‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 58 sur 64 · LA RIVIERE-OUELLE · texte numérisé non relu

LA RIVIERE-OUELLE

Par une matinée dn mois d'octobre 1F90, un déta chement assez nombreux de colons canadiens, armés en guerre, s'avançaient à grands pas à travers la forêt d'épinettes, de sapins et d'érables qui ombrage encore aujourd'hui la pointe de la Rivière-Ouelle. Le chef qui commandait ces miliciens n'était autre que le curé de la paroisse, l'abbé de Francheville. Cinquante ans, cheveux grisonnants, caractère ardent et impétueux, allures martiales, regard de feu, taille robuste, habitué aux fatigues, comme, du reste, tous les missionnaires de ces anciens temps : tel était ce prêtre, d'ailleurs pieux et zélé, mais qui aurait figuré avantageusement dans les armées de Jules II, le pape guerrier, conquérant des Romagnes, auquel on attribue cette mâle réponse à Michel-Ange, pendant que celui-ci peignait son portrait et se mettait en devoir de le représenter un livre à la main : " Me prends-tu pour un écolier ? mets-moi un sabre au côté."

L'accoutrement du curé de Francheville n'était pas moins original que sa démarche. " Il portait, dit

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une des Relations, un capot bleu, un tapabor en tête et un fusil en bon état."

M. de Francheville avait appris quelque temps auparavant, par des courriers venus de Québec, qu'une flotte considérable de vaisseaux anglais remontait le fleuve Saint-Laurent, avec le dessein de s'emparer de la colonie. Il assembla aussitôt les habitants de sa paroisse, afin de les animer à se défendre vaillamment.

" Mes amis, leur dit-il, les nouvelles sont à la guerre: je viens d'apprendre, par des lettres de Québec, que l'Anglais veut s'emparer du pays pour se venger des défaites que nous lui avons fait subir. Il paraît qu'une flotte de plus de trente voiles va bientôt apparaître. Déjà M. de Frontenac a envoyé des détachements de miliciens sur les deux rives du fleuve pour empêcher les ennemis de faire aucun débarquement. Il faut croire que notre gouverneur se fie à votre courage, puisqu'il n'a point envoyé ici de ses soldats.. Je ne vous reconnaîtrais pas si vous étiez assez lâches pour laisser descendre ces mécréants de Bostonnais sans coup férir. Vous savez ce qui vous attend si vous les laissez approcher: ils brûleront vos maisons, votre église, profaneront les vases sacrés comme ils l'ont déjà fait ailleurs, et vous traîneront tous en captivité, vous, vos femmes et vos enfants. Souvenez-vous que ces hommes sont les ennemis de Dieu aussi bien que les nôtres. Prenez donc tous les armes, et tenez-vous prêts au premier signal.

— Oui, oui, s'écrièrent tous les assistants, nous

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sommes prêts jusqu'au dernier à nous défs^ndre; mais, monsieur le curé, il faudra que vous veniez avec nous ; car monsieur de La Bouteillerie, notre seigneur, n'est pas ici pour nous commander. Il va probablement rester à Québec pendant le siège.

—Certainement, répondit M. de Francheville, je vous accompagnerai, s'il le faut.

—Alors Dieu combattra avec nous, s'écrièrent les assistants. Si les Bostonnais essaient de débarquer ici, ils vont trouver la soupe chaude.

— Monsieur de Frontenac, continua M. de Francheville, se prépare à les recevoir chaleureusement, et on dit que la milice de Montréal est en marche pour venir à son secours.

— Vive notre gouverneur! s'écria la foule en se dispersant. Vive la France !

Depuis ce moment, tous les paroissiens ^rent au guet ; et, dès que la flotte parut à l'horizon, ils observèrent tous ses mouvements. Elle vint jeter l'ancre précisément en face de la Rivière-Ouelle, et, peu après, on vit se détacher des navires plusieurs chaloupei qui firent force de rames vers le rivage. C'est alors que nous avons trouvé les habitants de la paroisse, sous la conduite de leur curé, traversant le bois de la Pointe, et se dirigeant vers son extrémité, où les embarcations ennemies paraissaient vouloir prendre terre. La petite troupe s'embusqua sur la lisière de la forêt, derrière les taillis, dans les plis du terrain et à l'abri des crans du rivage. Là, elle attendit en silence l'arrivée des

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chaloupes, qui approchaient rapidement. Déjà, on entendait distinctement le bruit des rames, ainsi que le murmure confus des voix. Comme la marée était haute et que les embarcations tiraient assez peu d'eau, elles purent attérir jusqu'au bord des crans, à demiportée de fusil. Nos annales ne nous apprennent paa quel était le nombre de ces embarcations ; mais on sait que chacune d'elles portait une forte escouade de soldats. L'ordre de sauter à terre fut donné, les rame& tirées de l'eau et le débarquement commença à s'effectuer sans qu'on eût aucun soupçon du voisinage des tirailleurs canadiens.

C'est dans ce moment de confusion qui accompagne toujours plus ou moins un débarquement, et pendant que les soldats prenaient ou préparaient leurs armes, qu'un cri de : Feu ! retentit soudain à l'entrée du bois } c'était le commandement du curé Francheville. Au même instant, plusieurs détonations éclatèrent et une grêle déballes vint fondre sur les malheureux Bostonnais. Plusieurs tombèrent morts, un plus grand nomi ire furent blessés grièvement. Déconcertés parcette attaque aussi meurtrière qu'inattendue, les autres regagnèrent encourant les chaloupes. Les officiers eurent beau répéter les ordres et donner l'exemple du courage, la panique fut générale. Tous se rembarquèrent précipitamment, tandis que les Canadiens continuaient à les canarder du rivage. Les Américains se hâtèrent d3 pousser leurs chaloupes vers le large pour se mettre hors de l'atteinte des balles, et allèrent porter à bord

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de leurs navires la nouvelle de la chaude réception qu'ils venaient de recevoir.

