‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 3 sur 76 · Tome III · texte numérisé non relu

Tome III

« Il faut traiter la morale comme les autres sciences , et faire une morale comme une physique expérimentale* »

« C'est à la différente manière dont le désir du bonheur se modifie > qu'on doit ses vices et ses vertus. »

«Les hommes ne sont point méchans , mais soumis à leurs intérêts. »

« Les actions vertueuses sont les actions utiles au public. »

« De tous les plaisirs des sens , l'amour est le plus vif. »

« Il faut moins se plaindre de la méchanceté des hommes que de l'ignorance des législateurs , qui ont toujours mis en opposition l'intérêt particulier et l'intérêt général. »

« Un sot porte des sottises , comme le sauvageon porte des fruits amers , etc. etc. ».

Quelque temps après que cette censure eut paru, quelques prêtres , et le père Neuville, jésuite , prêchèrent à Paris et à la cour contre le Livre de l'Esprit.

La haine des molinistes et des jansénistes était alors dans la plus grande activité. Ces deux partis s'accusaient réciproquement de trahir les intérêts de la religion; et, pour se justifier, les uns et les autres se piquaient d'un grand zèle contre les philosophes. Les jansénistes avaient plus de crédit dans le parlement, et les molinistes à Versailles. Les jansénistes voulaient faire brûler l'auteur du livre , et les jésuites voulaient se faire honneur à la cour de le persécuter.

11 faut leur rendre justice : plusieurs d'entre eux étaient amis d'Helvétius , autant que des jésuites peuvent être amis. Il avait ménagé leur ordre ; et?

ET LES OUVRAGES D'HELVÉTIUS. 35 dans son ouvrage , où il se moquait de tant de prédicateurs et de docteurs, il n'avait pas cité un seul jésuite. Ces pères lui en savaient gré ; et d'abord ils parlèrent de son livre avec modération; ils lui donnèrent même quelques éloges : mais les jansénistes s'étant déclarés les persécuteurs d'Helvétius, les jésuites prirent bientôt dé l'émulation. Le gazetier ecclésiastique se déchaînait contre lui. Berthier ne pouvait se taire avec bienséance. Enfin le parlement étant près de sévir, les jésuites furent humiliés de n'avoir point encore cabalé.

L'un d'eux , ami depuis vingt ans d'Helvétius (et cette qualité m'empêchera de le nommer), imagina qu'il ferait un honneur infini à lui et à son ordre j s'il pouvait faire rétracter un philosophe. Il ourdit une intrigue contre SOn ami et son bienfaiteur, et la suivit avec l'activité et la perfidie affectueuse d'un prêtre de cour.

Il proposa d'abord à Helvétius de signer une petite rétractation qui devait , clisait-il , lui ramener les bontés de la reine , et le préserver des fureurs jansénistes. Helvétius consentit à répéter dans un écrit particulier ce qu'il avait dit dans sa Préface , «que si, contre son attente, quelques-uns de ses principes n'étaient pas conformes à l'intérêt du genre humain , il déclarait d'avance qu'il les désavouait; et que , sans garantir la vérité d'auciine de ses maximes , il ne garantissait que la droiture et la pureté de ses intentions. »

Lé jésuite se fit d'abord valoir d'avoir obtenu une espèce de rétractation ; mais il en voulait une plus précise, plus détaillée, et surtout humiliante. Il inspirait à la reine la volonté de l'exiger; il montrait à Helvétius la nécessité de s'y résoudre , et n'en pouvait rien obtenir. Il écrivait à madame

Helvétius pour l'effrayer; mais il écrivait à une femme courageuse , déterminée à passer avec son mari et ses enfans dans les pays étrangers. Il réussit mieux auprès de la mère d'Helvétius. Elle fut persuadée que son fils devait à la reine les démarches que cette princesse lui demandait : elle insista, et déchira long-temps le cœur d'Helvétius , sans pouvoir l'ébranler.

Il croyait s'être exprimé dans son livre avec une bienséance et une réserve qui devaient le mettre à l'abri de la censure. Et de plus, il s'était soumis à toutes les formalités juridiques : il avait eu un censeur royal dont il avait respecté les jugemens. Comment donc pouvait-il être coupable? Quand même son livre aurait été répréhensible , on ne pouvait s'en prendre qu'au censeur; et c'est ce qu'on fit craindre à Helvétius. Il ne pouvait soutenir l'idée qu'il allait être la cause de la disgrâce , peut-être même de la perte d'un homme estimable ; et pour le sauver, il signa ce qu'on voulut (i).

Ainsi, pour avoir démontré que l'unique manière de rendre les hommes vertueux et heureux était d'accorder l'intérêt particulier avec l'intérêt général , Helvétius fut traité comme Galilée le fut pour avoir démontré le mouvement de la terre. Galilée, après avoir demandé pardon à genoux , dit en se relevant , E perd si muove. La postérité a été de son avis ; et plus elle s'éclairera , et plus elle pensera comme Helvétius.

