LE POÈTE EN PROVINCE 7I
Donnera la torture au poème innocent :
U flairera partout des délits et des crimes,
Ainsi qu'un or suspect contrôlera tes rimes,
Et les fera sonner tour à tour, à dessein
D'en tirer quelque bruit ressemblant au tocsin.
On montrera du doigt à la foule ignorante
L'injure personnelle, à chaque mot flagrante.
Un magistrat, dit-on, par l'un est bafoué;
L'antre frappe un notaire, et l'autre un avoué;
L'autre un bourgeois du lieu, colossal d'importance,
Dont toi seul n'avais pas soupçonné l'existence.
Lances-tu des cailloux aux Goliaths des cours.
Sur quelque front obscur ils ricochent toujours.
 la face des rois jettes-tu de la boue.
Un maire et deux adjoints vont s'essuyer la joue ;
Et des officieux, en grimaçant l'effroi.
Te parleront tout bas du procureur du roi...
Donnes-tu quelques pleurs à ton noble Mécène,
Dont Texil imprévu fit murmurer la Seine,
L'hémistiche, à Melun, se glissant par hasard.
Flamboie aux murs dorés d'un petit Balthazar,
Et, des juges tardifs excitant les enquêtes.
Le proconsul jaloux veut te livrer aux bêtes.
As-tu blessé l'orgueil d'un bel esprit mutin,
Pour sauver ton repos, fuis, ou, quelque matin,
Pâle encor d'une veille, il faudra que tu coures
Brûler au nez d'un fat tes vers changés en bourres. . .
Hélas! c'est mon histoire... Eh bien! à vous aussi,
Zoïles spadassins, je répondrai : Merci !
Vous avez retrempé mon cœur dans l'amertume ; Le fiel dont il est plein déborde sous ma plume. Pourtant, dormez en paix : de mon brûlant courroux Je n'égarerai point un seul éclair sur vous; Je ne vous rendrai pas outrage pour outrage.
Car vos bourdonnements ne sont pas un orage.
Vous ne méritez pas que l'on vous crache un vers, Et d'un large mépris je vous ai tous couverts. Pour la prostituer, j'estime trop ma haine; L'ouragan, dont le vol courbe l'orgueil du chêne. Dédaigne d'effleurer l'insolent végétal dui se carre au soleil sur le fumier natal. Pour cible hebdomadaire, à mes coups polémiques, Je veux des fats titrés, des sots académiques ; Je veux des ennemis que je puisse, en chemin. Écarter d'un soufflet sans me salir la main.
Venez, gens du pouvoir, dans son nouveau refuge, Relancer et traquer l'insolent qui vous juge. Comme un épouvantail dressez-vous devant moi I Je suis plus fort que vous, c'est pour vous qu'est l'effi^i 1 Qjl'importe qu'on m'enlève une presse, qu'importe Q}ie l'hospitalité ferme sur moi sa porte ; Qjl'importe, pour s'asseoir, au poète rêvant, La chaise du foyer ou la borne en plein vent ! Qjiand il se frotte au peuple, un contact électrique Fait jaillir de son sein la flamme satirique. Je ne m'inspire pas sur des coussins moelleux. Je tiens mal une plume entre mes doigts calleux;