L'incident que nou? venons de rapporter est raconté, avec une légère variante, dans l'Histoire de VHôtd- Dieu de Québec, par la mère Juchereau de Saint-Ignace.

"M. de Francheville, y est-il dit, ayant dressé son embuscade dans l'endrok où les ennemis pouvaient faire leur débarquement, il attendit les chaloupes qui venaient bien remplies : dès que la première fut à la portée du mousquet, il fit faire une décharge qui tua tous les hommes dont elle était chargée, à la réserve de deux qui s'enfuirent bien vite ; les autres chaloupes ne jugèrent pas à propos de s'exposer au même danger."*

Cette légère escarmorche, couronnée d'un si plein succès, fut le présage des revers qui attendaient l'amiral Phipps sous les murs de Québec. La nouvelle s'en répandit en un instant, et contribua à enflammer le courage des Canadiens. Ainsi, c'est aux gens de la Rivière-Ouelle que revient l'honneur d'avoir repoussé la première attaque des Américains, en 1690; de même qu'en 1759, ce fut leur attitude hostile, et, sans doute aussi, la facilité du débarquement sur cette pointe de terre, qui engagea les Anglais à y faire une descente, et à commencer par cette paroisse l'incendie de la côte sud, qu'ils portèrent jusqu'au delà de Saint- Jean Port-Joli.

* Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec, p. 321.

Avant l'apparition des Européens dans les eaux du Saint-Laurent, quelles tribus aborigènes fréquentaient ce parage? y eut-il des tribus qui y firent un séjour habituel ? Il est assez difficile de le dire; cependant, on peut le conjecturer avec quelque probabilité, à cause de l'abondance de la pêche devant ce rivage. Les Abénaquis, les Micmacs, les Maléchites, les Etchemins, les Algonquins et les Montagnais étaient les tribus qui sillonnaient le plus souvent cette partie du fleuve. Les nombreux actes de baptême d'enfants sauvages qu'on trouve dans les premiers registres de la paroisse, indiquent la présence d'un certain nombre de ces familles.

D'où vient maintenant le nom de la Rivière- Ou elle ? On croit généralement qu'il lui a été donné en souvenir d'un compatriote de Champlain, M. Ouel, contrôleur général des salines de Brouage, membre de la compagnie des Cent-Associés, et l'un des bienfaiteurs insignes des missionnaires récollets, dont il était syndic au Canada.

On ne connaît aucun détail précis sur le séjour de M. Ouel dans la Nouvelle-France. Champlain nous apprend que ce fut M. Ouel qui le décida à choisir pour missionnaires les Pères récollets. C'était, ajoutet-il, " un homme d'honneur duquel j'avais la fréquentation ordinaire homme adonné à la piété, et doué

d'un grand zèle et afiFection à l'honneur de Dieu et à l'augmentation de sa religion."

Ce témoignage en dit assez pour faire voir nue le

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nom de la Rivière-Ouelle rajipelle un homme de bien dont le souvenir m.érite d'être conservé.

On écrivait autrefois indifféremment Ouel ouhien Houel; ce n'est que plus tard qu'on a adopté l'orthographe Quelle.

Quelques-uns prétendent que ce mot est d'origine sauvage et qu'il signifie un anguille, à laquelle la rivière Quelle ressemble par les nombreuses sinuosités qu'elle fait dans la plaine, avant de se jeter dans le Saint-Laurent. A partir de son embouchure jusqu'au bout du chemin de fer du Grand-Tronc, on compote une lieue en ligne droite, tandis qu'on en compte trois en suivant ses tours et ses retours.

Dix-huit ans avant l'embuscade du bout de la Pointe, c'est-à-dire en 1672, on voyait accoster au même endroit un canot monté par quelques hommes. L'un d'eux était un jeune officier âgé seulement de vingthuit ans, qui avait servi dans le régiment de Carignan- Salières, licen-^ié depuis peu dans la colonie. Jean- Baptiste Deschamps, seigneur de La Bouteillerie, était originaire de la Normandie, et natif de Clipponville, non loin de Rouen. Il était fils de Jean Deschamps, seigneur des Landes, et de dame Elisabeth de Bin. Désirant se fixer dans la Nouvelle- France, M. de La Bouteillerie avait épousé, le 24 octobre de cette même année, une Canadienne, dame Catherine-Gertrude Macard, dont le père était de Mareuil-sur-Dié, en France. Peu de jours après son mariage (29 octobre 1G72), l'intendant Talon lui avait concédé, au nom de

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Sa Majesté Louis XIV, un fief geigneurial de deux lieues de front sur une lieue et demie de profondeur, sur le bord du Saint-Laurent, de chaque côté de la rivière Quelle. Dans la suite, cette concession fut augmentée de deux lieues dans la profondeur des terres.*

Un mémoire écrit par le petit-fils de M. Deschamps, dit que cette concession " fut érigée en fief noble et seigneurie sous les dénominations de La Bouteillerie, Flamandville et Boishébert, trois noms de terres en Normandie dans le pays de Caux, possédées par les parents du sieur Deschamps." t

L'anoblissement de la famille Deschamps remonte au quinzième siècle. Le 28 juillet 1437, Robert Deschamps, seigneur d'Esnitat, d'Escure, d'Igneaumare, etc., etc., obtint du roi Charles VII des lettres de concession d'un franc-fief en Normandie, avec droit de porter pour armes : D'argent, àtrois 'perroquets deslnojde, passans et contournes, ongles et bequés de guexdes, 2 ci l.| Robert Deschamps était le quatrième aïeul du premier seigneur de la Rivière- Quelle. Celui-ci, avant de venir se fixer dans sa nouvelle seigneurie, repassa en France

* Cette dernière concession fut faite le 20 octobre 1750, à dame Geneviève de Eaniesay, veuve du seigneur de Boishébert, fils de M. de La Bouteillerie.

f Mémuire de Charles Descliamps, écuyer, de Boishébert, ci-devant commandant de l'Acadie et autres parties du Canada, présenté à la commission siégeante sur les affaires du Canada, en 17(33. {Archives de la Seigneurie de la Riviere-Ouelle.)