On croit bien que sa soumission n'apaisa pas les

(i) Voltaire écrivit à M. Lefebvre La Roche au sujet de cette rétractation : « On m'a parlé d'une rétractation ; je n'y sens rien que >> d'honorable à qui l'a faite : honneur et gloire au persécuté dans » ces sortes de tyrannies » ! (Voyez , dans ce volume, Lettre Pe, relative au Livre de V Esprit. )

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 3j prêtres. Il reçut ordre de se défaire de sa charge; et M. Tercier, son censeur, fut destitué de sa place de premier commis aux affaires étrangères. Ces rigueurs furent l'ouvrage des jésuites. Les jansénistes voulaient aller plus loin. Le parlement, qui assurément n'entendait pas le Livre de V Esprit, allait poursuivre Tercier et Helvétius , lorsqu'un arrêt du conseil , qui se bornait à supprimer le livre , sauva l'auteur et le censeur.

Tandis qu'une secte de théologiens se ménageait le plaisir d'humilier Helvétius, et qu'une autre se flattait de l'espérance de le faire brûler, les journalistes de France mêlèrent leurs voix à celle de ces tigres. Ils traitèrent le Livre de V Esprit comme ils traitent tout ouvrage qui s'élève au-dessus du médiocre. Leurs critiques ont été répétées , et le sont encore par des hommes de bonne foi, et qui n'ont de commun avec les journalistes que de ne pas entendre Helvétius.

On l'accusa de n'avoir rien dit que les anciens n'eussent dit avant lui. Sans doute plusieurs des vérités qui se trouvent dans son livre se trouvent chez les anciens : mais là , elles sont éparses , isolées, sans qu'on ait aperçu les rapports qui sont entre elles. Dans Helvétius, au contraire, elles sont liées, elles s'appuient et forment le système de l'homme.

Cette vérité , toutes nos idées nous viennent des sens , se trouve dans Aristote et dans Epicure ; mais ce n'est que dans Locke qu'elle est développée , démontrée, et qu'elle fonde la connaissance de l'esprit humain ; par conséquent , c'est à Locke qu'elle appartient.

Ce qui est vice au nord est vertu au midi, est dans Montaigne comme dans Helvétius \ mais, dans Mon-

taigne , cette vérité est donnée comme un phénomène dont on ignore la cause ; dans Helvétius , la cause en est assignée. Les vérités appartiennent moins à ceux qui les profèrent comme de simples assertions, qu'à ceux qui les démontrent, les développent, les lient à d'autres vérités et les rendent nlus fécondes.

On accusa Helvétius de manquer de méthode. On a fait le même reproche à Montesquieu ; et ce reproche n'a été fait que par des hommes dont la tète, faute d'attention et de capacité, n'a pas saisi l'ensemble du Livre de V Esprit, ou de l'Esprit des Lois. La chaîne des idées échappe dans Montesquieu , parce qu'il est obligé d'omettre souvent les intermédiaires ; mais cette chaîne n'existe pas moins. Elle échappe dans Helvétius , parce que les idées intermédiaires étant ou très-neuves ou très-importantes, il les développe, il les étend, il les embellit. Alors l'esprit , frappé de plusieurs détails , perd de vue la suite des idées principales ; mais cette suite n'est pas moins dans l'ouvrage.

On osa dire qu'Helvétius anéantissait toutes les vertus (i), parce qu'il faisait de l'intérêt le mobile de toutes les actions. Mais qu'est-ce qu'Helvétius entend par le mot intérêt? l'amour du plaisir, l'aversion de la douleur. A quoi se réduit donc ce

(i) Il est resté généralement dans les têtes que ce livre (l'Esprit) contient des principes dangereux. Quelle platitude! Premièrement, la plupart du temps , on n'a pas voulu comprendre la véritable signification des termes. En second lieu, il ne dépend d'aucun livre, fût-il inspiré , de corrompre la morale , comme malheureusement il ne dépend d'aucun philosophe , quelque bavard ou éloquent qu'il puisse être, de perfectionner la morale. Le gouvernement et la législation ont seuls ce pouvoir ; et c'est d'après leur action et réaction que la morale publique prend tout juste son niveau de sagesse ou de corruption : les livres n'y font rien. (Grimm, Correspondance lit" tëraire , janvier 1772. )

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 3g qu'il dit? à cette vérité éternelle, que, soit dans la vertu, soit dans les plaisirs, le désir de notre bonheur est toujours notre mobile.

On l'accusa aussi de favoriser la corruption des mœurs et le libertinage , parce qu'il parle de l'enthousiasme de vertu et de gloire que l'amour des femmes a souvent inspiré chez les Spartiates , chez les Samnites , et chez nos ancêtres. On voit cependant dans les principes d'Helvétius , que, si le libertinage régnoit chez un peuple , les femmes y seraient trop peu estimées pour que le désir de leur plaire devint un mobile puissant, e^que, quand les plaisirs sont communs ou faciles , on ne les achète ni par des travaux ni par des dangers.

On blâme Helvétius de parler froidement des vertus privées et seulement utiles à de petites sociétés. Ce n'est pas qu'il ne sentît l'estime qui leur est due; il les possédait toutes : mais elles sont moins son objet que les vertus qui contribuent au bonheur et à la gloire des nations; et quand ces grandes vertus sont une fois établies par de bonnes lois, les autres en deviennent la suite nécessaire.

