‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 11 sur 44 · CHAPITRE TROTSTÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROTSTÈME

Traverst'e — Maladie et guérison — Arrivée à Québec

Une haute protection veillait à la sûreté de la petite cohorte que nous avons laissée sur le chemin de Vannes. M. de Tronchay, intendant de la province de Normandie, avait reçu ordre de la reine Anne d'Autriche de pourvoir à toutes les nécessités du voyage jusqu'à La Rochelle, qui était le lieu de l'embarquement. On ne s'arrêta à Vannes que pour le temps de recruter, en passant, la troisième compagne de mission, la mère de Sainte- Agnès et l'on atteignit la ville de Nantes, le 3 de mai. C'était le jour même où la sœur de Saint-Augustin complétait sa seizième année.

Conformément à ce qui avait été convenu avant le départ, et avec l'assentiment des autorités ecclésiastiques de Bayeux et de Nantes, le Père Vimont l'admit à la profession. Elle prononça en effet ses vœux solennels de religion, le lendemain 4 de mai, dans la chapelle de Notre-Dame de Toutes- Joy es.

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Le reste du trajet de Nantes à LaRochelle se fît heureusement et en peu de jours.

" Par les chemins, dit le P. Ragueneau, tous ceux qui voyaient notre jeune religieuse étaient ravis de son courage, de sa modestie, et des vertus qui reluisaient en elle. Son humilité, sa patience et sa douceur l'accompagnaient partout. On l'appelait un ange, et une sainte.

" On écrivait de tous côtés à la communauté de Bayeux les admirations qu'on avait pour elle, et toujours elles ont regretté à Bayeux cette sainte fille, n'y ayant eu que les seuls intérêts de la gloire de Dieu qui les avaient fait consentir à son éloignement."

" En vérité, écrivait, après son arrivée à Québec, hi mère de l'Assomption, on peut dire d'elle qu'elle est la bien-aimée du Seigneur, et en deux sens, qu'elle est l'amour et les délices de la nature et de la grâce, tant pour ses bonnes qualités que i)arce que tout le monde l'aimait partout où nous avons passé. Elle iîharmait tout le monde par ses vertus et par je ne sais quel présage de sa future sainteté. Souvent les jeunes villageois se mettaient à genoux devant elle."'

La petite colonie du P. Vimont prit [)assage dans un navire commandé par M. de Repentigny, (pii mit à la voile pour Québec le 29 de mai. La traversée fut longue et tourmentée. On eut beaucoup à souffrir du manque d'eau qui, joint aux fatigues de la mer, fit naître à bord des fièvres malignes, dont plusieurs ()a8sager8 moururent, entre autres M. de Repentigny,

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dont le corps, dit la relation, fut trouvé à demi couvert de taches de pourpre noir, larges comme des doubles.

La mère de Saint- Augustin, plus jeune et plus délicate que ses compagnes, lut aussi plus éprouvée. Elle eut une attaque de cette fièvre qui en peu de jours la réduisit à l'extrémité.

Elle a raconté elle-même, d'après l'ordre de ses directeurs, les circonstances de cette maladie et de sa guérison, qu'elle attribue à une intervention miraculeuse de la sainte Vierge.

C'est ici que commence cette longue suite de visions et d'extases dont sa vie est toute remplie. A l'Eglise seule appartient le droit de j uger de ces révélations, de discerner entre ce qui tient à l'illusion ou à la vérité. Nous ne saurions nous dispenser d'en rapporter au moins les plus remarquables, afin de faire connaître la vie et les œuvres de la mère de Saint-Augustin, abandonnant au lecteur le soin d'apprécier les faits par lui-même selon les lumières de son jugement. Au reste, nous laisserons presque toujours la vénérable mère raconter elle-même ses mystérieuses communications avec Dieu. Quant aux âmes pieuses pour qui seules nous écrivons, et qui cherchent moins à approfondir les choses qu'à nourrir leur dévotion, elles y trouveront un aliment substantiel, des sentiments de foi et d'humilité incomparables, des traits d'amour de Dieu et du prochain qui les raviront d étonnement et d'admiration.

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Le 19 d'août fut l'heureuse date où les portes de l'Hôtel-Dieu de Québec s'ouvrirent pour recevoir cette grande servante de Dieu qui devait en être la gloire la plus pure.

Avec quels sentiments d'amour et de reconnaissance elle se prosterna avec ses compagnes de voyage dans la chapelle où elles avaient été amenées, en arrivant, pour remercier Dieu de les avoir conduites heureusement au terme de leur pèlerinage ! Avec quel pieux enthousiasme elle renouvela au pied de cet autel où elle devait venir si souvent prier dans la suite, le vœu qu'elle avait fait de se consacrer pour le reste de ses jours au Canada ! Ecoutons-la elle-mêmt exprimer ses premières impressions dans une lettre qu'elle écrivait, quelques jours après son arrivée, à sa chère supérieure de Bayeux.