X D'Hosier, Armoriai gériéral de la Fiance.

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dans l'intention d'y recruter quelques codons. On constate, en effet, par un manuscrit conservé à la bibliothèque de Dieppe, que le sieur Jean-Baptiste Deschamps de La Bouteillerie " s'était embarqué à Dieppe à la fin du mois de juin 1671, snv \e iiaxire le Saint- Jean- Ba'ptiste, conduisant avec lui deux charpentiers, deux maçons et quatre manœuvres." *

L'intendant Talon, qui était alors l'âme de la colonisation dans la Nouvelle- France, avait suivi avec intérêt les projets d'établissement de M. de La B outeillerie, pour lequel il avait une haute considération, car il écrivait en parlant de lui dans une lettre datée du 2 novembre 1671 : " Si les gens de cette qualité prennent aisément cette route, bientôt le Canada se remplira.de personnes capables de le bien soutenir."

En mettant pied à terre à la Pointe de la Rivière- Ouelle, M. de La Bouteillerie et ses compagnons reçurent-ils l'hospitalité sous la hutte de quelques pêcheurs qui, dès lors, pouvaient être venus camper sur cette plage? ou bien cette côte était-elle entièrement déserte, et ses forêts n'avaient-elles d'autres habitants que les animaux farouches, les loups, les ours, les castors, les orignaux, etc., et nos voyageurs n'eurentils d'abord d'autre toit que la voûte froide et humide des bois ? Heureusement que ces hardis pionniers, accoutumés aux plus rudes fatigues, ne redoutaient ni

* Antiquités et chroniques de la ville de Dieppe, par Asseline. {M. S. de la bibliothèque de Dieppe, année 1671.)

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un ciel étoile pour abri, ni un lit de feuillage ou de branches de sapin pour couche nocturne.

M. de La Bouteillerie passa les premiers jours qui suivirent son arrivée à explorer son nouveau fief, à fixer l'emplacement de son domaine particulier, et celui du moulin banal que tout seigneur était obligé de construire pour l'usage des colons qui venaient s'établir sur sa censive.

La rivière Quelle, avant de se jeter dans le Saint- Laurent, serpente, légèrement encaissée, au milieu d'une plaine vaste, fertile, accidentée çà et là de quelques rochers, et de collines s'élevant en pente douce, et dont les deux plus marquantes ont reçu les noms de Grands- Coteaux et de Petites- Côtes.

La ligne horizontale des terres d'alluvion est interrompue, à quatre ou cinq milles du fleuve, par les premières arêtes des monts Alléghanys, lesquels s'élèvent graduellement jusqu'à la frontière américaine.

Le pin, l'érable, l'orme, le sapin, le merisier, le hêtre, le peuplier, l'épinette, le bouleau, le cèdre, étaient les principales essences forestières qui couvraient le sol et qui ont disparu entièrement de la vallée, pour faire place à d'abondantes moissons. Ces futaies séculaires, qui croissaient plus épaisses au bord de la rivière, étendaient leurs branches noueuses et touffues au-dessus de l'eau, y trempaient leur feuillage, et formaient une longue et tortueuse avenue, aussi silencieuse que la forêt de la Belle au bois dormant. Les oiseaux aquatiques de toutes espèces : canards, outardes, bernaches,

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oies sauvages, sarcelles, etc., foisonnaient sur la rivière, aussi nombreux que les truites et les saumons qui nageaient au-dessous d'eux, et qu'on voyait sauter çà et là à la surface de l'eau ; les canots d'écorce, portant quelques familles aborigènes qui montaient et descendaient de fois à autres le courant, ne troublaient guère ces paisibles habitants des bois. Le silence régnait en souverain dans ce désert; cette nature indomptée n'avait jamais connu la servitude de l'homme; mais celui qui, le premier, allait mettre la cognée à la racine des arbres et tracer le premier sillon dans cette terre vierge, était arrivé.

M. de La Bouteillerie choisit, pour y placer sa demeure, une langue de terre unie et fertile que forme un des replis de la rivière, à environ trois quarts de lieue de son embouchure. Quelques défrichements y furent commencés immédiatement, et poursuivis sans interruption pendant les années suivantes. Deux autres endroits furent en même temps mis en culture par le seigneur : le premier, près de l'embouchure de la rivière, vis-à-vis du lieu où elle est guéable, et qu'on appelait pour cela le portage ; le second, sur les terres qui appartiennent aujourd'hui à la fabrique, et où s'élève l'église avec ses dépendances. C'est là que M. de La Bouteillerie résolut de fixer sa résidence.Les défrichements y furent faits avec plus de soin qu'ailleurs, et un manoir rustique, construit en grosses pièces de bois rapidement ébauchées, éleva bientôt au milieu de la clairière sa toiture aiguë,à la manière canadienne du temps

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passé. La coutume généralement suivie dans les premiers temps était de bâtir le moulin seigneurial à proximité du manoir,afin d'en faciliter la surveillance; mais ici, la rivière n'offrant de chute qu'à cinq ou six milles plus haut, un moulin à vent fut construit dans un lieu ouvert, appelé aujourd'hui comme alors l'Eventail, non loin du portage (1679). Un ruisseau qui coule à la rivière, tout auprès, porte encore aujourd'hui le nom de Ruisseau de 'petit moulin, en souvenir de ce premier moulin seigneurial, qui fut abandonné en 1700.