Ce que le commun des lecteurs a le moins pardonné à Helvétius , c'est d'avoir prétendu que tous les hommes naissaient avec la même disposition à l'esprit, et qu'il n'y avait pas d'homme que l'éducation et le travail ne pussent élever au rang de génie. Selon lui , c'est l'éducation seule qui distingue les hommes. La nature les a faits égaux. Il compte pour rien les différences du tempérament, de la constitution physique ; il suppose que l'organe intérieur qui reçoit les sensations, est le même dans toutes les têtes, qu'il reçoit ces sensations de la même manière, qu'il opère dans tous avec la même facilité , et qu'enfin les circonstances seules et 1 edu-

4o ESSAT SUR LA VIE

cation ont fait Newton géomètre , Homère poète , Raphaël peintre , et tel critique un sot. Il emploie toutes ses forces pour établir cette opinion; et il faut convenir que jusqu'à présent il ne Fa pas persuadée. Mais des efforts qu'il fait pour la prouver, il résulte l'évidence d'une très-grande vérité : c'est qu'en général , pour étendre et former nos talens , nos qualités , nous comptons trop sur la nature, et pas assez sur l'éducation. Cette maxime de Locke que nous naissons les disciples des objets qui noib environnent, est mise dans tout son jour par Helvétius. Il faut dire encore que, si chaque homme n'est pas né avec les mêmes dispositions qu'un autre homme , les hommes considérés en masse sont réputés égaux. Le législateur qui commande à vingt millions d'hommes , doit voir à tous les mêmes facultés ; et ses lois, comme celles de la nature , doivent être générales. Elles ne doivent choisir personne pour inspirer à lui seul la vertu ou le génie. C'est au philosophe qui observe les hommes dans le détail à voir les différences que la nature a mises entre eux. Mais ces différences s'anéantissent aux yeux du législateur.

Sans m'arrêter davantage aux critiques faites contre l'un des meilleurs ouvrages de ce siècle, je dirai qu'il fut condamné à Rome par l'inquisition ; mais que cette condamnation , sollicitée par le clergé de France, n'eut aucun effet en Italie. Le livre y fut traduit , admiré et réimprimé. Plusieurs hommes revêtus des premières dignités de l'Eglise, et entre autres le cardinal Passionei , s'empressèrent d'écrire à l'auteur pour le remercier du plaisir qu'il leur avait donné. Un autre cardinal lui mandait qu'on ne concevait pas à Borne la sottise et la méchanceté des prêtres français.

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 41 Tous les journaux d'Italie le comblèrent d'éloges. L'un dit, en parlant du livre : Questa e un opéra che aW umanità apportera infallibilmente un gran vantaggio. Un autre dit de l'auteur : // grande autore deè rallegrarsi , essendo sicuro délia gratitudine et délia stima che per lui avranno i veri dotti, e quelli che ben comprendono le di lui grande idée.

Le succès fut le même en Angleterre. Traduit à Londres , il s'en fit plusieurs éditions dans la première année. En Écosse,Hume et Robertson en par lèrent comme d'un ouvrage supérieur. Plusieurs poètes anglais le célébrèrent. Il n'eut de critiques dans cette île éclairée que celles d'un petit nombre de partisans que s'y conserve la philosophie de Platon, embellie et rendue spécieuse par milord Shaftesbury.

En Allemagne , il parut d'abord deux traductions du livre d'Helvétius. Le fameux Gottsched mit à la tète d'une de ces traductions une préface dans laquelle il dit que « si le Livre de V Esprit a été con- » damné en France et dans un pays qui croit à l'in- » faillibilité du pape, il doit réussir chez les protes- » tans et dans les pays où les hommes ont conservé » leurs droits. » Il ajoute que « l'auteur vient de dé- » truire plusieurs préjugés funestes à sa patrie , et » qu'il éclaire le monde sur les principes de la mo- » raie et de la législation. »

Son livre fut lu avec avidité dans toutes les cours d'Allemagne , et il fut reçu avec les mêmes transports en Suède et jusqu'en Russie. La reine de Suède disait à un homme qu'elle honorait de sa confiance : «Que je voudrais m'entretenir avec Helvétius! je » voudrais au moins qu'il sût le plaisir qu'il me » donne. Écrivez-lui de ma part combien je Fad- » mire. »

L'ambassadeur de France à Pétersbourg lui écrivait : « J'ai trouvé en arrivant l'esprit russe aussi » occupé du vôtre que tout le reste de l'Europe ; et » c'est avec un grand plaisir que je me charge d'être » l'interprète des gens éclairés de cette nation. Je » prends la liberté de m'étendre avec eux sur vos » qualités. Comme citoyen et comme ministre, je » dois connaître et faire connaître tout ce qui honore » ma patrie. »

Le petit nombre de Français dont les suffrages méritent d'être comptés, citaient le Livre de V Esprit avec éloge dans leurs ouvrages, et le défendaient avec chaleur dans la conversation. Voltaire donnait à Helvétius les témoignages les plus flatteurs de son estime.

Vos vers semblent écrits par la main d'Apollon \ Vous n'en avez pour fruit que ma reconnaissance : Votre livre est dicté par la saine raison ; Partez vite , et quittez la France.