" Nous sommes enfin arrivées en la terre tant souhaitée du Canada. Nous n'y sommes point venues sans peine. Il a fallu livrer de rudes combats pour quitter la France, souffrir de violentes tempêtes sui la mer pour arriver dans ce petit paradis de Québec, où maintenant tout est changé en contentement. Je vous dirai, ma chère mère, qu'il est vrai que j'ai quitté une maison de sainteté, mais que j'en ai trouvé une autre au bout du monde qui ne lui cède en rien ; c'est un même esprit, etc., etc."

On sait ce qu'était ce " paradis de Québec" dont le séjour faisait les délices de la mère de Saint- Augustin : un pauvre village d'une centaine de familles grou-

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pées autour de la base et à la cime de la montagne de Québec, enserré de tous côtés par de sombres forêts qu'on voyait se prolonger de sommets en sommets jusqu'à des profondeurs inconnues. Et dans ces profondeurs, rôdant nuit et jour, des hordes sanguinaires qui pouvaient d'un moment à l'autre s'approcher des habitations sans être aperçues, et y mettre tout à feu et à sang. Si du moins, dans ce bourg isolé sous le ciel rigoureux du Canada, où pendant plus de six mois de l'année toute la nature était ensevelie sous un linceul de neige, la mère de Saint-Augustin avait partagé les loisirs et l'aisance des quelques familles fortunées qui l'habitaient ; mais quelle était son existence quotidienne dans l'hôpital où elle était venue s'enfermer ? Cette existence se partageait entre les fatigues du jour et les veilles de la nuit au chevet des malades dont souvent la malpropreté faisait bondir le cœur. A ces travaux se joignaient des privations de tout genre dans une maison où l'on sacrifiait jusqu'aux dernières ressources pour le soulagement des malheureux. Quelle puissance soutenait cette jeune fille de seize ans parmi ces labeurs qui semblent audessus de la nature humaine? L'amour de Dieu et du prochain, mais un amour héroïque, un amour plus fort que la mort, qu'elle retrempait chaque jour dans l'oraison et dans l'Eucharistie.

Quelques-uns pourraient peut-être croire qu'une fois le premier enthousiasme passé, l'abattement aurait pu y succéder, et qu'elle n'aurait fait ensuite que

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traîner péniblement après elle une chaîne trop lourde à porter pour ses faibles épaules. Ecoutons-la encore parler elle-même, et ouvrir les secrets de son âme à sa tendre amie de Bayeux. Nous allons voir de quel pas allègre elle marchait dans sa nouvelle carrière.

"Je continue à être dans une pleine satisfaction, et à aimer de tout mon cœur ma chère vocation du Canada. J'appréhende plus que jamais de quitter ce bienaimé pays ; l'on nous fait peur des Iroquois, et l'on dit que s'ils continuent de faire des progrès autant ([u'ils en ont fait depuis trois ans, ils contraindront tout le monde de quitter le pays devant qu'il soit peu d'années. Nous mettons toute notre confiance en Celui qui peut tout."

Et encore dans une autre lettre à cette même amie (9 novembre 1651) :

" Nous ne nous pressons pas pour achever le reste de nos bâtiments, à cause de l'incertitude où nous sommes, si nous demeurerons longtemi)s ici. Dieu veuille par sa grâce que nous ne soyons pas dans la peine de le quitter. C'est la plus grande de mes appréhensions ; ce n'est pas que je ne croye, sijeretournais en France, que je n'y fusse contente, et que Dieu me donnerait autant d'occasions de soufi"rir et d'être une grand sainte, si je coopérais aux grâces qu'il m'y ferait. Mais quand je pense qu'il m'a appelée ici, je crois qu'il prétend de moi quelque chose de particulier en ce pays, voyant qu'il m'y donne tant de satisfactions et de contentement, où cfVectivemcmt il n'y

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en peut avoir qu'en Dieu. Car je vous puis assurer que la nature n'y en trouve aucun en quelque chose que ce soit : il n'y faut chercher que Dieu seul et dans lui on trouve toutes les choses les plus douces et les plus agréables. Je suis en lui plus contente que jamais. Je le bénis à toutes les heures du jour de la grâce qu'il m'a faite."

