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CHAPITRE HUITIÈME

L'évêque de Dol. — La Mère de Saint- Bernard — Terrible épreuve — Entrée aux Ursulines.

Enfin le dernier obstacle qui enchaînait la sainte veuve dans le siècle, s'était rompu : son fils, âgé de douze ans, pouvait désormais se passer de ses soins immédiats. A mesure qu'elle avait vu s'approcher l'heure de sa délivrance, elle avait senti s'augmenter en elle les saints désirs qui la poussaient vers la retraite. La vie du monde était devenue pour elle un vrai martyre ; et s'il y avait encore quelque chose qui pût lui plaire ici-bas, c'était la vie du cloître.

" 0 mon Dieu ! s'écriait-elle dans ses transports, est-il possible que vous ne soyez point touché de mes plaintes et de mes gémissements? Vous me faites voir et goûter les biens cachés dans vos trésors évan- <i-éliques; vous charmez mon âme par leur beauté; vous me consumez de langueur, et vous retardez de me faire entrer dans ce séjour bienheureux ! Quel plaisir prenez-vous donc de me faire souffrir ? Il faut

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bien pourtant que vous me retiriez de la corruption du siècle, puisque son esprit est si contraire au vôtre. Ah ! mon chaste amour, accordez-moi cette grâce, ou ôtez-moi la vie."

Cependant elle était encore indécise sur la règle qu'elle devait embrasser. Son premier attrait avait été pour les Ursulines, quoiqu'à cette époque, il n'y en eût pas encore à Tours. La lecture des œuvres de sainte Thérèse lui avait aussi inspiré une profonde estime pour l'ordre du Carmel, dont la vie d'oraison et de recueillement était en parfaite harmonie avec l'état de son âme et son union continuelle avec Dieu. Le Père Général des Feuillants, étant venu à Tours, sur ces entrefaites, pour faire la visite du monastère, et ayant manifesté le désir de la voir, fut tellement ravi et émerveillé de sa sainteté, qu'il crut acquérir un trésor inestimable pour son ordre, en lui offrant son entrée aux Feuillantines. Il lui promit en même temps que les Pères de l'ordre se chargeraient de l'éducation de son fils. Elle accueillit cette promesse avec une grande joie; car elle acquit par là la certitude de pouvoir accomplir son pieux dessein. D'ailleurs, la règle austère et la profonde solitude où vivaient les Feuillantines, avaient pour elle de grands charmes. Ces ouvertures firent espérer pendant quelque temps que son choix était fixé dans cet ordre, quoiqu'elle n'eût donné aucune réponse définitive. Les choses allèrent même si loin qu'on se préparait déjà à la recevoir dans le monastère de Paris. Mais

le Seigneur ne la voulait ni parmi les filles de Saint- Bernard, ni parmi les vierges du Carmel; et cette âme fidèle ne cherchait d'autre voie que celle que lui traçait sa volonté sainte. Le joug qu'il voulait lui imposer était encore éloigné ; mais l'heure fixée dans ses desseins était sonnée, et ce qu'elle ne recherchait pas vint comme de soi-même se placer au-devant d'elle.

A cette époque-là même, les Ursulines fondaient un monastère à Tours, à deux pas de la maison de son beau-frère ; on eût dit que la Providence ne permettait la formation de cet établissement que pour lui offrir un asile.

A peine le vit-elle s'élever qu'un attrait extraordinaire l'entraîna vers cette sainte retraite ; chaque fois qu'elle passait près du monastère, elle éprouvait une telle émotion, qu'elle était tentée de s'y arrêter. La connaissance qu'elle eut bientôt de leur règle, et de la profession qu'elles font de servir le prochain, ne fit que fortifier en elle cette inclination ; elle n'espéra plus pouvoir satisfaire ailleurs le besoin irrésistible de charité qui débordait de son cœur. Toutefois elle ignorait encore comment Dieu aplanirait les difficultés qui s'opposaient à l'exécution de son projet; car sa pauvreté la mettait dans l'impossibilité d'off'rir la dot nécessaire à son entrée.

Au milieu de cette indécision, un incident imprévu vint la plonger dans une perplexité plus grande encore. Sa haute réputation de sainteté s'était déjà répandue

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dans toute la Touraine, et même dans une grande partie de la France. L'évêque de Dol, passant par Tours, en revenant d'un voyage à Paris, entendit parler de la jeune veuve, de ses hautes qualités intellectuelles, et surtout de ses éminentes vertus.