Voltaire lui offre un asile; il le console, il le soutient, il l'encourage; il lui souhaite et lui propose de vivre dans une entière indépendance, où il puisse faire usage de son amour pour la vérité, de son éloquence et de son génie. Il écrit en même temps à d'autres personnes qu'il est le partisan le plus zélé d'Helvétius ; que notre nation est bien ridicule , et que sitôt qu'il paraît une vérité parmi nous tout le monde est alarmé, comme si les Anglais faisaient une descente. Il ajoute (i) qu'en Angleterre le Livre de V Esprit n'aurait fait A son auteur que des disciples et des amis , parce qu'au lieu d'hypocrites et de petits importans , les Anglais n'ont que des philosophes qui nous instruisent , et des marins qui nous donnent sur les oreilles. Il invite surtout ses corn-

(i) Lettre IV, relative au Livre de l'Esprit.

ET LES OUVRAGES d'hELVETITJS. 43

patriotes à imiter les Anglais dans leur noble liberté de penser et leur profond mépris pour les fadaises de l'école. Il assure que depuis long > temps il n'a pas vu un seul honnête homme qui , sur les choses essentielles, ne pensât comme Helvétius.

Tant de suffrages illustres , les éditions du Livre de V Esprit qui se succédaient rapidement, son succès chez toutes les nations, le témoignage que l'auteur pouvait se rendre d'avoir fait un livre utile au genre humain , les signes éclatans de la reconnaissance universelle, le doux sentiment de sa gloire, guérirent bientôt les blessures qu'avaient faites à Helvétius la cabale et l'envie. Il fut plus heureux que jamais.

Il passait la plus grande partie de l'année à sa terre de Voré. Bon mari et bon père, content de sa femme et de ses enfans , il y goûtait tous les plaisirs de la vie domestique. Le bonheur de cette famille était remarqué de ceux mêmes qui étaient le moins faits pour le sentir. Une femme du monde disait, en parlant d'eux : « Ces gens -là ne prononcent » point comme nous les mots de mon mari ? ma » femme , mes enfans. »

Helvétius s'était préparé depuis long- temps une autre source de bonheur. A peine avait -il été possesseur de sa terre de Voré , qu'il s'y était livré à son caractère de bienfaisance.

Il y avait dans cette terre un gentilhomme nommé M. de Vasseconcelle. Il ne possédait qu'un petit bien chargé de redevances au seigneur, et depuis long-temps il ne les avait pas payées. Helvétius, en achetant la terre, achetait aussi les droits sur les sommes qu'on devait à Voré. Les gens d'affaires , pour faire leur cour au nouveau seigneur, ne man-

quèrent pas d'exiger avec rigueur tout ce qui lui était dû. Il était arrivé depuis quelques jours, lorsqu'on lui annonça M. de Vasseconcelle. Celui - ci dit à Helvétius que l'état de ses affaires ne lui avait pas permis, depuis plusieurs années, de payer ce qu'il devait au seigneur de Voré; qu'il n'était pas en état dans ce moment de donner le tout ; mais qu'il s'engageait pour l'avenir à payer exactement l'année courante et les arrérages d'une année. Il ajouta que , si on en exigeait davantage , et si on continuait les procédures, on le ruinerait sans ressource. Il pria Helvétius de donner ordre à ses gens d'affaires de cesser leurs poursuites. « Je sais , lui dit le philosophe, que vous êtes un galant homme, et que vous n'êtes pas riche. Vous me payerez à l'avenir comme vous le pourrez ; et voici un papier qui doit empêcher mes gens d'affaires de vous inquiéter. » Il lui donne une quittance générale. M. de Vasseconcelle se jette à ses genoux en s'écriant : ce Ah ! monsieur, vous sauvez la vie à ma femme et à cinq enfans. «Helvétius le relève en l'embrassant? lui parle avec l'intérêt le plus noble et le plus tendre , et lui fait accepter une pension de .mille livres pour élever ses enfans (i).

D'autres gentilhommes ou voisins ou vassaux d'Helvétius , eurent recours à lui dans leurs besoins; plusieurs furent prévenus. Ceux qui, pendant la guerre, avaient une troupe à rétablir ou un équipage à faire, ceux qui avaient des enfans à élever , un bien en désordre , pouvaient compter sur le seigneur de Voré. Entre tous les hommes de

(i) En 1802 , M. Andrieux a mis sur la scène ce trait |le bienfaisance, et sa pièce fait partie de ses OE livres ? qu'il vient de publier en 3 vol. in-So , Paris , 1818

ET lES OUVRAGES D HELVETIUS. 45 cette classe qu'il a obligés , nous ne nommerons que MM. de l'Étang, qui n'ont jamais voulu taire les bienfaits qu'ils ont reçus d'Helvétius.