Les seigneurs de la Rivière-Ouelle étaient destinés à avoir de la tribulation avec leurs moulins banaux ; car ils allaient être obligés d'en bâtir cinq autres en différents lieux, avant de trouver l'endroit propice que le moulin occupe aujourd'hui, mais qui ne pouvait être choisi d'abord, étant en pleine forêt.

Après l'abandon du moulin de l'Eventail, deux autres moulins, également mus par le vent, furent construits successivement tout près l'un de l'autre,du côté opposé de la rivière, à une dizaine d'arpents en deçà de l'église. Le premier de ces moulins était en ruine dès l'année 1723 ; l'autre, qui existait en 1725, fut brûlé par les Anglais, en 1759, lorsqu'ils firent leur descente à la Rivière-Ouelle. Ce fut quatre ans plus tard(1763)qu'eut lieu la première tentative d'un moulin à eau pour moudre le grain. Il fut placé au pied d'un petit rapide qui se fait au-dessous d'un groupe d'îles du haut de la rivière; mais les grandes eaux du printemps, qui le minaient et qui menaçaient de le démolir, contraignirent le sei-

gneur de le transporter, en 1769, à l'endroit où il se trouve auj ourd'hui. C'était tomber d'un inconvénient dans un autre ; car on y était encore en plein bois, et les chemins mal frayés en rendaient l'accès difficile. Force fut donc de l'abandonner temporairement et d'en faire un autre (1786) sur un des ruisseaux de la plaine, que coule à quelques arpents au-dessous du rapide dont j'ai parlé plus haut. On ne tarda pas à s'apercevoir que le courant d'eau était insuffisant;* aussi, dès que les défrichements se furent rapprochés du pied des montagnes, on réédifia le moulin (1791)sur l'emplacement qui avait été choisi précédemment. Le moulin actuel a été rebâti sur ce même emplacement vers 1835. Il s'élèveaupenchant d'un vallon pittoresque, qui est devenu, danscesdernierstemps,uncentred'activité assez considérabla par l'établissement d'un chantier où l'on façonne, pour l'exportation en Angleterre, les bois de construction provenant des forêts voisines. Depuis l'abolition de la tenure seigneuriale, un nouveau moulin a été construit un peu au-dessous de l'autre, par M. Charles Letellier de Saint- Just, qui est devenu l'acquéreur des derniers droits seigneuriaux restés en vigueur.

* C'est probablement dans ce même endroit qu'avait été bâti, dès l'origine, un moulin à scie que les archives de la seigueurie mentionnent sans indiquer le lieu précis où il s'élevait ; et c'e^t sans douto. pour cette raison que la route qui pas&e par cet endroit porte le nom de Roule-Billots. qq

Dans les premières années qui suivirent l'ouverture des défrichements, plusieurs familles de colons vinrent se grouper autour du domaine seigneurial et le long du fleuve, si bien qu'à la fin de la neuvième année (1681), la population s'élevait à 62 personnes, qui se distribuaient ainsi : 11 ménages, 36 hommes, 26 femmes. On comptait parmi eux 26 garçons et 15 filles. Voici, au reste, ce recensement nominal d'après le manuscrit original conservé à Paris, et dont une copie se trouve à la bibliothèque d'Ottawa.

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De quelles parties de la France venaient ces émigrants ? à quelle date apparaissent-ils pour la première fois au Canada? quelle marche avaient-ils suivie avant de venir se fixer à la Rivière-Ouelle? Les registres de paroisse,quisont des monuments de l'intelligence de nos missionnaires, nous permettent de répondre laplupart du temps à ces questions; etrienn'est plus curieux et plus instructif que de saisir ainsi sur le fait le mouvement de la colonisation canadienne.

Nous avons déjà dit l'origine rouennaise de M. de La Bouteillerie, la date de son arrivée avec le régiment de Carignan (1665), et celle de son établissement dans sa seigneurie.

Un de ses premiers compagnons de colonisation fut Robert Lévesque, charpentier, natif comme lui des environs de Rouen, et fils de Pierre Lévesque et de Marie Caumont, de la paroisse de Saint Sulpice. Il s'établit à l'extrémité du domaine, dont sa terre n'était séparée que par la rivière. Il alla épouser à l'Ange- Gardien, le 22 avril 1679, Jeanne Le Chevalier, d'origine normande comme lui, fille de Jean Le Chevalier et de Marguerite Romian, de la paroisse de Saint-Nicolas, au diocèse de Coutances. Elle était veuve de Guillaume Lecanteur dit Latour et avait deux enfants, Nicolas et Charles. De leur mariage naquirent plusieurs enfants dont la nombreuse postérité s'est étendue autour de la terre paternelle, qu'un de leurs descendants, M. Charles Lévesque, possède encore. Cette famille et celle des Gagnon, qui est aussi d'ori-

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gine normande, sont les plus nombreuses de la paroisse. Elles se sont propagées jusque dans les paroisses environnantes, et constituent, comme tant d'autres familles canadiennes, des groupes de population ayant leur centre et leurs ramifications, à l'instar des clans d'Ecosse. Le vieux type normand, avec sa tournure d'idées originales, ses allures franches un peu brusques, avec sa jovialité et son esprit goguenard et étrivant, est reconnaissable aujourd'hui dans ces deux familles, aussi bien qu'il y a deux siècles.