Dans un entretien qu'il eut avec elle, il fut tellement charmé de son mérite, qu'immédiatement il la pria avec instance de l'accompagner jusqu'à Dol, pour le seconder dans la fondation d'un monastère de religieuses de la Visitation, qu'il y établissait en ce moment même.

Avec sa prudence ordinaire, elle le pria de lui donner quelque temps pour consulter Dieu, avant de lui rendre une décision définitive.

Après quelques jours de prière et de réflexion, elle lui répondit que bien qu'elle fût toute confuse de la confiance qu'il lui avait témoignée et de l'honneur qu'il avait voulu lui faire, elle ne croyait pas être appelée de Dieu à coopérer à cette œuvre.

Dans le monastère des Ursulines de Tours, vivait alors une de ces âmes choisies, que le Ciel se plaît à favoriser de ses dons les plus rares ; ange déguisé sous une forme humaine, aux ailes toujours tendues vers les cieux, aux regards toujours fixés vers le Soleil de Justice ; une de ces âmes semblables à ces plantes amantes de lumière, qui, à peine écloses aux premiers rayons de l'aurore, tournent leurs corolles épanouies vers le soleil, et le suivent dans toute sa course, en étalant sous ses regards la richesse toujours croissante

de leurs couleurs, et l'enivrante suavité de leurs parfums. La Mère Françoise de Saint-Bernard avait été conduite dans la perfection, par des voies à peu près semblables à celles que venait de suivre sa future compagne. Ces deux âmes, prévenues des mêmes grâces, éprises d'un même amour, étaient destinées à se connaître et à se comprendre. Dieu, à leur insu, les rapprochait pour les réunir sous le même toit, afin que leurs cœurs, appuyés l'un sur l'autre et enlacés par les mêmes affections, s'élevassent vers lui d'un même essor.

Une visite que notre sainte veuve fut obligée de faire au monastère des Ursulines, devint l'origine de cette liaison. A peine, à leur première entrevue, eurentelles échangé quelques paroles, qu'elles entrevirent leurs dispositions intérieures, et qu'un puissant attrait les attira l'une vers l'autre. A cette douce confiance, succéda bientôt une étroite et sainte amitié, dont les liens se resserrèrent chaque jour, à mesure que se multiplièrent leurs entretiens, qui d'ailleurs n'avaient d'autre objet que les choses célestes. Toutefois, malgré cette intimité. Madame Martin n'osa jamais s'ouvrir à son amie sur le sujet de ses inquiétudes, et la prier de lui venir en aide ; elle voulait laisser toutes choses entre les mains de Dieu.

Sur ces entrefaites, la Mère de Saint-Bernard fut élue supérieure du nouveau monastère de Tours. En apprenant cette heureuse nouvelle, la servante de Dieu s'empressa d'aller féliciter son amie. Dès qu'elle eut

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mis le pied dans le parloir, la pensée lui vint que la nouvelle supérieure allait lui offrir son entrée aux Ursulines. En effet, à peine eut-elle le temps de lui présenter ses premières félicitations, que la Mère de Saint- Bernard, la regardant avec un doux sourire et un geste plein d'affection :

" Je sais bien à quoi vous pensez, lui dit-elle ; vous songez que je vais vous offrir une place dans ma communauté. Eh bien! oui, je vous l'offre, et il ne tient qu'à vous d'être du nombre de nos compagnes."

A ces mots, notre sainte demeura tout interdite d'étonnement et de joie. "Que le Seigneur bénisse votre charité, répondit-elle, émue jusqu'aux larmes, mais je suis indigne d'une telle faveur. Cependant, puisque vous daignez me faire cet honneur, permettezmoi, avant de vous répondre, de consulter Dieu et celui qui pour moi tient sa place sur la terre."

Le R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, comme on l'a déjà vu, était un grand maître dans l'art de conduire les âmes. Afin d'éprouver la vocation de celle que Dieu avait confiée à ses soins, il répondit à sa demande avec une froideur apparente, et même avec un air de rudesse.