Si ses fermiers essuyaient quelque perte, si l'année n'était pas féconde, il leur faisait d'abord des remises , et souvent leur donnait de l'argent. Il avait fixé dans ses terres un chirurgien , homme de mérite. Il avait établi une pharmacie bien fournie de tout , et dont les remèdes étaient distribués à tous ceux qui en avaient besoin. Dès qu'un paysan tombait malade, il recevait de la viande, du vin, et tout ce qui convenait à son état. Helvétius allait le voir souvent , il le consolait , il avait soin qu'il fût bien servi ; quelquefois il le servait lui-même. Il avait une manière assez sûre de terminer les procès ; il payait d'abord le prix de la chose contestée.

Il était l'ami zélé et attentif du petit nombre de paysans qui montraient des mœurs et de la bonté ; il était flatté d'avoir pour convives des vieillards , des femmes décrépites, qui avaient toute la grossièreté de leur état , mais qui étaient justes et faisaient du bien.

Il a fait souvent jouir ses amis d'un spectacle délicieux, celui de son arrivée à la campagne. Femmes, vieillards , enfans, venaient l'entourer, l'embrasser, poussaient des cris et versaient des larmes de joie. A son départ, son carrosse était long-temps suivi d'une foule de ses vassaux ou plutôt de ses voisins.

Il excitait le travail dans toutes ses terres ; et il voulait exciter l'industrie à Voré , parce qu'elle pouvait seule donner aux habitans une aisance que leur refuse la stérilité du terrain. Il essaya de faire faire du point d'Alençon ; mais jusqu'à présent cet essai n'a pas réussi. Il a été plus heureux dans une

autre entreprise : après avoir été trompé par des agens infidèles ou peu intelligens , il a enfin établi une manufacture de bas au métier qui fait de jour en jour de nouveaux progrès.

Il passait toutes ses matinées à méditer et à écrire : le reste du jour , il cherchait de la dissipation. Il aimait la chasse ; mais , pour la rendre plus agréable , il n'imaginait pas de multiplier îe gibier. Il est vrai qu'il n'aimait pas à le voir détruire par d'autres que par lui. Cependant il était entouré de braconniers. Il fit faire des défenses sévères ; mais les gardes , qui le connaissaient , ne portaient pas fort loin la sévérité. Un jour , un paysan vint chasser jusque sous les fenêtres du château : Helvétius en fut irrité, et ordonna que cet homme fût veillé de près , et arrêté à la première occasion. Dès le lendemain, on lui amène le coupable : Helvétius , fort en colère, se lève , et court au chasseur que deux gardes traînaient dans la cour du château. Après l'avoir regardé un moment : « Mon ami , lui dit-il , vous avez de grands torts avec moi : si vous aviez besoin de gibier , pourquoi ne m'en avoir pas demandé ? je vous en aurais donné. » Après ce peu de mots , il fit rendre la liberté au paysan, et lui fit donner du gibier.

Cependant madame Helvétius, indignée de l'insolence des braconniers, assurait son mari que tant qu'il ne les punirait pas , ils continueraient leur chasse : il en convint, et promit d'user de rigueur. Il ordonna à ses gardes de faire payer l'amende à quiconque tirerait sur ses terres , et de le désarmer. Peu de jours après ces ordres , ils arrêtent un paysan qui chassait, lui ôtent son fusil, et le conduisent en prison , dont il ne sortit qu'après avoir payé l'amende. Helvétius, informé de cette aven-

ET LES OtTVÏlAGÊS d'hELVETIUS, 4*7 ture, va trouver le paysan, mais en secret, dans la crainte d'essuyer les reproches de madame Helvétius. Après avoir fait promettre à ce braconnier qu'il ne parlerait pas de ce qui allait se passer entre eux , il lui paye le prix de son fusil , et lui rend la somme à laquelle l'amende et les frais pouvaient se monter. Madame Helvétius, de son côté, n'était pas tranquille. Elle disait à ses enfans : « Je suis la cause que ce pauvre homme est ruiné ; c'est moi qui ai excité votre père à faire punir les braconniers. » Elle se fait conduire chez celui qui lui faisait tant de pitié ; elle demande à quoi se monte la somme de l'amende et des frais, et le prix du fusil ; elle paye le tout ; et le paysan reçut l'argent, sans manquer au secret qu'il avait promis à Helvétius (1).

La même année, à son retour à Paris, il lui arriva une petite aventure qui prouve que sa philosophie et sa bonté ne le quittaient jamais. Son carrosse fut arrêté dans une rue par une charrette chargée de bois , et qui pouvait se détourner aisément, et rendre la rue libre. Elle n'en fit rien. Helvétius , impatienté , traita de coquin le conducteur de la charrette. «Vous avez raison, lui dit le paysan, je suis un coquin, et vous un honnête homme; car je suis à pied , et vous êtes en carrosse. — Mon ami , lui dit Helvétius, je vous demande pardon; mais vous venez de me donner une excellente leçon , que je dois payer» : il lui donna six francs , et le fit aider par ses gens à ranger sa charrette. Après avoir passé sept ou huit mois dans ses

(1) Ce trait de bienfaisance du généreux philosophe de Yoré et de sa digne épouse a été le sujet de deux comédies , dont l'une ? intitulée Helvétius à Vbré , a été représentée en l'an vi , et la seconde , sous le titre de un Trait d' Helvétius , a été jouée en l'an ix.

terres, il ramenait sa famille à Paris, et y vivait dans une assez grande retraite avec quelques amis de tous les états , qui lui convenaient par leurs lumières et par leurs mœurs : seulement il donnait un jour de la semaine aux simples connaissances. Ce jour-là, sa maison était le rendez-vous de la plupart des hommes de mérite de la nation et de beaucoup d'étrangers : princes, ministres, philosophes, grands seigneurs, littérateurs, étaient empressés de connaître Helvétius.

