‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 2 sur 76 · ET LES OUVRAGES D HELYETIUS · texte numérisé non relu

ET LES OUVRAGES D HELYETIUS

L'inexécution des lois prouve toujours l'ineptie du législateur. La récompense , la punition , la gloire, l'infamie, sont quatre divinités qui peuvent répandre les vertus , et créer des hommes illustres dans tous les genres! ~T

Pour perfectionner la morale , les législateurs ont deux moyens .vYun, d'unir les intérêts particuliers à l'intérêt généraTfTautre , de hâter les progrès de l'esprit. Mais, pour hâter ces progrès, il faut savoir si l'esprit est un don de la nature , ou l'effet de l'éducation.

C'est le sujet du troisième Discours. %

Tous les hommes ont des sens assez bons pour apercevoir les mêmes rapports dans les objets; ils ont les mêmes besoins , et ils auraient la même mémoire s'ils avaient la même attention.

Tous les hommes bien organisés sont capables d'attention ; tous apprennent leur langue , tous apprennent à lire , et conçoivent au moins les premières propositions d'Euclide. Cela suffit pour s'élever aux plus hautes idées, pourvu qu'ils veuillent faire des efforts d'attention; et, pour faire des efforts, il faut avoir des passions.

Ce sont les passions qui fécondent l'esprit et l'élèvent aux grandes idées. Ce sont elles qui ont formé et conduit Lycurgue , Alexandre, Epaminondas, etc. Ce sont elles qui ont inspiré les vastes projets, les moyens extraordinaires, les mots sublimes, qui sont les saillies des âmes fortement passionnées.

On devient stupide dans l'absence des passions.

Les princes montrent quelquefois de l'esprit pour s'élever au despotisme. Leurs désirs sont-ils remplis : ils n'ont plus le courage de s'arracher aux

délices de la paresse , et ils s'abrutissent dans leurs grandeurs.

Mais tous les hommes sont-ils susceptibles du même degré de passion ?

L'origine des passions est dans la sensibilité physique , dans l'amour du plaisir et la crainte de la douleur, qui remuent également tous les hommes.

L'avare, en se privant de tout, se propose de s'assurer les moyens de jouir des plaisirs et de se dérober aux maux : l'ambitieux a le même objet dans la poursuite des grandeurs. L'amour de la gloire et de la vertu n'est que le désir de jouir des avantages que la gloire et la vertu procurent.

Tous les hommes sont susceptibles de passion au même degré. Tous peuvent aimer avec fureur la gloire et la vertu : tous ont donc la puissance de s'élever aux plus grandes idées, et de faire de grandes choses. Les hommes, nés égaux, deviennent différens par les lois , et par l'éducation , qui doit préparer à l'obéissance et au respect pour les lois. L'éducation est trop négligée ; mais pour savoir ce qu'elle peut faire sur les esprits , il est important de fixer d'une manière précise les idées qu'on attache aux divers noms donnés à l'esprit. C'est ce aue nous allons voir clans le quatrième IMsœursiUf)

Le nom de génie n'est donné qu aux esprits inventeurs. Leur invention porte sur les détails ou sur le fond des choses. C'est le travail excité par les passions, et surtout par celle de la gloire , qui porte l'âme aux grandes méditations, et fait trouver des vérités nouvelles, de nouvelles combinaisons. Les objets dont il est entouré, les circonstances où il est placé , déterminent et bornent le génie.

L'imagination est l'invention des images, comme

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l'esprit est l'invention des idées; elle brille dans les descriptions , les tableaux. Les peintures sont ou grandes ou voluptueuses.

Le sentiment est l'âme de la poésie. L'auteur qui en est privé est toujours en-deçà ou au-delà de la nature. Celui qui n'a que de l'esprit s'éloigne toujours de la simplicité.

L'esprit n'est qu'un assemblage d'idées nouvelles qui n'ont pas assez d'étendue ni d'importance pour mériter le nom de génie. Ainsi Machiavel et Montesquieu sont des génies; La Rochefoucauld et La Bruyère sont des hommes d'esprit.

Le talent est l'aptitude à un seul genre dans lequel on ne porte qu'une invention médiocre.

L'esprit est fin quand il aperçoit de petits objets et donne à deviner.

L'esprit est fort quand il produit des idées propres à faire de fortes impressions.

Il est lumineux quand il rend clairement des idées abstraites.

Il est étendu lorsqu'il saisit un ensemble et voit des rapports éloignés.

Il est pénétrant , profond , lorsqu'il voit tout dans les objets.

Le bel esprit tient plus au choix des mots et des tours qu'au choix des idées.

L'esprit du siècle , l'esprit du monde, est frivole et porte sur de petits objets : s'il s'occupe un moment des grands hommes et des ouvrages célèbres, il cherche à les rabaisser : c'est le dieu de la raillerie , qui considère avec un ris malin et un œil moqueur le Panthéon, l'église de Saint-Pierre, le Jupiter de Phidias.

Le génie , l'esprit, sont les effets de la force ou de la vivacité des passions : le bon sens est l'effet de

leur modération ; il se borne presqu'à l'esprit de conduite.

