RÉPONSE A UNE INVITATION
Là, SOUS les lois de l'étiquette n faut plier à tout moment; Chaque pas est une courbette, Et chaque phrase un compliment.
Moi, j*ose, dans mes épigrammes, Contester, en vrai libéral, L'empire absolu même aux femmes :
Non, non, je n'irai pas au bal.
Âurais-je assez de patience Pour souf&ir, sans les bafouer, Ces beaux esprits, dont la science Se borne à l'art de saluer?
Contre les clercs qui font merveilles Un bon mot peut m'être îatû ; Tous ces messieurs ont des oreilles :
Non, non, je n'irai pas au bal.
Lorsque les fléaux de la vie Sur mes pas pleuvaient tour à tour, Dans les bras de la poésie J'échappais du moins à l'amour :
Mais tremblons 1 partout on répète Que, sous le voile nuptial. Une Grâce ornera la fête :
Non, non, je n'irai pas au bal.
'D.IOGÈ'ME
FANTAISIES POÉTIQUES (IX juillet 1833 )
PRÉFACE DB l'aUTBUR
lJv fond de son tonneau, tribune populaire.
Il exhalait sans peur sa maligne colère; La censure pour lui n'avait pas de bâillons; Le glaive de la loi respectait ses haillons.
Au passant, dont l'aumône était sa nourriture. En revanche, il jetait quelque sot en pâture; Pour enivrer le peuple et consoler ses maux, Comme un vin pur, sa tonne épanchait les bons mots ; Puis son front soucieux, ridé par la satire,
Aqi phalènes d'amour que sa lanterne attire Soariait, et, narguant ses rivaux ébahis, n frottait sa laideur aux charmes de Laïs...
Qpand TUsage, absolu, règne par ordonnances, Et que tout se nivelle au joug des convenances, Malheur à Timprudent qui s'égare d'un pas Hors du cercle banal qu'a tracé le compas I Devant des gueux, dorés de titres et de grades, S'il ose effrontément huer leurs mascarades, La foule du lépreux s'écarte avec effroi :
« C'est un cynique I » Eh bien I je suis cynique, moi I Et, pour doter Provins d'une muse indigène, pose la baptiser du nom de Diogène I Oui, ce droit m'appartient, moi qui roule à tous vents, Comme lui son tonneau, mes pénates mouvants; Moi qui, persécuté de visiteurs sans nombre, I Impatient enfin de grelotter à l'ombre.
Quand ils me promettaient assistance et conseil. N'ai répondu qu'un mot : « Gare de mon soleil 1 » I Pour être, jeune encor, vieux au métier de sage, I II m'a fallu subir un rude apprentissage.
Comme Barthélémy, rapsode marseillais.
Dont les chants m'ont troublé lorsque je sommeillais. Dans la brise soufflant de la Grèce ou de Rome, Je n'ai point respiré de poétique arôme.
Et, né loin du Midi, je n'eus pas même, en£int, A déÊiut de soleil, un foyer réchauffant.
Un ogre, ayant flairé la chair qui vient de naître.
M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre»
Et je grandis, captif, parmi ces écoliers,
Noirs frelons que le cloître essaime par milliers,
Stupides icoglans que chaque diocèse
Nourrit pour les pachas de l'Église française.
Je suais à traîner les plis du noir manteau ;
Le camail me brûlait comme un san-benito;
Pleurant le sol natal et ma libre misère.
J'égrenais, dans l'ennui, mes jours comme un rosaire.
Oh 1 quand les peupliers, long rideau du dortoir.
Par la fenêtre ouverte à la brise du soir.
Comme un store mouvant, rafraîchissaient ma couche.
Je croyais m'éveiller au souffle d'une bouche;
Devant le crucifix et le saint bénitier.
Profane 1 j'enviais le sort d'Alain Chartier 1
Et quand le mois de mai, pour la reine des vierges,
Faisait neiger les lis et rayonner les cierges,
Je rêvais, en priant l'idole aux doux souris,
Un ciel de Mahomet parfumé de houris.
Dans la forêt de pins, grand orgue qui soupire.