Enfin, un jour qu'elle était en prière, plongée dans les mêmes perplexités, elle sentit soudain s'évanouir sensiblement tout l'attrait qui l'avait d'abord fait incliner vers les Feuillantines, et en même temps s'allumer dans son cœur un désir ardent d'entrer aux Ursulines, " avec une inspiration si pressante, dit-elle, d'en pour-

suivre l'exécution, qu'il me semblait que tout ce qui était au monde me menaçait de ruine, si je ne me sauvais promptement en cette maison de Dieu."

Elle fit part à son directeur de cet ordre qui lui venait d'en haut. Celui-ci jugea alors que le temps de l'épreuve avait été suffisamment prolongé ; et quoique jusqu'alors il eût toujours cru que sa vocation l'appelait aux Feuillantines, il ne balança pas un seul instant à lui déclarer qu'elle ne pouvait plus hésiter, que ce serait résister évidemment à la voix de Dieu que de tarder davantage, et qu'elle devait même se hâter d'exécuter un ordre manifesté d'une manière si sensible. Le jour de son entrée fut donc fixé, sans aucun obstacle ; car les Ursulines avaient obtenu de l'archevêque de Tours l'autorisation de la recevoir sans dot.

Ce fut alors que le démon tenta un dernier et suprême effort pour la jeter hors de la voie qui lui était tracée. L'artifice qu'employa le tentateur était d'autant plus perfide, qu'il se cachait sous l'ombre des motifs les plus purs. Il lui montrait du doigt son jeune enfant, qu'elle chérissait de toutes les forces de son âme, et lui reprochait sa cruauté de l'abandonner dans un âge si tendre. N'était-ce pas, par sa conduite, travailler évidemment à sa perte, et engager dangereusement sa conscience ? N'était-ce pas une obligation rigoureuse pour elle de rester dans le siècle, pour réparer toutes les fautes qu'elle avait commises en négligeant les intérêts de cet enfant? A ces tentations, se joignaient les importunités de ses amies, et l'opposi-

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tion violente que mettaient sa sœur et son beau- frère à son entrée dans la vie religieuse. Mais Dieu donna à sa servante des forces pour résister à tous ces assauts. Il lui fit voir qu'elle n'avait rien fait que par son ordre, et lui donna l'assurance qu'il se chargerait lui-même de l'enfant qu'elle n'abandonnait que pour son amour, et pour suivre ses divins conseils. Il voulut même lui en donner une preuve immédiate en changeant soudainement les dispositions de son beau-frère et de sa sœur, par l'entremise de Dom Raymond de Saint- Bernard, qui non seulement les fit consentir à son départ, mais même .leur fit promettre de prendre soin de son fils.

Il semble maintenant que la nacelle de l'humble eervanJke du Christ, ballottée si longtemps sur les flots, n'a plus d'orages à essuyer ; mais on dirait que chaque fois qu'elle va toucher au rivage, une main ennemie l'y attend, pour la repousser en pleine mer. Cette fois encore, au moment de jeter l'ancre dans l'heureux port où l'attendaient de joyeuses acclamations, une tempête furieuse s'élève, déchire ses voiles, et la rejette bien loin sur les flots.

Cette tempête lui avait été prédite peu de jours auparavant par un saint religieux. " Préparez-vous, lui dit-il, à recevoir une grande, grâce de Dieu ; mais ce ne sera qu'après vous y avoir disposée par une grande

croix."

Madame Martin n'avait encore rien communiqué à son fils de la détermination qu'elle avait prise ; mais

il eut d'avance le pressentiment de la perte qu'il allait faire. Depuis quelque temps, il s'était aperçu que ses parents, qui connaissaient tout, ne lui prodiguaient plus leurs caresses ordinaires. Souvent il les avait surpris le regardant d'un œil de pitié, et chuchotant à voix basse, comme s'ils eussent craint de lui apprendre quelque fatale nouvelle. Cette conduite étrange, qu'il ne pouvait expliquer, le plongea dans une noire mélancolie. Ne voyant rien que de triste et de lugubre autour de lui, il se retirait à l'écart, et passait une partie des jours à pleurer. Enfin, ne pouvant plus supporter ce spectacle désolant, et, frappé d'une sorte de vertige, il résolut de prendre la fuite.

