INSTRUCTION XXIII
EXPLICATION DU DOUZIÈME ARTICLE La nie éternelle.
Après la résurrection des corps, les chrétiens n'ont plus rien à attendre ni à espérer que le prix de la vie éternelle. C'est pourquoi les saints apôtres ont conclu et fermé leur symbole par cet article.
Par la vie éternelle, il ne faut pas entendre simplement une perpétuité de la vie naturelle : les démons et les réprouvés l'auront commune avec les bienheureux après la résurrection ; mais il faut de plus entendre une perpétuité de béatitude, c'està-dire de la vie bienheureuse, qui remplira tous les désirs des anges et des saints. Cest ce qu'entendait ce docteur de la loi, qui demanda à Notre-Seigneur (Luc. 10. 25.) ce qu'il devait faire pour mériter la vie éternelle: car son intention était d'aj> prendre du Maître de la vérité ce qu'il devait faire pour parvenir à la jouissance d'une parfaite félicité. C'est encore en ce sens qu'il faut entendre cette vie éternelle qu'il promet (Matth. 19. 29.) à tous ceux qui auront abandonné toutes choses pour le suivre, et cette récompense qui est préparée, dès le conimen-
cernent du monde (Matth. 25. 34.), à ceux qui auront pratiqué les bonnes œuvres qu'il nous a enseignées. Ce divin Maître s'explique plus clairement, quand il dit (Joan. 17- 2.) : " Mon " Père, vous avez donné à votre Fils la puissance sur tous les " hommes afin qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que " vous lui avez donnés. Or, la vie éternelle consiste à vous ** connaître, vous qui êtes le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ *' que vous avez envoyé."
La béatitude est appelée vie éternelle, afin qu'on ne s'imagine point qu'elle consiste dans les biens temporels, ni dans les prospérités de la vie présente qui ne font que passer. La récompense que Dieu promet à ceux qui le servent, est bien élevée au-dessus de tout cela, puisqu'elle doit durer éternellement. C'est pourquoi saint Jean, voulant détacher notre cœur des biens de la terre, pour les élever à ceux de l'éternité, dit ces paroles consolantes (L Joan. 2. 15.) : ** Mes enfants, n'ai- " mez point le monde ni ce qui est dans le monde, car si quel- " qu'un aime le monde, l'amour du Père céleste n'est point en " lui. Car tout ce qui est dans" le monde n'est que concupiscence " de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie, " ce qui ne vient point du Père, mais du monde. Or, le monde " passe, et la concupiscence du monde passe comme lui ; mais " celui qui fait la volonté de Dieu demeurera éternellement." Selon ces principes de rAj)ôtre, il nous faut mépriser les choses })assagères, et n'espérer aucun bonheur en cette vie, dans laquelle, comme témoigne le prince des Apôtres (I. Petr. 2. 11.), nous devons vivre, non comme des citoyens qui y doivent toujours demeurer, mais comme des étrangers, et comme des voyageurs qui n'y font que passer, et qui ne pensent qu'à leur patrie.
Ce n'est pas que les justes ne puissent être appelés heureux dès cette vie. Ils le sont, non en effet, mais en espérance, s'ils font ce que saint Paul nous ordonne, écrivant à son disciple Tite (2. 11.) : "La grâce de Dieu notre Sauveur a paru à tous " les hommes, et elle nous a appris que renonçant à l'impiété et " aux affections mondaines, nous devons vivre dans le siècle " présent avec tempérance, avec justice, avec piété, étant tou- *' jours dans l'attente de la béatitude que nous espérons, et de " l'avènement glorieux du grand Dieu notre Sauveur Jésus- *' Christ."
L'on donne divers noms à cette béatitude pour montrer son excellence. On l'appelle vie éternelle, royaume de Dieu, royaume de Jésus-Christ, royaume des cieux, le paradis, la sainte cité, la nouvelle Jérusalem ; mais quelque idée que ces noms nous en donnent, elle ne peut arriver à la dignité de la chose, d'autant que par la béatitude nous entendons un état exempt de tous maux et comblé de tous biens.
Pour montrer que cet état est exempt de tous maux, il suffit de rapporter les ]iaroles de l'Apocalypse (7. 16.), que j'ai déjà citées dans une autre occasion : " Ils n'auront plus de faim ni " de soif, et le poids du soleil et de la chaleur ne les accablera " plus ; parce que l'Agneau les gouvernera et les conduira aux '• fontaines des eaux vi^^es. Dieu essuiera toutes les larmes de " leurs yeux. La mort ne sera plus, il n'y aura plus de pleurs, " plus de plaintes, plus de douleurs (Ib. 21. 4.)."