Mais il est, dit-on, des peuples qui paraissent insensibles aux passions de la vertu et de la gloire. Est-ce la faute du climat ? est-ce celle du gouvernement ?

Dans leurs républiques, Horatius Coclès et Léonidas ne pouvaient être que des héros. Dans ces républiques , les hommes peu passionnés étaient du moins bons citoyens.

Les républiques se corrompent, quand les honneurs et les plaisirs sont attachés à la tyrannie, à la puissance. Les hommes qui auraient été des Scipions et des Camilles , seront des Marius et des Catilinas.

La considération est une gloire diminuée. Lorsqu'elle est attachée au crédit , elle fait des flatteurs et des intrigans. L'argent est-il plus honoré que la vertu : on voit aux Cincinnatus , aux Catons , succéder les Crassus et les Séjans. La plus haute vertu, le vice le plus honteux, sont également l'effet du plaisir que nous trouvons à nous livrer à l'un ou à l'autre.

Il y a dans tous les hommes un désir secret d'être despote, parce que chaque homme a, du plus au moins , le désir de faire servir les autres à son bonheur.

Il ne faut pas toujours des talens et du courage pour établir la tyrannie : il ne faut quelquefois qu'une audace commune et des vices. Le prince commence par diviser les ordres des citoyens, par répandre une sorte d'anarchie , pour faire désirer à une partie de la nation l'abaissement de l'autre. Il fait ensuite briller le glaive de la puissance , met les vertus au rang des crimes , multiplie les déla-

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 29 teurs , veut étouffer les lumières, et proscrit également les Sénèque et les Thraséas.

Mais les despotes donnent à la soldatesque , qui leur est toujours dévouée, le sentiment de la force , et finissent par être ses victimes.

L'histoire des empereurs de Rome et de Constantinople , des sultans des Turcs, des czars, etc., sont une preuve de cette vérité. L'homme le plus coupable de lèse -majesté est donc l'homme qui conseille à son prince de porter à l'excès et de faire trop sentir son autorité.

Les despotes , maîtres absolus des peuples qui n'osent les censurer , n'ont plus d'intérêt de s'instruire. Leurs ministres , placés par l'intrigue , n'ont aucuns principes de justice ni d'administration , aucune idée de vertu. Ainsi l'avilissement des peuples entretient l'ignorance et l'ineptie des princes et des ministres.

Il n'y a de vertu que dans les pays 0" la l?gîg]^tforilinit Fintérêt particulier à l'intérêt général. Dans ces pays où la puissance est partagée entre le peuple, les grands, les rois, la nécessité où se trouvent les citoyens de tous les ordres de s'occuper d'objets importans , la liberté qu'ils ont de tout penser et de tout dire, donnent aux âmes de la force et de l'élévation.

Une petite ville de la Grèce a produit plus de belles actions et de grands hommes , que tous les riches et vastes empires de l'Orient.

La force des passions est proportionnée aux récompensés qu'on leur propose. Les monceaux d'or du "Mexique et du Pérou, en exaltant l'avarice des Espagnols , leur ont fait faire des prodiges. Les disciples de Mahomet et d'Odin , dans l'espérance de posséder les houris ou les valkiries, ont été avides

3o ESSAI SUR LA VIE

de la mort. Partout où les lettres mènent à la considération ou à la fortune , elles sont cultivées avec succès.

Le bon sens , qui est l'effet des passions faibles . ne crée, n'invente, ne change, ni n'éclaire. Quand tout estdans l'ordre, il remplit assez bien les grandes places. Faut-il réformer les abus, il ne montre que de l'ineptie.

Il n'y a que le génie inspiré par les passions fortes qui fonde ou répare la constitution des empires.

Le goût est la connaissance de ce qui plaît au public d'une certaine nation. On acquiert le goût de cette dernière sorte par l'habitude de comparer des jngemens. On acquiert le goût de la première sorte , qui est le vrai goût, par la connaissance profonde de l'humanité.

Pour réussir dans les arts , les sciences et les affaires, il faut d'abord être persuadé qu'on n'excelle pas dans plusieurs genres très-différens. Newton n'est pas compté parmi les poètes , ni Milton parmi les géomètres.

Il est plusieurs talens exclusifs. Il y a même certaines qualités, et même, si j'ose le dire , certaines vertus particulières, exclues par certains talens. L'ipnorance de cette vérité est la source de mille injustices. On vante la modération d'un philosophe, et on se plaint de son peu de sensibilité , sans faire attention qu'il ne doit qu'à l'état tranquille de son âme le talent de l'observation. On veut que l'homme de génie soit toujours sage, et on oublie que le génie est l'effort des passions , rarement compatibles avec la sagesse.

On peut connaître si on est né pour les grandes choses à trois signes certains : i°. Si on aime assez la gloire pour, sacrifier toutes les autres passions ;

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3°. Si on admire vivement les belles actions on les ouvrages consacrés par les suffrages de tous les siècles ; 3°. Si on aime véritablement les grands hommes de son temps.