Parfois, comme un oracle, interrogeant Shakspeare,
Je l'ouvrais au hasard, et, quand mon œil tombait
Sur la prédiction des trois sœurs à Macbeth,
Berçant de rêves d'or ma jeunesse orpheline,
II me semblait ouïr une voix sibylline
dui murmurait tout bas : « L'avenir est à toi ;
La Poésie est reine ; enfant, tu seras roi I »
Vains présages, hélas 1 Ma muse voyageuse
A tenté, sur leur foi, cette mer orageuse
Où, comme Adamastor debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.
fù visité Paris, Paris, sol plus aride An malheur suppliant que les rocs de Tauride ; Où l'air manque au génie à son premier essor ; Où les auteurs naissants, cahotés par le sort. Trébuchant à la fin, pour dernière secousse, Sur le bord de la tombe où disparut Escousse, N'ont plus, en s'abordant, qu*un salut à s'offrir, Le salut monacale « Frères, il faut mourir I »
Mon doux pays, alors, me souriait en rêves, Comme à Jean-Jacque en^nt son beau lac et ses grèves ; Je revoyais Provins et ses coteaux aimés.
De tant de souvenirs, de tant de fleurs semés ; Son dôme occidental, dont chaque soir le faite S'illumine au soleil comme pour une fête ; Sa tour, dont le lichen crevasse le granit, Où la guerre tonnait, où l'oiseau £iit son nid : Géants contemporains qui, le front dans la nue. Se parlent tête à tête une langue inconnue ; Médailles des Césars ou des rois. Sphinx jumeaux Qjii jettent aux passants des énigmes sans mots...
Pour semer de mes vers un sol vivace en friche. J'ai choisi Seine-et-Marne, et mon domaine est riche : C'est Meaux, d'où les éclairs de l'aigle gallican Efirayaient le hibou qui règne au Vatican; Provins, docte ruine où l'histoire s'épelle;
La cité d'Amyot, veuve de Lachapelle :
Fontainebleau qui dort à l'ombre de ses bois, Où ne résonnent plus le cor et les abois.
Et montre avec orgueil, dans ses cours féodales, Le pied de l'Empereur imprimé sur les dalles.
Sur les partis heurtés j'aurai les yeux ouverts. Et leur choc trouvera de Fécho dans mes vers. La marotte n'est pas mon attribut unique :
Je mentirai souvent à mon titre cynique; Souvent j'exhumerai quelque vieux fabliau ; Mon journal poétique, au dernier folio.
Pour le lecteur suant d'une longue tirade.
Sèmera des couplets en guise de charade ; Mais, épique ou badin, mon vers précipité Chantera toujours Dieu, l'Amour, la Liberté l
La Liberté surtout 1 Ce nom plein d'harmonie Sur mes lèvres de feu n'est pas une ironie ; Car je l'ai confessé, non tout bas, à huis clos. Dans des refrains qu'on jette à des murs sans échos ; Non comme l'orateur du banquet populaire, Dont la flamme du punch attise la colère ; Comme un bouffon de club dans ses parades ; non I Mais les pieds dans le sang, en face du canon ! ^uand une diète armée, en trois jours de séance, ^us les poignards d'un roi votait sa déchéance; J^and, pour sauver l'État et changer son destin, balles remplaçaient les boules du scrutin,
Et que, de tous côtés, les villes du royaume Envoyaient des élus à ce grand Jeu de Paume, Pour mes concitoyens j'opinais sans mandat, Et Provins eut aussi son député-soldat.
Pour glaner des sujets, si nos temps sont arides,
Ma muse fouillera dans les éphémérides;
Sur chaque anniversaire ou de joie ou de deuil,
Je trouverai le temps de glisser un coup d*œil;
Q.uand sur nos boulevards le vent d'automne pleure.
Je veux y méditer une élégie, à l'heure,
A l'heure même où, purs de crainte et de remord,
Les Girondins mart3rrs chantaient leur chant de mort ;
Et sans doute le mien remûra l'auditoire.
Car notre nom se mêle à leur fonèbre histoire :
C'est parmi nos aïeux, c'est à notre foyer
Que le bourreau jaloux redemanda Boyer!
J'ai médité longtemps ces noms que je murmure ; Qji'il me vienne un public : ma poésie est mûre. Prêtez-moi donc secours, habitants riverains Du sol qu'ont baptisé les deux fleuves parrains ; Souffrirons-nous toujours que le proverbe rie Des talents champenois comme des vins de Brie ? Diogène aux railleurs porte un défi mortel :
Frères, j'attends vos noms pour signer le cartel.