Et pour déclarer le comble des biens de cette béatitude, je me contenterai de dire que notre divin Maître l'appelle la joie du Heigneur : " Entrez, dit-il (Matth. 25. 21.), entrez, mon bon et " fidèle serviteur, dans la joie de votre Maîtra" Ces deux mots comprennent tout ce qui se peut dire des joies et de la félicité de la vie éternelle ; en dire davantage ce serait en diminuer l'estime, car, comme dit saint Paul (I. Cor. 2. 9.) : " L'œil n'a " jamais vu, l'oreille n'a jamais entendu, et le cœur humain " n'a jamais pu comprendre les biens que Dieu a préparés à " ceux qui l'aiment."
Néanmoins, pour une plus claire intelligence des biens de cette vie éternelle, il faut remarquer qu'il y a deux sortes de béatitudes, l'une essentielle et l'autre accidentelle, qui est comme une suite et un écoulement de la première, ces deux béatitudes font la vie éternelle.
La béatitude essentielle consiste dans la claire vision de Dieu. Notre- Seigneur l'explique ainsi (Joan. 17.3.): *' C'est en " cola, ô mon Père, que consiste la vie éternelle, que l'on vous " connaisse, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et que l'on con- *' naisse aussi Jésus-Christ que vous avez envoyé." Il semble que le même évangéliste veuille explique i cotte sentence quand il dit dans un autre endroit (L Joan. 3. 2.): "Mes très chers " frères, nous sommes à présent enfants de Dieu, mais noua *• i»'avons point encore vu ce que nous aérons un jour; car
" nous savons que quand Dieu se découvrira à nous, nous lui " serons sennblables, parce que nous le verror)s comme il est." Nous apprenons de ce passage que la béatitude essentielle consiste en ces deux points, savoir, que nous contemplions Dieu en sa propre nature, et que par cette vue noua devenions comme des dieux; parce que ceux qui jouissent de Dieu, encore qu'ils retiennent toujours leur propre substance, ils sont néanmoins revêtus d'une certaine forme admirable et toute divine, qui fait qu'ils semblent être plutôt des dieux que des liommes.
La gloire de cette béatitude essentielle est si élevée au-dessus de notre esprit, qu'il est impossible de l'expliquer et de la comprendre. L'on peut néannioins en donner une légère connaissance par quelque comparaison. Quand l'on jette le fer dans le feu, il conserve toujours sa substance et sa nature de fer, et néanmoins il est tellement revêtu de la forme du feu au dehors, et il en est tellement pénétré au dedans, qu'on le prendrait plutôt pour du feu que pour du fer. Il en est de même de ceux qui jouissent de Dieu. Ils sont tellement unis à son essence et ils en sont tellement possédés, que si nous les voyions, nous les prendrions plutôt pour des dieux que pour des hommes. Il faut donc dire que la béatitude essentielle, dont nous parlons, consiste dans la (;laire vision de Dieu et dans le plaisir que l'on prend à contempler ses beautés et ses divines perfections.
Outre cette béatitude essentielle, les bienheureux jouiront encore de celle que nous avons appelée accidentelle, qui consiste dans une claire et manifeste connaissance qu'ils auront de la gloire les uns des autres, et de la dignité qu'ils se seront acquise dans le ciel par leur bonne vie, car ils ne seront plus appelés serviteurs comme ils le sont dans ce monde, mais ils seront appelés amis, frères, et enfants de Dieu, et ils le seront en ett'et. C'est pourquoi, (|uand Notro-Seigneur fera la séparation des élus d'avec les réprouvés, il dira à ceux-là avec une singulière recommandation de leur mérite devant les anges et devant les honnnes (Mattli. '2b. 34.) : " Venez, vous (]ui êtes bénis de mon " Père, recevez la possession du royaume cjui vous est préparé "dès le commencement du monde" Et le prophète dit (Ps. 138. 17.) : ** Vos amis, ô Dieu, seront extrêmeuient lionorés, leur " principauté sera extrêmement affermie." De la sorte chaque
bienheureux, outre sa propre félicité, jouira en quelque façon de la félicité de tous les autres, ce qui sera une chose admirable et d'un bonheur presque infini.