L'origine rouennaise de Damien Bérubé et de Jacques Thiboutot, qui apparaissent à la Rivière-Ouelle en même temps que Robert Lévesque, dénote un plan conçu par M. de La Bouteillerie, pour attirer autour de lui une émigration des campagnes de Rouen. Les membres de sa famille restés dans sa ville natale, qu'il tenait au courant de ses travaux et de ses espérances, et qu'il instruisait des richesses et de la fertilité de sa seigneurie, devenaient les agents naturels de sa colonisation. Cette émigration s'étendit de proche en proche aux autres parties de la Normandie, et de là à d'autres provinces de France. On a une preuve de l'existence de cette organisation dans le mémoire du petit-fils de M. de La Bouteillerie que nous avons déjà cité. " Mon aïeul, y est-il dit, transporta dans sa seigneurie, sur l'invitation du Ministre, plusieurs famiU es d'habitants qu'il fit venir des terres et seigneuries appartenant à ses parents, et attira encore d'autres familles d'ailleurs."

Damien Bérubé avait quitté an village de Rochefort, près Rouen, ses vieux parents, Robert Bérubé et Catherine Pognot, pour suivre la fortune de M. de La Bouteillerie, et travailler, à côté de lui, à défricher une terre en bois debout, sur les bords du Saint- Laurent. Marié à l'Islet, le 22 août 1679, à Jeanne Sauvepier, il en eut sept enfants, dont plusieurs ont laissé des descendants qui occupent aujourd'hui une position aussi aisée qu'honorable.

La postérité de Pierre Hudon dit Beaulieu a pareillement été bénie; il était de Notre-Dame de Chemillé, diocèse d'Angers, et avait pour femme Marie Gobeil, des environs de Poitiers.

Deux autres familles, qui appartiennent à cette première émigration, n'ont pas moins prospéré que les précédentes: celles de Jacques Miville et de Jean Galleran Boucher. Jacques Miville dit Deschesnes, dont le père, venu de La Rochelle, est qualifié dans les registres de maître-menuisier, capitaine de la côte de Lauzon, séjourna d'abord aux environs de Québec. Il y avait épousé en 1667 (12 novembre), Catherine Bâillon de La Mascolterie, fille d'Alphonse Bâillon, sieur de La Mascolterie, et de Louise de La Marie, du pays de Chartres. Jacques Miville ne vécut pas longtemps à la Rivière-Ouelle, usé sans doute par les rudes travaux du défrichement. Il est le premier habitant du lieu qui a été inhumé dans l'église.

Son voisin, Jean Galleran Boucher, était d'une famille originaire de Mortagne.

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Son père, Marin Boucher, est un des plus anciens colons de la Nouvelle-France. Dès l'année 1623, on le trouve établi sur les bords de la rivière Saint-Charles, où il cultivait des terres qui avaient appartenu aux Pères récollets. Jean Galleran avait pris pour femme, au Château-Richer (10 octobre 1661), une Dieppoise du nom de Marie Leclerc, avec laquelle il vécut de son métier de maçon, d'abord au Château-Richer, puis à l'Ange-Gardien, et enfin à Québec, jusqu'en 1667.

Il se produisait, à cette époque, vers la rive sud du Saint-Laurent, une émigration assez considérable de la côte de Beaupré et de l'île d'Orléans, dont les meilleures terres étaient prises. Jean Galleran Boucher, abandonnant sa truelle, alla prendre la hache du défricheur sur les terres de La Bouteillerie.

Cinq autres familles, mentionnées dans le recenpement de 16S1, se sont perpétuées plus ou moins longtemps au même endroit ; mais, comme aucune d'elles n'a aujourd'hui d'héritier de son nom et de ses bien3 dans la Rivière-Ouelle, nous ne les suivrons point dans les })aroi-ses environnantes où elles se sont établies et où presque toutes sont largement représentées.

En examinant le recensement à un autre point de vue, on est frappé de l'état prospère de la petite colonie, qui ne comptait encore que neuf ans d'existencp. Une seule famille, arrêtée dès son début par la mort de son chef, ne put suivre le progrès des autres. Au reste, la veuve de ce colon, Marie Cloutier, vendit, quelque temps après, sa propriété pour aller s'établir

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et probablement se remarier ailleurs. Les autres habitants avaient dès lors une assez grande étendue de terre en culture pour subvenir à leur subsistance. Leurs étables étaient bien remplies de bestiaux, dont le total s'élevait déjà à quatre-vingt-quatorze bêtes à cornes, sans compter les autres animaux domestiques, moutons, porcs, qui ne sont point compris dans le recensement. La rouche ou foin de grève, qui croît en abondance sur le vaste estuaire formé par l'embouchure de la rivière, servait de fourrage durant l'hiver. Presque tous ces habitants devaient appartenir à une classe relativement aisée, et avaient dû apporter avec eux quelque bien, en venant prendre possession de leurs terres. Un de ces colons, Joseph Renault, qui avait trois domestiques à son service, cinquante arpents de terre en valeur, et seize bestiaux, paraît avoir été plus à l'aise que le seigneur lui-même.

Mais le recensement nous fournit un renseignement d'un autre genre, qui jette une teinte sombre sur ce riant tableau ; il mentionne avec soin le nombre de fusils que possédait chaque famille, et indique un dépôt d'armes chez Joseph Renault : ce qui fait voir le pied de guerre sur lequel se trouvait la Nouvelle- France. Ces guerres, qui continuèrent presque sans interruption jusqu'à la conquête, furent la pierre d'achoppement pour tous les genres de progrès, en enlevant aux campagnes les meilleurs bras.

