle reconnaissance.

Lorsqu'un Français, grand génie autant que grand

chrétien, vint planter le drapeau blanc sur le promontoire de Québec, cette triple semence, renfermée dans les plis de ce drapeau, se répandit sur notre sol, et, protégée par l'épée de la France, produisit bientôt des fruits abondants.

Durant un siècle et demi, la France nous a fait l'aumône de ce qu'elle avait de plus précieux et de plus cher. Non contente de nous donner son or pour que nous eussions le moyen de défricher nos terres, ses soldats pour protéger nos familles, elle nous a donné ses saints missionnaires, ses martyrs, qui sont venus ici prêcher l'Evangile, arroser et féconder notre pays de leur sueur et de leur sang. Elle nous a donné ces vierges admirables, ces nobles femmes issues du plus pur de son sang, qui ne nous ont pas seulement fait l'aumône de leur fortune, mais aussi l'aumône de leur avenir, l'aumône de leur bonheur; qui sont venues ici sacrifier leur vie tout entière pour donner l'éducation à celles qui, plus tard, devaient être nos ancêtres, qui devaient donner le jour à cette forte race canadiennefrançaise, dont nous avons l'honneur de faire partie.

Car, tandis que les autres nations venaient en Amérique dresser des comptoirs, la France y élevait des autels.

Mes Frères, si nous sommes quelque chose, c'est par la France que nous le sommes. Et si jamais nous aban- -donnions le précieux héritage que nous avons reçu d'elle, nous n'aurions plus rien à perdre, nous aurions cessé d'exister comme peuple canadien-français.

La France a donc à notre affection et à notre dévoue'

ment les titres d'une mère.

Et nous, qu'avons-nous fait pour la France, notre mère patrie? Heureusement, jusqu'à ces derniers temps, toujours victorieuse et prospère, elle n'a eu guère besoin de nos faibles secours. Mais l'heure de la reconnaissance est arrivée ; et n'oublions pas que le monde, nos ennemis surtout, ont les yeux fixés sur nous, et sont prêts à nous juger. La France elle-même est ici présente, dans cette église, en la personne de son digne représentant* : elle nous écoute et se souviendra. C'est à nous de montrer que nous sommes encore dignes d'elle et de nos ancêtres.

Loin de nous la pensée de lui reprocher ses fautes ; laissons à nos ennemis et aux lâches le soin de lui jeter la pierre et d'insulter au vaincu. Ils étaient les premiers à l'adulation : il est juste qu'ils soient les premiers à l'injure. Au reste la plus haute autorité qui existe sur la terre s'est chargée de prendre elle-même la défense de la France dans son malheur. Ecoutez ce que dit le Souverain Pontife dans une lettre qu'il vient d'adresser au vénérable archevêque de Tours. Vous y verrez comment Pie IX témoigne à la France sa reconnaissance et celle de toute l'Eglise :

" Plein du souvenir des marques éclatantes de dévouement et d'affection filiale que cette généreuse nation nous a prodiguées en toute circonstance etjus-

* M. Gauthier, consul général de France à Québec.

que clans nos plus grandes tribulations, nous avons prié ardemment le Dieu des miséricordes de nous faire connaître comment nous pourrions nous acquitter un peu envers elle de la dette de notre reconnaissance pour ses importants services, et par quel genre de soulagement il nous serait possible de lui venir en aide dans ses épreuves...

" Nos actions de grâces envers la divine bonté n'auraient pas de bornes, si elle daignait se servir de notre ministère et de notre coopération pour procurer à la France un si grand bien..."

Mes Frères, à ces titres qu'énumère le Souverain Pontife et que possède la France au respect et à la reconnaissance du monde catholique, nous, Canadiens- Français, devons ajouter celui d'enfants de la France.

Et s'il fallait chercher dans les Livres saints un exemple de la conduite que nous devons tenir, je vous dirais : lorsque Jérusalem était en ruines, que la Judée était dévastée et que le peuple d'Israël était captif à Babylone, ses enfants ne se joignaient pas aux insultes que lui prodiguaient ses cruels vainqueurs, mais ils redoublaient d'amour et de témoignage? d'affection pour leur malheureuse patrie. Nous pouvons emprunter aujourd'hui les touchantes paroles que proféraient les enfants d'Israël : Ah ! si jamais je t'oublie, ô ma patrie ! ô France, ma mère, que ma main droite se dessèche et que ma langue s'attache à mon palais.

Mais ce ne sont pas de vaines et stériles paroles qu'on attend de nous, ce sont des actes.

Et pourrions-nous, sans rougir, rester insensibles, quand l'Europe entière, quand les deux continents se sont émus à la vue des malheurs de la France ?

L'Angleterre, la noble et généreuse Angleterre, s'est mise à la tête de ce mouvement. Vous le savez, dans une assemblée immense, tenue à Londres sous la pré- Bidence du lord-maire, une liste de souscription s'est élevée à la somme de plus de deux cent cinquante mille piastres. Les secours en argent envoyés aux blessés de l'armée française montaient déjà à plus d'un demi-million.

La Belgique, la Suisse, les Etats-Unis, ont suivi cette généreuse impulsion. Un seul citoyen de New- York, M. Stewart, a donné et expédié à ses propres frais, mille barils de farine pour les malheureuses victimes de la guerre. Quedis-je? l'Allemagne elle-même, l'Allemagne ennemie est venue au secours de la France !

La ville de Montréal vient d'entrer, avec un enthousiasme digne de tout éloge, dans ce magnifique mouvement de charité. Dans une assemblée publique, une première liste de souscription s'est élevée à plus de dix mille piastres, et promet d'augmenter encore considérablement.

Mes Frères, en présence de si beaux exemples, Québec, la ville française par excellence de l'Amérique, restera-t-elle en arrière?

J'ose dire : non ! Le passé répond pour l'avenir. Déjà une requête adressée au maire pour le prier de convoquer une assemblée publique dans le dessein de venir

au secours de la France, a été signée par les principaux citoyens de toutes les origines. Car, ici, nos concitoyens anglais et irlandais ont compris qu'il s'agit non seulement d'une question de sympathie nationale, mais d'une œuvre d'humanité chrétienne.

Donnez donc, mes Frères, donnez largement, afin que nous restions dignes de nous-mêmes et de nos frères, dignes de la fière et généreuse nation à laquelle nous sommes soumis et qui vient de nous offrir un si bel exemple.

Donnez, afin que la France se relève plus tôt de ses désastres, et nous envoie, à travers l'Océan, ce cri d'une mère reconnaissante: Merci, mes enfants !

Donnez, afin que nos ennemis ne se réjouissent pas de notre indifférence, et ne soient pas les premiers à nous jeter, avec mépris, le reproche d'ingratitude.

Donnez, afin que Dieu nous bénisse et qu'il nous récompense au centuple de cette marque de piété filiale, selon cette promesse : Qui hovorat matrem sicut qui thésaurisât ; celui qui honore et assiste sa mère accumule des trésors.

Donnez, afin que les cendres de nos ancêtres français qui reposent sous le parvis de ce temple, frémissent d'allégresse au fond de leurs sépulcres, et puissent dire: " Dormons en paix, c'est encore ici la France!"

UNE PAROISSE CANADIENNE AU XVIIe SIÈCLE

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