Quinze jours avant l'époque fixée pour l'entrée de sa mère aux Ursulines, il choisit un moment où personne ne l'observait, et sortit furtivement de la maison où il avait été placé en pension.

Dès que la nouvelle de cette disparition se fut répandue, tous ceux qui s'étaient opposés au dessein de notre pieuse veuve, ne tarirent pas en reproches contre elle, et ne manquèrent pas de réitérer leurs instances. Cet accident était selon eux une permission de Dieu, et une preuve évidente qu'il réprouvait son intention d'embrasser la vie religieuse. L'esprit de ténèbres se joignit à ses ennemis pour lui livrer de nouveaux assauts, et faire entendre à ses oreilles les cris de ses entrailles maternelles cruellement déchirées, afin de faire fléchir sa volonté ; mais la grâce chez elle fut toujours victorieuse de la nature et du sang. Refoulant

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sa douleur au fond de son âme, elle parut ferme au milieu de l'orage. La lutte qu'elle livrait intérieurement aux sentiments les plus profonds et les plus tendres de la nature, était d'autant plus terrible qu'elle ne voulait pas la laisser paraître -au dehors. " 0 Dieu ! s'écrie-t-elle, je n'aurais jamais cru que la douleur de la perte d'un enfant pût être si sensible à une mère. Je l'avais vu malade presque jusqu'à rendre l'esprit, et je le donnais de bon cœur à Notre-Seigneur. Mais le perdre de la sorte, c'est ce que je ne pouvais comprendre. Enfin il fallut me dépouiller devant Dieu de tout désir, et demeurer nue et résignée au pied de la

croix."

Dans son immense douleur, elle alla chercher quelques consolations auprès de son amie, la supérieure des Ursulines. Mais à peine eut-elle le temps de lui raconter le sujet de sa tristesse et de ses larmes, qu'elle vit entrer son directeur, qui ne savait rien encore de cet accident. En le voyant, elle se jeta à ses pieds et lui apprit son malheur. Elle s'attendait bien que le bon religieux, qui avait pour elle une tendresse toute paternelle, allait compatir à sa peine. Mais quelle ne fut pas sa stupeur en voyant l'accueil glacial qu'il lui fit. Ce saint homme, connaissant la sublime vertu de sa pénitente, voulut saisir cette occasion pour lui faire subir une épreuve qui paraîtra bien étrange aux yeux du monde, mais que justifie pleinement la science des saints. Loin de la consoler, il ne chercha qu'à enfoncer davantage le glaive qui déchirait son cœur.

" Vous n'avez guère de foi, lui dit-il d'un ton plein de sévérité, si vous ne croyez pas que cet accident soit arrivé par l'ordre de la Providence, ou si vous le croyez, vous n'avez guère de soumission à la volonté de Dieu. Je vois bien maintenant que vos vertus sont toutes superficielles, et que j'avais raison de craindre qu'elles ne fussent que des ruses d'une nature hypocrite plutôt que de véritables vertus. On voit bien que la nature est encore tout entière en vous et que les passions sont toutes vives, puisque vous avez des attachements si violents pour une chétive créature."

Durant cette terrible réprimande, l'humble mère demeura à genoux, prosternée aux pieds de son directeur, sans proférer une seule parole. Convaincue de son indignité, elle ne répondit à ces sanglants reproches que par des soupirs. Dom Raymond, entendant ces gémissements: " Eh bien ! continua-t-il, que vous disais-je? ce que je viens d'entendre ne confirme-t-il pas mes craintes? Il n'est que trop vrai, la nature corrompue est encore toute vive en vous ? Levez-vous, sortez d'ici ; car la maison de Dieu n'est pas pour des âmes aussi imparfaites."

A ces mots, elle se leva en silence, s'inclina profondément devant son directeur, et sortit du monastère.

Le père et la supérieure demeurèrent immobiles, stupéfaits d'admiration en présence de tant de vertu ; et, l'attendrissement succédant à l'admiration, ils donnèrent un libre cours à leurs larmes, en rendant grâces à Dieu de les avoir faits témoins d'une si grande merveille.

Aussitôt, sans rien lui dire, ils envoyèrent à leurs fitiis plusieurs hommes à la recherche de son fils. Ceux qu'elle avait envoyés elle-même n'avaient pu encore découvrir sa trace.