L'I'MCE'hL'DIE
(19 juillet 1833)
Uans ces bois, où souvent une muse chérie S*est révélée à moi comme une autre Égérie, Hier, épouvanté, je vis à l'horizon Un hameau bien connu fumer comme un tison, Et j'osai blasphémer : a Oh ! si j'étais l'Archange Qjie Dieu fait voyager dans nos chemins de fange. Le visiteur sanglant que, pour sauver les siens. Il envoya heurter aux seuils égyptiens,
l'incendie 43
Da moins je choisirais avec intelligence
La place où doit frapper le glaive de vengeance,
Et je respecterais le seuil patriarcal
Dont le poteau reçut le baptême pascal.
Oui, )*irais foudroyer, dans ma sainte colère,
Les nouveaux Balthazars que PEurope tolère,
Et brûlant leurs palais de mes ailes de feu,
J'y graverais ces mots : « Tyrans, il est un Dieu ! »
Mais si je rencontrais, errant de plage en plage.
Dans un désert en fleurs Toasis d'un village,
Où, du travail des jours se délassant le soir^
Les vierges vont danser et les vieillards s'asseoir,
Tribu qu'un long soleil vit marcher haletante,
Et qui, trouvant enfin où déployer sa tente.
Respire la fraîcheur sous le figuier des puits,
Je leur dirais : « Enfants, paix et courage, » et puis,
De peur d'en égarer sur eux les étincelles,
Je passerais bien vite en repliant mes ailes. »
Mais l'Ange fut aveugle, et le hameau détruit 1
O Fontaine-Riante I il passait, chaque nuit,
Dans tes chemins obscurs, tout noirs de graminées,
Des brodequins furtifs, des jambes avinées;
Chaque brise envoyait à tes échos dormants
Des refrains de buveurs et des soupirs d'amants ;
Tu chômais une fête éternelle et paisible,
Et dans le fond des bois ton orchestre invisible
Semblait au voyageur, épiant chaque son, Un nid mélodieux caché dans un buisson.
Embaume de tes fleurs la jeune fille morte, O muse 1 Elle a passé dans Tombre ; mais qu'importe ? Qiiand un tourbillon gronde et ravage, souvent. Dédaigneux des palais qui croulent à sa vue, Le poète rêveur suit des yeux dans la nue La feuille qui tournoie au vent.
Quand ses pas cadencés foulaient la molle arène, La veille encor, du bal on la saluait reine : Elle entraînait les cœurs dans son joyeux essor ; Mais tout sceptre est fragile, et les Parques moroses Foulent d'un pied jaloux les couronnes de roses. Comme les diadèmes d'or.
Nul pressentiment froid n'a glacé son épaule ; Elle ne chanta pas la romance du saule.
Comme Desdemona sur sa couche d'hymen :
Non, dans ses souvenirs s'endormant satisfaite. Aux voluptés du bal, à sa robe de fête, Elle semblait dire : « A demain. »
L'espérance et l'amour l'agitaient : douces fièvres 1 Les syllabes d'un nom s'échappaient de ses lèvres. Quand tout à coup, du seuil qu'il venait d'embraser, Le feu, comme Othello, bondissant sur sa couche, Interrompit le mot commencé par sa bouche, Ht l'étouffa dans un baiser.
l'incendie 45
Maintenant, dites-moi ce qu'elle est devenue? Peut-être foulons-nous sa poussière inconnue : La flamme s*acharna sur ce corps frais et beau, Et, quand on éteignît le bûcher funéraire, Horreur I il n'en restait pas même de quoi faire Un cadavre pour le tombeau.
Plaignons aussi, mêlant ce que le Destin mêle, Dans cet auto-da-fé son père mort comme elle. Et sa mère surtout, sa mère qui la vit Dans son linceul brûlant se débattre... et qui vit! C'est assez : détournons les yeux de cette rive, Où la voix de Rachel, qui sanglote, m'arrive, Où l'on heurte du pied des débris et des os, Où les âmes des morts pleurent dans les roseaux. Où, dans les doux parfums que la brise promène, On craint de respirer une poussière humaine.