Un genre de vie si délicieux ne fut interrompu que par deux voyages agréables. Il voulut voir l'Angleterre, et connaître cette nation célèbre à qui l'Europe doit tant de lumières. Il voulait voir l'effet des bonnes lois et d'une administration vigilante. Il partit pour Londres au mois de mars 1764. Il fut reçu du roi , des hommes en place , des savans , comme devait l'être un homme illustre que sa réputation avait devancé. Il vit les campagnes , il ne les trouva pas mieux cultivées que celles de France ; mais il trouvait des cultivateurs plus heu reux. 11 remarquait dans le peuple de l'intérieur de l'Angleterre beaucoup d'humanité, et rien de cette insolence que les étrangers reprochent quelquefois aux habitans de Londres.

En traversant un bourg de la province d'Yorckshire, un postillon maladroit le renversa; les glaces de la chaise furent brisées , et le postillon , qui avait été fort froissé, jetait des cris. Helvétius, que les éclats des glaces avaient blessé , sortant de sa chaise , les mains sanglantes, ne s'occupa que du postillon. Quelques paysans qui étaient accourus pour les secourir , remarquèrent ce trait d'humanité , et le firent remarquer à d'autres. Dans le moment , Helvétius fut environné de tous les habitans du

ET LES OUVRAGES D HELVETIUS. 4g bourg. Tous s'empressaient de lui offrir leur maison, leurs chevaux, des vivres, enfin des secours de toute espèce. Plusieurs, et même des plus riches, voulaient lui servir de postillon.

Il remarquait dans les Anglais un amour extrême pour leurs enfans. Ce qu'on appelle en France l'esprit de société leur est presque inconnu ; mais ils jouissent beaucoup des douceurs de la vie domestique. L'esprit de société rassemble à Paris des hommes qui ont le besoin des amusemens frivoles : l'esprit de société rassemble les Anglais pour s'occuper des intérêts de l'état et de la prospérité de leur patrie. Ils ne cherchent pas les dissipations , parce qu'ils ont des jouissances solides. On voit peu en Angleterre ce rire, plus souvent le signe de la folie que l'expression du bonheur; mais on voit l'aisance et un sage emploi du temps. On voit un peuple sérieux, occupé, et content. Helvétius , en quittant ce pays où il n'avait point vu l'humanité humiliée et souffrante, répandit des larmes.

11 céda , l'année suivante, aux instances du roi de Prusse (Frédéric II), et de plusieurs princes, qui depuis long-temps l'invitaient à faire un voyage en Allemagne. Depuis qu'on savait qu'il pouvait se déterminer à voyager, les instances devenaient plus vives; et il partit à la fin de l'hiver de 1765. Il était pressé de se rendre à Berlin et de voir un grand homme. Le roi de Prusse voulut le loger, et il ne permit pas qu'il eût une autre table que la sienne. Il l'entretint souvent , et prit pour sa personne et son caractère l'estime qu'il avait pour son esprit. Il fut accueilli avec la même considération chez plusieurs princes d'Allemagne, et surtout à Gotha.

Il remarquait , en général , dans toutes . ces cours et dans la noblesse allemande, de la philosophie , de Tome III. 4

5o ESSAI SUR LÀ VIE

l'amour de Tordre et de l'humanité. Il résulte de cet esprit que , sous le joug de plusieurs princes , dont la plupart sont despotes , le peuple n'est point misérable. Helvétius avait alors quelque crainte d'être encore persécuté en France. Tous les princes d'Allemagne lui offraient à l'envi une retraite. Tous voulaient l'arrêter. Il fut regretté de tous. Cependant, si la persécution s'était renouvelée contre lui, l'Angleterre est le pays qu'il aurait choisi pour asile.

En attendant, il revint en France. On y avait dissous l'Ordre des jésuites. Cette société d'intrigans, cette cabale éternelle, à laquelle se ralliaient tous les ambitieux sans mérite, cette société funeste aux mœurs et aux progrès des lumières , n'avait point été proscrite par des philosophes. Ils auraient détruit l'Ordre ; mais ils auraient bien traité les individus. Les parlemens , pour la plupart jansénistes , avaient traité l'Ordre comme ils le devaient, et les individus avec barbarie.

Helvétius avait appris que ce jésuite qui avait abusé de sa confiance et trahi son amitié (i), ce jésuite qui lui avait fait perdre les bontés de la reine, et animé contre lui les tartufes de la cour , était confiné dans un village- où il souffrait la plus extrême pauvreté. Il alla trouver un des amis de ce malheureux , et lui donna cinquante louis. «Portez-les, lui dit-il, au père *** , mais ne lui dites pas qu'ils viennent de moi. Il m'a offensé, et il serait humilié de recevoir mes secours. »

Helvétius, dans sa retraite de Voré, s'occupait à développer , à prouver les principes du Livre de V Esprit.