Je ne parle point du lieu destiné i)our cette béatitude, qui surpasse tout ce que l'esprit humain se peut imaginer. Saint Jean en décrit quelque chose dans son Apocalypse (21. 3.), mais tout ce qu'il en dit n'est que figuratif et un faible rayon de la vérité de la chose ; voici ce qu'il dit: "J'entendis une grande " voix qui venait du trône et qui disait : Voici le tabernacle de " Dieu avec les hommes, il demeurera avec eux, et ils seront ** son peuple, et Dieu demeurant avec eux sera leur Dieu. Et " celui qui était sur le trône dit : Je vais faire toutes choses " nouvelles. Alors un des sept anges qui tenaient les sept " coupes pleines des sept dernières plaies, me dit : Venez avec *' moi et je vous montrerai l'Épouse de l'Agneau. Et il me ** transporta sur une grande et haute montagne, et il me " montra la grande Ville, la sainte Jérusalem qui descendait ** du ciel de la part de Dieu. Elle était environnée de la clarté " de Dieu, et l'astre qui l'éclairait était semblable à une pierre '' précieuse, savoir à une pierre de jaspe, transparente comme ** le cristal. Elle avait une muraille grande et fort élevée, où il *' y avait douze portes et douze anges, savoir, un ange à chaque *' porte, où il y avait aussi des noms écrits, qui étaient les '* noms des douze tribus des enfants d'Israël. Il y avait trois '' portes à l'orient, trois portes au septentrion, trois portes au " midi, et trois portes à l'occident. La muraille avait douze ** fondements où étaient les noms des douze Apôtres de '* l'Agneau. Cette muraille était bâtie en jaspe, et la ville était " d'un or pur semblable à un verre très clair. Les fondements " de la muraille de la ville étaient enrichis de toutes sortes de *' pierres précieuses. Le premier fondement était de jaspe, le ** second de saphir, le troisième de calcédoine, le quatrième " d'émeraude, le cinquième de sardonix, le sixième de sar- " doine, le septième de chrysolite, le huitième de béril, le " neuvième de topaze, le dixième de chrysoprase, le onzième '* d'hyacinthe, le douzième d'améthiste. Or, les douze portes " étaient douze perles, et chaque porte était faite de l'une de ** ces perles. La place de la ville était d'un or pur transparent '* comme le verre. Je n'y vis point de temple, parce que le Sei-
" gneiir Dieu tout-puissant et l'Agneau en est le temple. Et " cette ville n'a pas besoin d'être éclairée par le soleil, ou par " la lune, parce que c'est la gloire de Dieu qui l'éclairé, et que '' l'Agneau est la lampe ; les portes n'en seront point fermées à " la tin de chaque jour, parce qu'il n'y aura point de nuit. Il " n'y entrera rien de souillé, ni aucun de ceux qui commettent "l'abomination ouïe mensonge; mais ceux-là seulement qui " sont écrits dans le livre de vie de l'Agneau. Il n'y aura plui^ " d'anathème ; mais le trône de Dieu et de l'Agneau y sera, et " ses serviteurs le serviront. Il n'y aura plus de nuit, et ils " n'auront pas besoin de lanij:)e, ni de la lumière du soleil; '* parce que c'est le Seigneur Dieu qui les éclairera, et ils règne- " ront dans le siècle des siècles."
Ces paroles sont assez capables de nous exciter à travailler pour mériter cette aimable patrie. Mais ce que dit le Prophète })resse encore davantage (Ps. 8.3. 2.): " O Dieu des armées, que " vos tabernacles sont aimables ! Mon Ame soupire et languit " de désir d'entrer dans la maison du Seigneur. Mon cœur et " ma chair tressaillent de joie pour le Dieu vivant. — Comme le " cerf soupire avet; ardeur après les sources des eaux, ainsi " mon âme soupire après vous, ô mon Dieu. Mon Ame a une " soif ardente pour le Dieu fort, pour le Dieu vivant (Ps. 41.). " Quand irai-je paraître devant la face de mon Dieu? Je me " présenterai devant votre visage, et je serai rassasié lorsque je " verrai votre gloire."
Mais quoique tous les saints soient bienheureux dans le ciel, tous néanmoins ne le sont pas également. Notre-Seigneur nous enseigne l'inégalité qu'il y aura entre eux, quand il dit (Joan. 14. 1.) : " Que votre cœur ne se trouble point : vous croyez en " Dieu, croyez aussi en moi. Il y a plusieurs demeures dans la '* maison de mon Père, et s'il était autrement, je vous l'aurais " dit, car je m'en vais vous préparer le lieu; et après que je •* m'en serai allé, je reviendrai et vous retirerai à moi, afin que " vous soyez où je serai." Selon ces paroles, tous les bienheureux seront avec Jésus-Christ, mais leur récompense sera grande ou petite, selon la mesure des bonnes œuvres qu'ils auront pratiquées et des services qu'ils auront rendus à Dieu en cette vie. Car, comme dit saint Paul (II. Cor. 9.6.): "Celui
'' qui sème peu, moissonnera peu ; et celui qui sème en abon ^' dance, moissonnera aussi en abondance."
La foi nous oblige de croire en cet article : 1. Qu'il y a une vie bienheureuse pour ceux qui aiment Dieu et qui meurent en «a grâce. 2. Que cette vie sera éternelle et sans fin. 3. Que cette vie bienlieureuse sera exempte de tous maux et comblée de tous biens. 4. Que rien de créé n'est capable de rendre l'homme bienheureux. 5. Qu'il y a deux sortes de béatitudes, l'une essentielle qui consiste dans la jouissance et la claire vision de Dieu ; l'autre accidentelle, qui consiste dans la compagnie des bienheureux et dans les agréments du paradis, qui donnent AUX sens tous le» plaisirs innocents dont ils sont .capable3.