Frères, dans votre cœur mon cantique de mort Réveillera du moins des douleurs sans remord I
a Le feu I le feu I » ce cri résonna dans la ville Plus haut que le tocsin d'une guerre civile ; La terreur, ébranlant les portes sur leurs gonds, Fit bondir au danger cinq mille Ucalégons.
Hélas 1 cette bataille ardente, échevelée.
Roula bien des héros perdus dans la mêlée.
Du moins, reconnaissance à l'avant-garde, à ceux Dont l'appel remua les traînards paresseux,
A ceux qui, polpioats des passions d'un drame, Dans ce dnmc nooveao déployèrent tant d'âme, HAics qui dans nos mots ont conquis pour toujours Le Jroit de bourgeoisie an péril de leurs jours I Sur les moelloas bràlaDts, dans les Sots de fumëe. On eût dit qu'ils foulaient la scène accoutumée; Qii'en héros de théiltie ils aftoniaient encor, Dii.5 ropéra d'Anber, un Vésuve en décor,
El >}ui, sans l'effleurer, colore l'êpiderme-
Miis en vain mille bias épuisaient les cauauz;
Il semblait qu'en poussant des rires inlemaux
S,iun même attisai ce punch alcoolique.
Lus totteuls, que lançait la batiste hydraulique,
RaiTant de tous cAtés le chaume villageois.
Irritaient dans son vol l'embrasement grégeois.
Oïl [ si mes chants obscurs s'élevaient jusqu'au tiAne, A l'avare Trésor j'arracherais l'aumône; Au Soleil de Juillet, nous verrions du tombeau Le village phénii ressusciter plus beau; Hins ce mois qu'on dédie à la Libctté-Reiae, Elle-même à l'enfant servirait de marraine; D'un souvenir de gloire ennobli pour toujours. Il wrjit appelé le hameau des TROIS JOURSl
Etincek dans l'ombre au reflet du cratère
D'une Iliade obscure Achilles inconnus
l'incendie 47
rvos seins fraternels, sillonnés par la flamme, 'oses de Thonneur pleuvraîent comme un dictame.
'^^ nulheureux chassés de leurs toits en débris, ^ > ouvrons du moins nos foyers pour abris ; ^ uissons pas, semblable au voyageur biblique, ^ pèlerin gémir dans la place publique, ^cnes, dont l'existence est un banquet sans fin, ^'est à vous de jeter à leur soif, à leur faim, ^ miettes du gâteau que votre main découpe.
L'écume du nectar débordant de la coupe.
Je ne vous dirai pas, dans mon style inspiré, Q.ue le Christ mendiant pleure, transfiguré ; Je ne vous dirai pas : « Pour que Dieu vous pardonne, Donnez, car c'est à lui que la charité donne. Au suppliant qui frappe, ouvrez, car le grillon Est propice au foyer, la cigale au sillon; Car le bonheur sourit aux toits que l'hirondelle Réjouit de ses chants et caresse à coups d'aile... » Hèlasl dans tous les cœurs la vieille foi s'endort, Sur les autels déserts on a mis le Veau d'Or, L'Évangile moisit dans la bibliothèque, '5>WT la Terre Promise on refuse hypothèque ; le Télégraphe seul est l'astre ofiiciel Qiit Içs regards dévots interrogent au ciel.
Je dirai seulement : « Donnez, pour que la foule Oublie, en le baisant, que votre pied la foule ; >our que votre or, sué par tant de malheureux, Étouffe leurs soupirs en retombant sur eux ;
Pour que votre Pactole, utile dans sa course, Fasse, comme le Nil, perdre des yeux sa source. Et pour que le passant vous tende un jour la main, Si votre char doré se brisait en chemin.
Donnez, car, agitant des torches funéraires, Babœuf ressuscité prêche des lois agraires.
Le sol volcanisé fermente, et, comme Dieu, La Raison vous dira : « L*aumône éteint le feu. »
Pour moi, Lazaroni, jouet de la fortune, Qui me chauffe au soleil et dors au clair de lune. Moi, qui n'ai pour tout bien, comme un gueux espagi Qpe mes chants, ma guitare, un beau ciel, un beau sol, Je n'ai pu leur jeter l'obole qui me manque ; Mais je quête en leur nom : sans puiser à la Banque, Mon portefeuille est riche, et de ses plis ouverts J'ai secoué sur eux mes seuls trésors : Des Vers.
lE 9^%TI 'BO'hLoi'P^%TISTE