ÉPÎTRE A M. FIRMIN DIDOT I
Ces livres, où les dieux du goût et du génie
Traçaient pour l'avenir leurs oracles sacrés,
Voltigeaient au hasard, dispersés, déchirés,
Semblables dans leur suite aux réponses qu'envoie
La Sibylle de Cume à l'exilé de Troie.
Un peuple envahissant, l'incendie à la main,
Foule aux pieds les débris du colosse romain,
Et le vent du désert sur l'Europe tremblante
Sou£9e, pour l'engloutir, sa poussière brûlante.
Déjà tout s'obscurcit... Mais, lorsque, avec effroi
Ramenant du passé mes yeux autour de moi.
Je cherche les fléaux qu'il semblait nous prédire.
Quel contraste 1 partout le Fanatisme expire ;
A la voix de la Gloire et de la Liberté,
Un autre enthousiasme a partout éclaté,
Plus fécond en exploits que cette frénésie
Dont l'Europe chrétienne épouvantait l'Asie,
Terrible, mais laissant aux peuples satisfaits.
Après un jour d'eiïroi, des siècles de bienfaits.
Qpi donc précipita ce mouvement rapide.
Et comme les Hébreux, quand tout marchait sans guide.
Quel nuage de flamme éclaira par degrés
Une route inconnue aux peuples égarés ?
Honneur à Gutenberg 1 et puisse d'âge en âge Son nom vivre et grandir ainsi que son ouvrage ! Honneur à toi, Mayence 1 il a dans tes remparts Découvert l'art magique utile à tous les arts. Au lieu de fatiguer la plume vigilante.
l6 LE MYOSOTIS
De consumer sans cesse une activité lente A reproduire en vain ces écrits fugitifs.
Abattus dans leur vol par les ans destructif» Pour donner une forme, un essor aux pensées, Des signes voyageurs, sous des mains exercées. Vont saisir en courant leur place dans un mot ; Sur ce métal uni l'encre passe, et bientôt, Sortant multiplié de la presse rapide.
Le discours parle aux yeux sur une feuille humide. O vous, que dépouillaient des vainqueurs insolents, Muses I ne craignez plus que vos trésors brûlants Éclairent leur triomphe, ou que la tyrannie Dans la prison d'un sage enferme le génie, Ou que sur un bûcher elle étouffe sa voix :
Bravant la faux du temps et le sceptre des rois. L'œuvre de la pensée est rapide comme elle, Comme elle insaisissable, et comme elle immortelle. Sans peine, l'univers s'unira bien souvent Aux rêves du poète, aux veilles du savant.
Le génie en courroux, qui, dans un beau délire, Contre les oppresseurs fait révolter la lyre. Croit voir autour de lui le monde s'assembler. Les peuples s'émouvoir et les tyrans trembler; Ainsi, lorsque la Grèce, ivre de chants épiques, A grands flots se pressait aux fêtes olympiques, Agités par les sons du luth national, Tous les cœurs palpitaient d'un mouvement égal, Tous les cris menaçaient la puissance usurpée.
ÉPÎTRE A M. PIRMIN DIDOT 17
Tous les bras étendus imploraient une épée.
Les peuples aveuglés, frappés par le pouvoir,
Q}ii traînaient dans la nuit leurs chaînes sans les voir,
Se relèvent enfin, se parlent, se répondent;
Puis, comme les douleurs, les plaintes se confondent,
Et ne forment bientôt qu'un seul cri menaçant :
Liberté ! — Si ce nom fut souillé par le sang,
S'il fut un cri de mort contre le diadème,
La gloire, la vertu, c*est que le peuple même
Des fers du despotisme armait la Liberté,
Et, successeur des rois, comme eux était flatté;
C'est qu'aux pieds des bourreaux la presse, encor muette.
N'osait à la douleur oflrir un interprète.
Mais, terrible et fécond, l'orage s'est enfui.
Le ciel s'est épuré ; c'est en vain qu'aujourd'hui
D'une époque sanglante on rouvre les abîmes.
Et que pour argument on exhume des crimes ;
Liberté, c'est en vain qu'on cherche à te flétrir !
Tu ne peux maintenant t' égarer ni mourir.
Nul abus ne pourra grandir dans le silence ;
Contre le despotisme et contre la licence
Les partis font tonner leur courroux éloquent.
Et la lumière entre eux jaillit d'un choc fréquent.
Ainsi la vérité, faible solliciteuse,
Qjii, comme la prière, à la cour est boiteuse.
Moins timide et moins lente, osera quelquefois
A travers leur conseil se glisser jusqu'aux rois.
Ils entendront les cris de la douleur plaintive ;
La gloire poursuivra la vertu fugitive,