Par une singulière coïncidence, la fuite de cet enfant arriva pendant l'octave de l'Epiphanie, c'est-à-

dire à l'époque même où l'Eglise rappelle le souvenir de la perte de Jésus dans le temple. Comme le divin enfant, c'était aussi à l'âge de douze ans qu'il s'était échappé des mains de ses parents. Ces traits de ressemblance offraient à la pauvre mère une grande consolation dans sa douleur. Elle unissait ses angoisses à celles qu'avait ressenties la sainte Vierge après la perte de son divin Fils ; et elle espérait qu'à l'exemple de Marie, elle aussi recouvrerait son enfant au bout de trois jours. Effectivement, trois jours plus tard, il fut ramené à Tours et remis à sa mère par un brave citoyen qui Pavait rencontré par hasard sur le pont de Blois.

Il avoua alors que son dessein avait été de se rendre jusqu'à Paris, et d'aller frapper à la porte du correspondant que son oncle entretenait dans cette ville.

Le retour de cet enfant leva le dernier obstacle qui la retenait dans le siècle. Dès ce moment, la voix intérieure qui la suivait partout, retentit plus puissante que jamais à son oreille, et, s'unissant à celle de son directeur, la pressa vivement de hâter son départ. Fidèle à ce double avertissement, elle fixa irrévocablement le jour de son entrée au noviciat des Ursuli-

nés, malgré les nouvelles réclamations de ses amis et de ses proches, malgré les larmes et les prières de son père, qui la suppliait de ne pas l'abandonner sur ses vieux jours, malgré les déchirements de cœur qu'elle éprouvait à la pensée de dire adieu pour jamais à son fils unique. Mais elle se rappelait cette parole du Sauveur: Celui qui aime son père ou sa mère,... son fils ou sa fille plus que moi, n^est pas digne de moi, * et elle y puisait un courage et une fermeté invincibles.

Elle n'eut pas plus tôt pris cette résolution que tous ses doutes et ses scrupules s'évanouirent, pour faire place à une paix inaltérable et si profonde que rien ne pouvait l'en distraire. Cette impression était si puissante qu'elle lui permettait à peine de prendre quelques heures de sommeil, et si peu de nourriture que l'on craignit sérieusement qu'elle ne tombât malade.

Enfin l'heure de la séparation étant arrivée, elle fit venir son fils auprès d'elle pour lui donner ses derniers avis, avant que la barrière infranchissable du cloître, qui allait s'élever entre elle et lui, le laissât orphelin sur la terre. C'était le moment qu'elle avait toujours le plus redouté : elle connaissait toutes les défaillances de l'amour maternel ; elle savait combien sont profondes ces racines qui, après avoir alimenté deux vies dans un même cœur, s'enlacent et se fortifient toujours de plus en plus, et deviennent plus fortes que la mort.

* S. :ilatli., X, 37.

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Aussi s'était-elle préparée à ce moment suprême depuis plus de dix années; car, dès que son fils avait atteint l'âge de deux ans, elle s'était imposé le sacrifice de ne lui faire aucune caresse, et de ne lui en permettre aucune à son égard. Elle espérait par là lui rendre son absence moins douloureuse, lorsque l'heure de la séparation serait venue. Mais ce fut tout le contraire qui arriva; car si, d'un côté, elle avait toujours agi envers lui avec une douce gravité, et avait exigé de lui la même conduite, autant que son âge le lui permettait, d'un autre côté, elle n'avait jamais usé à son égard du moindre mauvais traitement, et son attachement pour elle était aussi tendre que profond.

Dès qu'elle se vit seule avec lui, elle le fit asseoir auprès d'elle et lui tint ce langage, digne de la mère des Machabées :