"Nous jugeâmes dès la première entrevue, dit la mère Marie de Saint-Bonaventure, dans la lettre circulaire qu'elle écrivait après la mort de la mère Saint- Augustin, que c'était un précieux trésor pour cette maison, Son extérieur avait un charme le plus attirant et le plus gagnant du monde. Il n'était pas possible de ne la pas aimer. Son naturel était des plus accomplis que l'on eût pu souhaiter. Elle était prudente avec simplicité, clairvoyante sans curiosité, douce et débonnaire sans flatterie, invincible dans sa patience, infatigable en sa charité, aimable à tout le monde, sans attache à qui que ce soit, humble sans aucune bassesse de cœur, courageuse sans qu'il y eût rien de fier en elle. Nous savons qu'elle n'épargnait aucune peine dans les occasions de gagner une âme à Notre- Seigneur, soit par ses prières, soit par ses mortifications, jusqu'à s'être abandonnée pour ce sujet à la divine justice en qualité do victime, qui ne l'a pas épargnée et qui lui a fait sentir la pesanteur de son bras, punissant terriblement en elle les péchés de ceux pour qui elle se sacrifiait. Nous savons que ses infirmités corporelles étaient grandes et continuelles, et nous

voyions qu'elle les supportait saintement et toujours d'un visage serein, répandant une joie pleine de piété dans le cœur de ceux qui la voyaient."

Ce témoignage est d'autant plus considérable que celle qui le rend a vécu vingt ans avec la mère de Saint-Augustin, qu'elle a été quatorze ans sa supérieure, qu'elle l'a reçue à son arrivée à Québec et qu'elle lui ferma les yeux lorsqu'elle mourut.

Le jugement de la mère de Saint-Bonaventure a été confirmé par la plus haute autorité qu'il y eût alors au Canada, celle du premier évêque de Québec. Depuis son arrivée en 1659, jusqu'à la mort de la mère de Saint-Augustin, c'est-à-dire pendant l'espace de neuf ans, Mgr de Laval l'eut pour ainsi dire continuellement sous les yeux dans sa ville épiscopale. Maintes fois il eut occasion de l'entretenir, de l'interroger, d'examiner les voies de Dieu dans son âme : or telle était l'estime qu'il avait pour son éminente sainteté et pour sa haute raison, que souvent il la consultait et lui recommandait les affaires les plus épineuses de son diocèse.

Il parlait d'elle en ces termes dans une lettre qu'il adresFait à la supérieure de Baveux:

"Votre bonne mère de Saint-Augustin continue à son ordinaire dans la vertu, et Dieu se comporte envers elle en la façon accoutumée. Elle est dans des souffrances continuelles, néanmoins à la voir, on n'en aurait pas le moindre soupçon, tant elle souffre de bonne grâce; j'espère qu'elle sera un jour un chef-œuvre du Saint- Esprit, car en vérité tout est extraordinaire en elle."

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Dans une autre lettre il ajoutait:

"La fidélité de notre bonne fille la sœur de Saint- Augustin aux communications qu'elle reçoit de Notre- Seigneur, m'oblige particulièrement d'avoir une affection plus spéciale pour son âme; car quoique je sois bien infidèle aux grâces que je reçois de sa bonté infinie, cependant j'éprouve une consolation singulière de voir qu'il y ait des âmes qui ont pour lui un véritable et pur amour, afin de suppléer à mes infidélités."

Enfin, peu de mois après la mort de la mère de Paint- Augustin, le saint prélat écrivait à la mère supérieure de Bayeux :

" Ma chère mère, il y a grand sujet de bénir Dieu de la conduite qu'il a tenue sur notre sœur Catherine de Saint- Augustin : c'était une âme qu'il s'était choisie pour lui communiquer des grâces très grandes et très particulières. Sa sainteté sera mieux connue dans le ciel qu'en cette vie ; car assurément elle est extraordinaire.

" Elle a beaucoup fait et beaucoup souffert avec une fidélité inviolable et un courage qui était au-dessus du commun. Sa charité pour le prochain était capable de tout embrasser, quelque difficile qu'il fût. Je n'ai pas besoin des choses extraordinaires qui se sont passées en elle pour être convaincu de sa sainteté. Ses véritables vertus me la font parfaitement connaître. Dieu a fait une faveur bien particulière à son Hospitalière de Québec, et même à tout le Canada, lorsqu'il y a envoyé cette âme qui lui était si chère."

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A mesure que nous avancerons dans le cours de ce récit, nous verrons se développer la suave physionomie de la mère de Saint-Augustin. Nous la suivrons, du moins d'un coup d'oeil rapide, à travers les diverses phases de son étonnante carrière, et elle nous apparaîtra également admirable dans les plus humbles comme dans les plus importantes fonctions de sa communauté, tour à tour simple religieuse de chœur, hospitalière, dépositaire, ou maîtresse des novices. Nous la verrons sans cesse conduite par la main de Dieu, tantôt inondée d'incomparables clartés, tantôt plongée dans de crucifiantes ténèbres, s'avancer toujours d'un pas ferme à travers les âpres sentiers de la perfection, jusqu'au moment où sonnera pour elle l'heure de l'éternelle récompense.

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