Toutefois, malgré ces guerres, malgré les rigueurs du climat canadien, malgré les difficultés du défriche-

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ment des terres neuves, dont ceux-là seuls qui en ont été les témoins peuvent se former une idée, nous allons voir cet établissement de onze familles se perpétuer, s'agrandir, prendre racine dans le sol, et devenir avec le temps une riche et populeuse seigneurie. C'est que cette poignée de colons appartenait à une forte race, et jouissait d'une organisation civile et religieuse qui décuplait ses forces.

Tout le système de colonisation de la Nouvelle- France reposait sur deux hommes, le prêtre et le seigneur, qui marchant côte à côte se prêtaient généralement un mutuel soutien. Le censitaire, qui était en même temps le paroissien, avait deux points de ralliement : l'église et le manoir, dont les intérêts étaient en quelque sorte identiques ; aussi, vuit-on que les limites de la seigneurie devenaient presque toujours celles de la paroisse. L'esprit démocratique et sécularisateur de notre siècle est opposé à ces institutions féodales et ecclésiastiques, mais il nous est permis de douter qu'il eût pu inventer un système plus conforme au génie de notre race et aux besoins de la situation.

Dès qu'un seigneur,accompagné de quelques colons, avait pris possession d'une partie du sol, le missionnaire arrivait sur leurs traces pour les encourager et les fortifier, en leur offrant les consolations et les secours de la religion. Tandis que les Pères jésuites se dispersaient au loin dans les bois pour évangéliser les tribus sauvages, les prêtres des Missions étrangères exerçaient leur zèle parmi les colons.

4S0 UNE PAROISSE CANADIENNE AU XVlI' SIECLE

Le premier missionnaire de la Rivière-OuCile dont il soit fait mention, est l'abbé Thomas-Joseph Morel, arrivé de France le 22 août 1661, et qui avait d'anord desservi la côte de Beaupré et l'île d'Orléans. Il eut ensuite pour mission la côte méridionale du Saint-Laurent, depuis la Rivière-du-Sud jusqu'à la Rivière-du- Loup, c'est-à-dire une étendue de vingt-sept lieues.

D'après un état des missions du Canada dressé par ordre de Mgr de Laval, en 1683, cette vaste région ne contenait encore qu'une population de trois cent vingthuit âmes. Kamouraska n'avait qu'une famille ; La Bouteillerie (Rivière-Ouelle) en comptait huit ; la Grande- Anse ou La Combe-Pocatière, cinq. Le recensement de 1681 porte, cependant, à onze le chiffre des familles établies à la Rivière-Ouelle. Cette différence de trois familles en moins peut s'expliquer par les fluctuations qu'ont presque toujours à subir les nouveaux établissements.

Le fleuve étant la seule voie de communication d'une seigneurie à l'autre, le missionnaire était obligé de voyager en canot d'écorce, pour aller faire la visite de ses ouailles disséminées le long de la côte. Il avait toujours avec lui sa chapelle portative ; car il ne trouvait, en plusieurs endroits, ni vases sacrés, ni ornements pour le service divin, qu'il célébrait dans des maisons particulières. Un compagnon de voj'age s'embarquait avec lui pour l'aider à manier l'aviron et à porter les effets indispensables au trajet. Etait-il appelé auprès d'un malade, en hiver, il lui fallait franchir la distance

qui l'en séparait, monté sur des raquettes, en suivant le bord de la grève, couverte parfois de cinq ou six pieds de neige. Rien ne l'arrêtait, ni le vent glacial, ni le dégel, ni les pluies d'averse qui lui fouettaient le visage et le trempaient jusqu'aux os, ni les tempêtes de neige qui, l'enveloppant de leurs tourbillons, l'empêchaient presque de respirer, et de voir plus loin qu'à dix pas devant lui. De distance en distance, il s'asseyait pour reprendre haleine, soit à l'abri de quelque rocher ou d'une touffe d'arbres, soit dans un campement de sauvages. Heureux quand il pouvait trouver asile, le soir, sous le toit hospitalier de quelque brave colon. D'aussi loin qu'il était aperçu, la porte s'ouvrait toute glande ; le maître du logis s'avançait, tête nue, la figure toute réjouie et avec l'expression d'un profond respect. La mère de famille, entourée de ses enfants, se jetait à genoux pour recevoir la bénédiction du patriarche. Ou s'empressait autour de lui, on le déchargeait de son fardeau, on lui ôtait ses vêtements de voyage. On attisait le feu pour réchauffer ses membres engourdis ; la table se dressait et on lui préparait un repas frugal, mais servi d'un grand cœur. S'il était prévenu que le malade qui réclamait son assistance, n'était pas en danger assez imminent pour l'obliger à voyager de nuit, la chambre et le lit le plus propres étaient réservés au bon missionnaire, qui, dès la pointe du jour, reprenait sa route accompagné de^ bénédictions de l'heureuse famille. La visite régulière des missions se faisait xleux fois par année.