" Mon fils, j'ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu'à ce jour, parce que vous n'étiez pas en âge d'en comprendre l'importance. Mais à présent que vous commencez à être raisonnable, et que je suis sur le point d'exécuter ce que Dieu m'ordonne, je ne puis plus différer davantage de vous le faire connaître. Dès le moment que je perdis votre père, avec qui vous savez que je n'ai vécu que deux ans, Dieu m'inspira le dessein de quitter le monde et d'embrasser la vie religieuse. Ce dessein s'est toujours fortifié en moi, et si dès lors je ne l'ai pas mis à exécution, c'est que vous étiez encore trop jeune et que vous aviez besoin de moi. Mais aujourd'hui cette raison

n'existe plus, et il faut que j'obéisse à la voix de Dieu qui m'appelle. J'aurais pu vous quitter sans vous en parler, car il y va de mon salut, et quand il s'agit de se sauver, il ne faut demander permission à personne. Mais je n'ai pas voulu vous contrister, en vous laissant tout à coup seul, sans père et sans mère. Vous j ugez bien que je n'ai nullement besoin de votre consentement, puisque [le grand Maître a parlé; je veux cependant vous le demander, et j 'espère que vous ne me le refuserez pas. Si cette séparation vous afflige, songez à l'honneur insigne que Dieu me fait en daignant m'appeler à son service. Rappelez-vous quelle consolation ce sera pour vous de songer que vous avez une mère qui ne sera plus occupée qu'à offrir, jour et nuit, des vœux au Seigneur pour votre salut."

En prononçant ces paroles, l'héroïque femme fixait sur son enfant des regards pleins d'une tendresse infinie. Elle attendit quelques instants sa réponse. Mais lui, tout interdit d'entendre ce langage solennel qu'il n'avait jamais connu auparavant, ne put que lui répondre d'une voix timide et pleine de larmes :

" Ma chère maman, je ne vous verrai donc plus?

— Ce n'est pas cela que je veux dire, s'empressa de répondre la courageuse mère ; au contraire, vous me verrez, mon enfant, tant qu'il vous plaira. Je me retire au couvent des Ursulines, qui est à deux pas d'ici, et vous aurez la liberté de venir me voir quand vous voudrez.

— Puisqu'il en est ainsi, repartit l'enfant encore tout ému, je le veux bien."

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La servante de Dieu respira après cette réponse, et reprit :

" J'aurais eu bien de la peine à me séparer de vous, mon cher fils, si vous m'aviez refusé ; mais puisque vous y consentez, je me retire'du monde, et je vous laisse entre les mains de Dieu. Vous n'avez pas de fortune; mais celui que j'ai choisi pour mon héritage sera aussi le vôtre ; et si vous possédez la crainte de Dieu, vous serez assez riche, car vous posséderez le plus précieux trésor de la terre.

" Vous perdez aujourd'hui votre mère, et désormais vous n'en aurez plus ici-bas ; mais dans le ciel vous en avez une qui sera bien meilleure que moi, et qui vous dédommagera amplement de la perte que vous allez faire. C'est la sainte Vierge, à qui je vous recommande; soyez -lui bien fidèle; appelez-la toujours votre mère, et dans vos besoins adressez-vous à elle avec une entière confiance, en lui rappelant que vous êtes son fils, et qu'il faut qu'elle ait soin de vous ; et soyez sûr qu'elle ne vous abandonnera jamais. Je vous confie à ma sœur, qui m'a promis de bien vous aimer, et d'avoir bien soin de vous. Ayez pour elle le même amour et le même respect que vous avez eus jusqu'ici pour moi. Respectez aussi tous vos parents, honorez tout le monde, servez bien le Seigneur, et gardez tous ses commandements. En un mot, mon enfant, aimez Dieu, et Dieu vous aimera et aura soin de vous en quelque état que vous soyez. Adieu, mon fils."

En achevant ces paroles, elle fit agenouiller le jeune

enfant à ses pieds, et, concentrant toute son émotion au fond de son âme, elle lui donna sa bénédiction en traçant le signe de la croix sur son front. Ce fut la dernière carease et le dernier adieu de cette femme admirable à son enfant ; car désormais elle ne devait plus être sa mère. Dieu ne voulait plus souffrir deux amours dans ce cœur sur lequel il avait résolu de régner seul et sans partage.

'' C'était le lieu et le temps, ajoute naïvement Dom Claude Martin, en décrivant cette scène de la vie de sa mère, c'était le lieu et le temps de lui donner un baiser, pour dernière marque de son affection ; mais elle ne le fit pas ; ce qui me semble une vertu bien rare et bien extraordinaire, et m'a toujours donné de l'étonnement jusqu'à ce que j'en aie compris la cause."

