LE POÈTE EN PROVINCE
Puis, j'avais annoncé qu'en un large domaine Mon Pégase ouvrirait un sillon par semaine.
Je n'ai pas su tenir ce que je promettais, Et mon jeune crédit mourra sous les protêts...
Hélas I j'ai préludé sous de riants auspices ,
Tout semblait à mon vol offrir des cieux propices ;
Ceux mêmes qu'autrefois, dans ma gaîté sans frein,
J'avais égratignés d'un insolent refrain.
Ont, tuteurs généreux de ma muse inconnue,
Prêté des ailes d'or à son épaule nue ;
La voix, qui tn*a troublé lorsque je sommeillais.
Applaudit ma satire à ses premiers feuillets.
A vous, rares amis dont le bravo m'accueille,
Quand mon poème au vent s'en allait feuille à feuille ;
A vous, dont la pitié réchauffa dans son sein
Ces passereaux frileux égarés par essaim.
Honneur 1 honneur surtout à ces dmes ferventes,
Dans notre Béotie antithèses vivantes,
Qyi de leurs conseils d'or m'ont payé le tribut !
Honneur à vous. Cardon, Michelin et Grabut !
Je suis las de glisser sur votre territoire,
De prodiguer des chants qui n'ont point d'auditoire ;
Je pars, et de ces bords que je croyais amis.
Je secoue, en fuyant, la poudre et les fourmis;
Je pars, mais sans adieu : ma satire allumée.
En cinq explosions ne s'est pas consumée;
Je poursuivrai sans peur mon rôle jusqu'au bout.
Le théâtre a croulé, mais l'acteur est debout.
Créanciers de mes vers, pour acquitter ma dette Je serai, s'il le Êiut, et manœuvre et poète ; De l'art et du travail cumulant les ennuis, Je suerai le matin sur l'œuvre de mes nuits...
Vous dont j'entends gronder le bruyant anathème, Savez-vous bien (hélas, je l'ignorais moi-même!), Savez-vous quel fardeau je m'étais imposé?
Quel miracle inouï je rêvais, quand j'osai En forme d'Hélicon tailler notre montagne, Et dire fiât lux aux brouillards de Champagne? Comme le voyageur, dans son antique essor, Baptisant de son nom une île vierge encor, Insensé, j'avais cru, Cook de la poésie.
Conquérir le premier les bords de la Voulzie. O mes concitoyens ! pardonnez : je le vois, Vos gloires pour fleurir n'attendaient pas ma voix. Heureux paysl ton sol fourmille d' Aristarques ; Tes Solons inconnus attendent des Plutarques; Rivaux des troubadours qui t'illustraient jadis. Tes nouveaux lauréats, grands hommes inédits. De l'ombre d'un bureau, du fond d'une boutique, Régnent sur les beaux-arts et sur la politique, Et l'on ne peut toucher à ce double terrain Sans attenter aux droits d'un orgueil suzerain.
Poète infortuné, sous ta plume prudente En vain tu retiendras l'épigramme pendante; A chaque livraison un jury menaçant