Après avoir donné ces idées sur les différentes sortes de talens , l'auteur finit, comme il l'avait promis , par nous parler de la science de l'éducation, qui est la connaissance des moyens propres à former des corps robustes , des esprits éclairés , des âmes vertueuses. Ces moyens dépendent absolument du gouvernement. Sous un mauvais gouvernement , la nature et l'éducation ne peuvent rendre les hommes ni éclairés, ni vertueux, parce qu'ils veulent toujours leur Lonhëûr , et que , sous les tyrans , la lumièrirêTl^vwtu~Fre conduisent point au bonheur.

Voilà un exTraît Fidèle du livre de ï E spritTUne s'est point fait d'ouvrage où l'homme soit vu plus en grand, et mieux observé dans les détails. On a dit à Descartes qu'il avait créé l'homme : on peut dire d'Helvétius qu'il l'a connu. Il esjje^i^mer qui ait fondé la morajejnu^ajb^

personnel. Il est celui des philosophes qui a le plus dissipé ces nuages, ces faux systèmes , qui nous déguisent à nous-mêmes et nous donnent de fausses idées de la vertu. Son livre est la production d'une âme vraiment touchée des malheurs qui affligent les grandes sociétés. Personne n'a mieux fait sentir sur quels principes il faut établir un gouvernement, et les inconvéniens de toute constitution politique où les avantages du petit nombre sont préférés au bonheur du grand nombre. « A théniens , )> disait Sol on , vous serez si convaincus qu'il est de » votre intérêt de suivre mes lois, que vous ne serez » pas tentés de les enfreindre. »

Voilà ce que doivent dire tous les législateurs,

et ce que leur prescrit Helvétius. Son livre a encore un avantage qui le met au-dessus de bien d'autres; c'est le style , qui est partout clair et noble. Lorsque l'auteur parle d'une vérité nouvelle ou abstraite, il n'est que simple et précis. A-t-il accoutumé votre esprit à ces idées neuves , son style prend de la majesté , de la force et des grâces. A-t-il à vous présenter une de ces vérités qui intéressent plus particulièrement les hommes : il la pare des richesses de son imagination ; et cette imagination , toujours soumise à la philosophie , l'embellit sans l'égarer. Elle ne sert qu'à rendre les vérités plus sensibles , et , pour ainsi dire , plus palpables. C'est dans la même vue qu'il répand dans son livre tant de contes plaisans ou intéressans. Ces contes sont des apologues ; et s'il les a un peu prodigués , il faut se ressouvenir qu'il écrivait en France , et qu'il parlait à un peuple enfant.

Lorsque cet ouvrage parut à Paris , les vrais philosophes l'estimèrent , les petits moralistes en furent jaloux , les gens du monde, en attendant qu'il fût jugé , en parlèrent avec dénigrement ; les hypocrites s'alarmèrent, et avec raison. Une femme célèbre par la solidité et les agrémens de son esprit ( madame du Deffant ) disait d'Helvétius : « C'est un homme qui a dit le secret de tout le » monde. »

Les théologiens préparèrent un plan de persécution qu'ils firent précéder par des critiques absurdes. On disait dans le Journal chrétien et dans des man démens emphatiques : « Que le pernicieux livre de V Esprit était une vapeur sortie de l'abîme ; que l'auteur était un lion qui attaquait la vertu à force ouverte , un serpent qui tendait des embûches; qu'il mettait l'homme au rang des bêtes;

ET LES OUVRAGES DHELVETIUS. 33 sans respect pour Origène, qui a dit expressément que l'homme opère par la raison , et la bête par l'instinct; que l'auteur a tort de parler de législation , attendu qu'on trouve dans Y Évangile tout ce qu'il faut savoir là-dessus; qu'il n'y a rien dans les livres sacrés, ni dans les SS. Pères de ce qui est contenu dans le Livre de l'Esprit; que l'amour de la gloire et l'amour de la patrie doivent être condamnés comme passions , parce que toutes les passions sont les fruits du péché. »

D'autres théologiens aussi lumineux disaient : « Que la philosophie des encyclopédistes et d'Helvétius répandait une odeur de mort qui infecterait toute la postérité , et que c'était une plante maudite qui étoufferait d'âge en âge le bon grain semé dans le champ du père de famille. »

Helvétius reçut d'abord toutes ces critiques avec tranquillité ; il ne pensa pas même à répondre à des accusations si vagues et si absurdes. Comment l'aurait*il fait? comment prouver, dit Pascal, qu'on n'est pas une porte d'enfer ? Il eut quelque inquiétude lorsqu'il fut menacé d'une censure de la Sorbonne. Il la vit paraître , et ne la trouva que ridicule. Une suite de quelques-unes des propositions condamnées par cette faculté justifiera bien le mépris d'Helvétius.

« La sensibilité physique produit nos idées; ou , ce qui revient au même, nos idées nous viennent par les sens. »

« Le désir de notre bonheur suffit pour nous conduire à la vertu. »

« C'est par de bonnes lois qu'on rend les hommes vertueux. »

«La douleur et le plaisir font penser et agir les hommes. »

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