Un soir on vit, à l'embouchure de la rivière Quelle, une petite troupe d'hommes et d'enfants qui avaient les yeux tournés vers l'anse de Sainte-Anne. Ils observaient attentivement un point noir flottant sur l'eau, et qui paraissait s'avancer en rasant le rivage ; peu à peu, cette forme indécise se dessina et prit l'apparence d'un canot d'écorce monté par deux hommes qui pagayaient vigoureusement. Favorisés par la marée montante, ils entrèrent dans la rivière et vinrent aborder au pied du groupe qui les attendait sur le sable de la grève. En se levant du canot pour sauter à terre, un des voyageurs laissa tomber les longs plis d'une soutane noire: c'était l'abbé Morel, attendu impatiemment depuis qu'il avait annoncé qu'il allait venir célébrer la messe pour la première fois sur les bords de la rivière Quelle. Ce lieu n'avait pas encore dépouillé son aspect sauvage. La hache du défricheur n'avait encore fait que de rares trouées dans le vaste manteau de forêts qui ombrageait les rives du fleuve et de la rivière. Cà et là, au milieu des éclaircies, s'élevaient quelques maisons entourées de troncs d'arbres calcinés, dont les noires silhouettes se détachaient en relief sur la verdure des moissons qui croissaient dans les intervalles. Sur la lisière du bois, des arbres renversés, des amas de branches prêtes à être brûlées, attestaient le travail incessant du bûcheron. Le soleil, qui penchait à l'horizon et allait bientôt se cacher derrière les montagnes du nord, réjouissait ce coin de terre calme et isolé, en faisant miroiter ses derniers rayons sur la

nappe du fleuve, large de cinq lieues; sur la cime des forêts au-dessus desquelles planaient, en croassant, des essaims de corneilles ; sur le seuil des habitations, où folâtraient les enfants dont les cris joyeux se mêlaient aux chants des goglus, des rossignols et des grives.

L'abbé Morel fut conduit comme en triomphe par les habitants jusqu'à une des maisons voisines où il avait accepté l'hospitalité, et où devait être célébré le saint sacrifice. C'était probablement la maison même du seigneur. La soirée se passa en préparatifs pour la cérémonie du lendemain, qui était un dimanche, tandis que le missionnaire baptisait quelques enfants, entendait les confessions et achevait de réciter son bréviaire. Le jour suivant, au lever du soleil, la clairière qui entourait la maison offrait une scène d'animation inaccoutumée. Les familles des environs émergeaient de la forêt, les unes descendant des coteaux qui longent le fleuve, les autres montant les écores de la rivière après l'avoir traversée à gué ou en canot. Toutes convergeaient vers le même point ; la matinée, avec ses rayons éclatants, son ciel bleu, ses chants d'oiseaux, ses acres parfums que la brise enlevait aux écorces résineuses des arbres, ses fleurs sauvages au bord des sentiers, dont les pieds des passants faisaient tomber les gouttelettes de rosée; toute cette nature, quelque joyeuse qu'elle fût, était moins réjouie que les cœurs des braves colons. Une cinquantaine de personnes furent bientôt réunies devant la maison, atten

dant l'heure de la messe.Les figures hâlées de ces travailleurs des bois, les mains rugueuses de la plupart d'entre eux disaient mieux qu'aucune parole l'âpreté de leur existence. Mais ils supportaient gaiement leurs rudes labeurs, car ils étaient de ceux dont la patrie est au delà des astres.

A un signe du missionnaire, toutes les conversations ce-sèrent et chacun entra en silence dans la maison. Devant l'autel, qui était dressé sur une table ornée de feuillage et de fleurs des bois, se tenait le célébrant, vêtu d'habits sacerdotaux simples et rustiques comme la chapelle improvisée où il allait célébrer les saints mystères. La me?se commença, durant laquelle quel- ■ques-uns des assistants chantèrent, selon la coutume, les principales parties de l'office divin. Après l'évangile, lorsque le prêtre se retourna et fit une touchante exhortation, plus d'une main essuya furtivement •quelques larmes ; car il arrivait si rarement, en ces temps lointains, qu'on eût le bonheur d'assister aux saints offices le dimanche! Le recueillement était grand, les prières ferventes parmi ces humbles et ces petits, perdus dans le désert, oubliés du monde, mais amis de Dieu et qui ne se sentaient de force qu'en lui.

A l'issue de la messe, qui fut bientôt suivie des vêpres, chaque famille reprit le chemin de sa demeure, l'âme en joie, l'esprit plus libre, le corps plus dispos et mieux préparé à supporter le fardeau du jour. L'abbé Morel, de son côté, reprit son bâton de voyage, et alla répandre ailleurs la semence de l'Evangile.

A qui, mieux qu'à ces vaillants apôtres, peuvent s'adresser ces paroles de la sainte Ecriture : " Qu'ils sont beaux, sur les montagnes, les pieds de ceux qui évangélisent la paix ! " Un écrivain protestant, qui ne peut être soupçonné de partialité en faveur du catholicisme, fait, à ce sujet, les remarques suivantes: " Les actes splendides de dévouement des anciens missionnaires jésuites ont leurs annales; les contestations messéantes des évêques et des gouverneurs ont leurs archives, mais les patients travaux des curés missionnaires restent dans l'obscurité, où sont ensevelies d'âge en âge les meilleures des vertus humaines."

Les fatigues et les privations d'une pareille existence épuisaient en peu d'années les tempéraments les plus robustes : la plupart des curés y trouvaient une mort prématurée. L'abbé Morel succomba dans la force de l'âge, à la suite des intempéries qu'il eut à endurer pendant une mission à Champlain. Ses restes reposent dans la cathédrale de Québec, dont il était l'un des chanoines. Bien des pasteurs admirables de zèle et de dévouement se sont succédé entre la Rivière-du-Sud et la Rivière-du-Loup, depuis tantôt deux siècles ; mais aucun mieux que l'abbé Morel ne mérite une place dans le souvenir des habitants de cette partie du pays.