Ainsi cette mère sublime, qui, depuis tant d'années, avait sevré son cœur de toutes les joies les plus innocentes et les plus légitimes de la maternité, mettait le sceau à tous ses sacrifices, par cette action héroïque et ce dernier holocauste.

Victorieuse dans ce grand combat, elle n'eut plus de crainte pour le reste ; elle dit adieu sans fléchir à toute sa famille en pleurs, et s'arracha des bras de son vieux père, sans rien laisser paraître de la douleur poignante dont son cœur était navré. Ce vénérable vieillard ne pouvait se consoler de la perte de celle qui lui était si chère à double titre, comme enfant et comme sainte; et il faisait retentir toute la maison de ses gémissements et de ses sanglots.

Enfin elle sortit de la demeure de son beau-frère, accompagnée de plusieurs de ses parents et de ses amies ; c'était le vingt-cinq janvier mil six cent trente et un, jour de la fête de la conversion de saint Paul. Quelques heures auparavant,, elle était allée se jeter aux pieds de l'archevêque de Tours, qui, plein d'admiration pour ses vertus, avait voulu la voir, et lui accorder sa bénédiction, avant son entrée au noviciat. En franchissant la courte distance qui séparait le monastère de sa demeure, elle fit placer devant elle une de ses nièces, et lui mit entre les mains un grand crucifix qu'elle portait habituellement sur elle, et qu'en cette circonstance, elle avait détaché de son cou, comme pour lui servir de guide dans sa marche hors du monde. Sa foi ardente le lui montrait comme la colonne de feu, symbole de la croix, qui guidait autrefois Israël à sa sortie de l'Egypte.

A ses côtés, marchait son fils, silencieux et résigné, mais trahissant sa douleur par ses larmes. A la vue d'un spectacle si touchant, non seulement ceux qui l'accompagnaient, mais même ceux qui la rencontraient sur leur passage ne pouvaient retenir des pleurs d'attendrissement. Elle seule s'avançait d'un pas ferme et assuré, d'un air calme et rayonnant. On eût dit qu'elle marchait au triomphe et non au sacrifice. Cependant cette victoire surnaturelle qu'elle remportait sur ses sens et sur les droits imprescriptibles de la nature, ne l'empêchait pas de ressentir de cruels saignements de cœur à la vue du petit orphelin qui pieu-

rait à ses côtés. ''Il n'osait, dit-elle, me témoigner son affliction, mais les larmes qui coulaient de ses yeux me faisaient bien connaître ce qu'il ressentait en son cœur. Il me faisait si grande compassion qu'il me semblait qu'on m'arrachait là. ne ; mais Dieu m'était encore plus cher que ce cher enfant."

Parvenue au seuil du monastère, elle renouvela en isouriant ses adieux à son fils et à tous ceux qui l'entouraient; et, se séparant joyeusement de leur groupe, elle alla se jeter aux pieds de son directeur, qui l'attendait à l'entrée du cloître pour lui donner sa bénédiction. Un instant après, elle était prosternée devant la supérieure, qui la recevait entre ses bras avec des larmes d'allégresse et de bonheur.

Vous voilà donc parvenue au comble de vos vœux, ô femme héroïque ! et désormais le siècle que vous avez vaincu, et qui était indigne de vous posséder, ne blessera plus, par ses scandales, l'innocence de vos regards, ni la tendresse de votre unique amour ! Vous avez tout foulé aux pieds pour conquérir ce souverain bonheur ; aucun sacrifice ne vous a coûté, ni les biens terrestres, ni l'estime du monde, ni les mépris, ni les humiliations, ni les liens du sang, ni les pures et douces jouissances de la famille I Vous avez tout vaincu! Entrez donc maintenant dans le séjour de la paix, dans le sanctuaire du Seigneur, et mêlez-vous au chœur de ces chastes vierges qui dès ici-bas marchent à la suite de l'Agneau, et retiiicent sur la terre la vie du ciel l

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Et VOUS, angéliques filles de sainte Ursule ! tressaillez d'allégresse, et venez au-devant de votre auguste compagije ! Ouvrez les portes de vos cloîtres, et jonchez vos parvis sacrés de fleurs et de (Couronnes sous les pas de celle qui sera un jour la gloire de l'Eglise, l'orgueil de l'ancienne et de la nouvelle France, et l'éternel honneur de votre ordre, la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation 1

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