A M. LEBRUN
Oh 1 qu'il plaît à mon cœur, le Cygne de Mantoue, Lorsque de son pays les souvenirs touchants D*une douce tristesse embellissent ses chants 1 Regarde autour de toi ces temples, ces tourelles, Cet écho qui répond aux voix des pastourelles. Dans la même campagne où les clairons guerriers Faisaient bondir les preux sur leurs blancs destriers, Et ces débris couverts d'une mousse sauvage, £t ces saules pleureurs dont le pâle feuillage Se livre en soupirant aux caresses des eaux.
Tout semble répéter : « Lebrun, prends tes pinceaux. Des guerriers qu'au cercueil Provins a vus descendre Viens fouler parmi nous la poétique cendre, Viens : l'inspiration, amante des cyprès, A l'âme du poète y parle de plus près, Et tu croiras encore, au milieu des décombres, De nos gais troubadours voir folâtrer les ombres. »
Dans ces lieux enchanteurs moi-même que de fois J'ai troublé de tes vers le silence des bois 1 C'est là qu'en bégayant VOde à la Grande Armée, J'ai senti, jeune encor, dans mon âme enflammée Naître la passion de la gloire et des arts.
Si le Dieu qui t'inspire avait, de ses regards. Laissé tomber sur moi quelque faible étincelle, Pour me frayer la route où mon penchant m'appelle ; Si la fortune au moins..., mais elle a, pour toujours, Dans un état obscur enseveli mes jours.
Ainsi, brûlant en vain de franchir la barrière, Je regarde ton char voler dans la carrière, Et je sens malgré moi le bruit de tes succès Réveiller mes désirs..., hélas 1 et mes regrets. Tel l'oiseau prisonnier, qui rêve dans sa cage Aux plaisirs, aux amours, aux concerts du bocage, A travers ses barreaux voit d'un œil envieux Philomèle en chantant s'élever dans les cieux.
S'il ne m'est pas permis de toucher à ta lyre, Je puis du moins te voir, je puis du moins te lire. Inconnu dans les flots de tes admirateurs, Je puis à ta couronne ajouter quelques fleurs. Qii'au passage des grands le vulgaire s'empresse. Et qu'il aille en triomphe étaler sa bassesse ; Mon encens roturier leur serait importun :
Je le garde au Génie et je l'offre à Lebrun.
ETIT%E
^U GÉ'KÉ'HoiL L^ FAYETTE
(Provins, 31 octobre 1829)
tsT-iL vrai? La Fayette, après ce long voyage,
Sans cesse ralenti par un nouvel hommage,
Convié par Tamour à nos banquets obscurs,
Fait passer aujourd'hui son triomphe en nos murs 1
Des fleurs que l'on jetait naguère à la puissance.
Citoyens, couronnez la gloire qui s'avance.
Le siècle des héros a commencé par lui,
Et, le dernier de tous, il le ferme aujourd'hui.
28o PREMIERS VERS
Lorsque, prête à jaillir, une brûlante lave Bouillonnait et grondait sous la patrie esclave. Le nom de La Fayette, illustré dans le camp, Fut le premier éclair échappé du volcan.
Armé pour s'affranchir d'un pouvoir tyrannique, L'Américain tombait sous le fer britannique : A la voix de ce peuple expirant sans secours, Il s'indigne et, fuyant les voluptés des cours, Va porter au combat un front encore humide Des baisers et des pleurs d'une épouse timide. Et depuis, aux vertus instruit par Washington, Ressuscitant pour nous le héros de Boston, Lorsque la Liberté fleurit au Nouveau Monde, II nous en apporta la semence féconde ; Il prévoyait qu'un jour la plante d'outre-mer Saurait nous consoler d'un premier fruit amer.
Tour à tour accueilli, rejeté par la foule, QjLiels tableaux différents son histoire déroule I Ici, le peuple entier qu'a défendu sa voix L'élève dans ses bras comme sur un pavois ; Plus loin, dans le sénat où siégea la puissance, En féice d'elle-même accusant la licence.
Calme à travers les flots d'un parti criminel, Il subit la menace et le nom de Cromwell, Ou, couvrant le malheur d'un glaive tutélaire, Dispute une victime au lion populaire...
Hélas I de ses tyrans le Français délivré,
ÉPÎTRE AU GÉNÉRAL LA FAYETTE 28l
Par la voix des flatteurs à son tour enivré, S'égare dans le crime, et La Fayette abdique, Pour ne point la souiller, sa couronne civique. Sacrifice inouï I Le soldat, sans effort.
Au signal de l'honneur peut embrasser la mort. Et l'orateur, bravant la tribune orageuse.
Élever pour le peuple une voix courageuse ; Mais perdre son amour pour le mieux mériter, Combattre son erreur au lieu de la flatter, Lorsque dans son abîme en aveugle il se jette, — Ah I voilà l'héroïsme et voilà La Fayette I Comme un malade en proie au délire brûlant, Qjie l'art désespéré n'aborde qu'en tremblant. Il voit périr la France, il subit ses injures. Il s'expose à ses coups pour guérir ses blessures, Et devant l'ostracisme il fuit loin de nos bords. Emportant des regrets, mais non pas des remords. Quand des lâches suivaient la bannière ennemie. Il accepta des fers plutôt que l'inÊimie.
Les despotes, dont l'or payait la trahison, Pour cet hôte nouveau n'eurent qu'une prison; Mais que de fleurs alors célébraient sa louange I Une femme, semblable à la veuve du Gange, Importunant les rois, obtint à leurs genoux De s'enfermer vivante au tombeau d'un époux; Et lui, le front paisible et l'âme résignée.
Souriait à la voix de l'Europe indignée, Qiii, plaignant son malheur, maudissant ses bourreaux. Lui jetait des lauriers à travers ses barreaux.