Mgr de Saint- Vallier, qui visita tout le diocèse de

Québec en 1685 et 1686, fait un tableau touchant de

la vie patriarcale que menaient les anciens Canadiens,

et de l'influence paternelle qu'exerçaient sur eux les

curés missionnaires. " Le peuple, communément parlant, est aussi dévot que le clergé m'a paru saint. On y remarque je ne sais quoi des dispositions qu'on admirait autrefois dans les chrétiens des premiers siècles ; la simplicité, la dévotion et la charité s'y montrent avec éf lat. On aide avec plaisir ceux qui commencent à s'établir, chacun leur donne ou leur prête quelque chose, et tout le monde les console ou les encourage dans leurs peines...

" Il y a quelque chose de surprenant dans les habitations qui sont les plus éloignées des paroisses, et qui ont même été longtemps sans voir de pasteur. Les Français s'y sont conservés dans la pratique du bien, et, lorsque le missionnaire qui a soin d'eux fait sa ronde pour aller administrer les sacrements d'habitation en habitation, ils le reçoivent avec une joie qui ne se peut exprimer ; ils font tous leurs dévotions, et on serait surpris si quelqu'un ne les faisait pas ; ils s'empressent à écouter la parole de Dieu, ils la goûtent avec respect, ils en profitent avec une sainte émulation ; celui qui donne sa maison pour y célébrer les divins mystères s'estime infiniment heureux et honoré ; il donne ce jour-là à manger aux autres ; le repas qu'il fait est une espèce d'agape, où, sans craindre aucun excès, on se réjouit au Seigneur ... La conversation qui suit le dîner est une instruction familière, où les plus âgés n'ont point honte de répondre aux questions que fait le missionnaire. On l'informe ensuite des petits démêlés qui peuvent être entre les familles ; et, s'il se

trouve quelque différend, ce qui est rare, il l'accommode sans que les parties résistent. Chaque maison est une petite communauté bien réglée, où l'on fait les prières en commun, soir et matin, où l'on récite le chapelet, où l'on a la pratique des examens particuliers avant le repas, oxi les pères et les mères de famille suppléent au défaut des prêtres en ce qui regarde la conduite de leurs enfants et de leurs valets. Tout le monde y est ennemi de l'oisiveté, on y travaille toujours à quelque chose ; les particuliers ont eu assez d'industrie pour apprendre des métiers d'eux-mêmes ; de sorte que, sans avoir eu le secours d'aucun maître, ils savent presque tout faire." *

M. Parkman, dans ^~on histoire de V Ancien régime au Canada, présente l'abbé Morel comme le type des curés d'autrefois. Les lignes qu'il lui consacre, et d'où est extrait le passage qu'on a lu plus haut, mériteraient d'être citées en entier ; mais, si ce portrait est marqué au coin de la vérité, nous ne saurions en dire autant de celui qu'il fait des anciens habitants de nos paroisses. Les rivalités qui ont existé entre les deux races voisines, et qui tendent à renaîtie chaque fois qu'on réveille les cendres du passé, y percent à l'insu même de

* État présent de l'Église et de la colonie française dans la Nonidle-France, pages 83, 84 et 85.

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l'auteur ; car il ne faut pas oublier que, si les guerres ne se font plus sur les frontières, elles ne sont pas éteintes dans tous les esprits et se perpétuent dans les livres. Il suffit pour s'en convaincre de mettre en regard le portrait dont nous parlons et la peinture embellie que l'auteur fait des colons américains.

A l'en croire, nos pères auraient été une race misérable et demi-civilisée, tandis que les colons de la Nouvelle-Angleterre appartenaient à une classe de riches francs-tenanciers, conduits par des gentilshommes et des théologiens {subtandal yeomanry led by Puritan gentlemen and devines, page 397).

C'est une des missions de l'abbé Morel, faite précisément à la Rivière Quelle et dans ses environs, qui fournit à M. Parkman l'occasion de peindre la physionomie des premiers Canadiens. Il est bon de remarquer que cette mission avait lieu deux ans après le recensement de 1681, par conséquent, à une date où la condition des colons s'était améliorée par deux années de plus de travail et de récolte. La fertilité actuelle de nos terres, malgré deux siècles de culture épuisante, dit assez ce qu'elles devaient être quand la cendre des abattis fraîchement brûlés couvrait encore le Rol. Au reste, il suffit pour en juger d'avoir vu le.-^ moissons dans les bonnes terres nouvellement faites. Ce n'est pas à nos prairies qu'on eût pu appliquer ce prover be malin : " dans la Nouvelle-Angleterre il Faut limer les dents aux bestiaux pour qu'ils aient la chance de déterrer un peu d'herbe."

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Quant à la condition sociale, au degré d'instruction, ou, si l'on veut, de civilisation des colons, nous allons les déterminer brièvement d'après des documents authentiques et particulièrement d'après les registres de paroisse. Les censitaires de M. de La Bouteillerie appartenaient à cette classe robuste des cultivateurs et des artisans, qui sont les entrailles d'un peuple et le meilleur de sa substance. Le recensement de 1681 indique l'état de la moitié d'entre eux ; ils étaient tous alors dans la force de l'âge : aucun n'avait atteint cinquante ans. Il n'est pas un seul de ces pères de famille dont on ne puisse indiquer le pays natal : ils venaient tous de France, hormis ceux qui étaient nés en Canada. On connaît également le lieu de naissance de chaque mère de famille, excepté une, la veuve Cloutier, qui, dès l'année 1683, devait être allée s'établir ailleurs ; ni elle ni ses enfants ne sont nommés une seule fois dans les registres. Sur les dix mères de famille restantes, trois seulement étaient natives du Canada, les sept autres venaient de France. L'une d'elles, Jeanne Sauvenier, était de Paris. On avouera que Paris était un centre passablement civilisé au temps de Racine et de Bossuet. Le tableau suivant fera voir que la petite colonie venait des plus belles provinces de France :

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