Il avait d'abord travaillé à les justifier, à répondre

(i) Ce jésuite est le P. Berthier, ou, suivant Collé , le P. Pleix.

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 5l aux critiques ; mais l'ouvrage fut à peine fini , que les critiques étaient oubliées. Renonçant à ce projet, il aima mieux suivre ses premières idées, et former un plan général d'éducation. C'est le sujet de son Livre de l'Homme, dont il a donné lui-même l'analyse suivante.

Analyse du Livre de V Homme (1).

Après avoir, dans l'exposition de cet ouvrage, dit un mot de son importance, de l'ignorance où l'on est des vrais principes de l'éducation , enfin , de la sécheresse de ce sujet, et de la difficulté de le traiter , il examine , Section Pe , « si l'éducation né- » cessairement différente des divers hommes n'est » pas la cause de cette inégalité des esprits jusqu'à » présent attribuée à l'inégale perfection des or- » ganes. »

L'auteur demande , à cet effet , à quel âge commence l'éducation de l'homme, et quels sont ses instituteurs.

Il voit que l'homme est disciple de tous les objets qui l'environnent, de toutes les positions où le hasard le place , enfin de tous les accidens qui lui arrivent ;

Que ces objets , ces positions et ces accidens ne sont exactement les mêmes pour personne , et qu'ainsi nul ne reçoit les mêmes instructions;

Que , dans la supposition impossible où les hommes eussent les mêmes objets sous les yeux, ces

(i) Dans la plupart des éditions du Livre de l'Homme , cette ana-* lyse a été placée à la fin de ce Livre , en forme de Récapitulation ; il nous a paru plus naturel de la placer ici , après celle du Livre de l'Esprit , puisque cette notice est relative à tous les ouvrages d'Helvétius : c'est d'ailleurs ce qu'a fait M. Lefebvre La Roche, dans l'édition in-iS.

So. , ESSAI SUR LA VIE

objets ne les frappant point dans le moment précis où leur âme se trouve dans la même situation , ces objets en conséquence n'exciteraient point en eux les mêmes idées ; et qu'ainsi la prétendue uniformité d'instruction reçue ? soit dans les collèges, soit dans la maison paternelle, est une de ces suppositions dont l'impossibilité est prouvée, et par le fait, et par l'influence qu'un hasard indépendant des maîtres a et aura toujours sur l'éducation de l'enfance et de l'adolescence.

D'après ces données, il considère l'extrême étendue du pouvoir du hasard , et examine :

Si les hommes illustres ne lui doivent pas souvent leur goût pour tel ou tel genre d'étude , et par conséquent leurs talens et leurs succès en ce même genre ;

Si l'on peut perfectionner la science de l'éducation sans resserrer les bornes de l'empire du hasard;

Si les contradictions actuelles, aperçues entre tous les préceptes de l'éducation , n'étendent pas l'empire de ce même hasard ;

Si ces contradictions, dont il donne quelques exemples , ne doivent point être regardées comme un effet de l'opposition qui se trouve entre le système religieux et le système du bonheur public;

Si l'on pourrait rendre les religions moins destructives de la félicité nationale , et les fonder sur des principes plus conformes à l'intérêt général ;

Quels sont ces principes ;

S'il est possible qu'un prince éclairé les établisse;

Si , parmi les fausses religions , il en est quelques-unes dont le culte ait été moins contraire au bonheur des sociétés, et par conséquent à la perfection de la science de l'éducation ;

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 53 Si , d'après ces divers examens \ et dans la supposition où tous les hommes auraient une égale aptitude à l'esprit, la seule différence de leur éducation ne devrait pas en produire une dans leurs idées et leurs talens. D'où il suit que l'inégalité actuelle des esprits ne peut être regardée, dans les hommes communément bien organisés , comme une preuve démonstrative de leur inégale aptitude à en avoir.

Il examine , Section II :

« Si tous les hommes communément bien orga- » nisés n'auraient pas une égale aptitude à l'esprit. »

Il convient d'abord que toutes nos idées nous viennent par les sens; qu'en conséquence on a du regarder l'esprit comme un pur effet , ou de la finesse plus ou moins grande des cinq sens, ou d'une cause occulte ou non déterminée à laquelle on a vaguement donné le nom d'organisation ;

Que, pour prouver la fausseté de Cette opinion, il faut recourir à l'expérience, se faire une idée nette du mot esprit, le distinguer de l'âme ; et , cette distinction faite, observer :

Sur quels objets l'esprit agit ;

Comment il agit ;

Si toutes ses opérations ne se réduiraient pas à l'observation des ressemblances et des différences, des convenances et des disconvenances que les objets divers ont entre eux et avec nous, et si, par conséquent , tous les jugemens portés sur les objets physiques ne seraient pas de pures sensations ;

S'il n'en serait pas de même des jugemens portés sur les idées auxquelles on domine les noms d'abstraites, de collectives, etc.;

Si, dans tous les cas, juger et comparer serait

autre chose que voir alternativement , c'est-à-dire,

sentir;

Si l'on peut éprouver l'impression des objets, sans cependant les comparer entre eux ;

Si leur comparaison ne suppose point intérêt de les comparer ;

Si cet intérêt ne serait pas la cause unique et ignorée de toutes nos idées, nos actions, nos peines, nos plaisirs, enfin de notre sociabilité.

Sur quoi il observe que cet intérêt prend, en dernière analyse, sa source dans la sensibilité physique ; que cette sensibilité, par conséquent, est le seul principe des idées et des actions humaines;

Qu'il n'est point de motif raisonnable pour rejeter cette opinion ;

Que, cette opinion une fois démontrée et reconnue pour vraie , on doit nécessairement regarder l'inégalité des esprits comme l'effet

Ou de l'inégale étendue de la mémoire ,

Ou de la plus ou moins grande perfection des cinq sens;

Que, dans le fait , ce n'est ni la grande mémoire , ni l'extrême finesse des sens, qui produit et doit produire le grand esprit ;

Qu'à l'égard de la finesse des sens, les hommes communément bien organisés ne diffèrent que dans la nuance de leurs sensations;

Que cette légère différence ne change point le rapport de leurs sensations entre elles; que cette différence, par conséquent, n'a nulle influence sur leur esprit, qui n'est et ne peut être que la connaissance des vrais rapports des objets entre eux.

Cause de la différence des opinions des hommes.

Que cette différence est l'effet de la signification

ET LES OUVRAGES DHELVETIUS. 55 incertaine et vague de certains mots, tels sont ceux de bon , intérêt et de vertu ;

Que, les mots précisément définis et leur définition consignée dans un dictionnaire , toutes les propositions de morale , politique et métaphysique , deviennent aussi susceptibles de démonstration que les vérités géométriques ;

Que, du moment où l'on attachera les mêmes idées aux mêmes mots, tous les esprits adopteront les mêmes principes, en tireront les mêmes conséquences ;

Qu'il est impossible, puisque les objets se présentent à tous dans les mêmes rapports, qu'en comparant ces objets entre eux, les hommes (soit dans le monde physique, comme le prouve la géométrie; soit dans le monde intellectuel , comme le prouve la métaphysique) ne parviennent aux mêmes résultats;

Que la vérité de cette proposition se prouve, et par la ressemblance des contes des fées , des contes philosophiques, des contes religieux de tous les pays, et par l'uniformité des impostures partout employées par les ministres des fausses religions pour accroître et conserver leur autorité sur les peuples.

De tous ces faits, il résulte que, la finesse plus ou moins grande des sens ne changeant en rien la proportion dans laquelle les objets nous frappent, tous les hommes communément bien organisés ont une égale aptitude à l'esprit.

Pour multiplier les preuves de cette importante vérité, Fauteur la démontre encore, dans la même Section , par un autre enchaînement de propositions. Il fait voir que les plus sublimes idées, une fois simplifiées, sont, de l'aveu de tous les philo-

sophes , réductibles à cette proposition claire, le

blanc est blanc , le noir est noir ;

Que toute vérité de cette espèce est à la portée de tous les esprits ; qu'il n'en est donc aucune , quelque grande et générale qu'elle soit , qui , nettement présentée et dégagée de l'obscurité des mots , ne puisse être également saisie de tous les hommes communément bien organisés. Or, pouvoir également atteindre aux plus hautes vérités, c'est avoir une égale aptitude à l'esprit. Telle est la conclusion de la seconde Section.

L'objet de la Section III est la recherche des causes auxquelles on peut attribuer l'inégalité des esprits.

Ces causes se réduisent à deux :

L'une est le désir inégal que les hommes ont dé s'éclairer;

L'autre , la diversité des positions où le hasard les place : diversité de laquelle résulte celle de leur instruction et de leurs idées. Pour faire sentir que c'est à ces deux causes seules qu'on doit rapporter et la différence et l'inégalité des esprits, l'auteur prouve que la plupart de nos découvertes^ sont des dons du hasard;

Que les mêmes dons ne sont pas accordés à tous;

Que néanmoins ce partage n'est pas si inégal qu'on l'imagine;

Qu'à cet égard c'est moins le hasard qui nous manque, que nous qui manquons au hasard;

Qu'à la vérité tous les hommes communément bien organisés ont également d'esprit en puissance; mais que cette puissance est morte en eux, lorsqu'elle n'est point mise en action par une passion telle que l'amour de l'estime, de la gloire, etc. ;

Que les hommes ne doivent qu'à de telles pas-

ET LES OUVRAGES DHELVETTUS. 5y sions l'attention propre à féconder les idées que 4e hasard leur offre ;

Que , sans passions , leur esprit peut , si l'on veut , être regardé comme une machine parfaite , mais dont le mouvement est suspendu jusqu'à ce que les passions le lui rendent.

D'où l'on doit conclure que l'inégalité des esprits est , dans les hommes , le produit et du hasard et de l'inégale vivacité de leurs passions. Mais de telles passions seraient- elles en eux l'effet de la force de leur tempérament? c'est ce qu'Helvétius examine dans la Section IV.

Il démontre :

Que les hommes communément bien organisés sont susceptibles du même degré de passion ;

Que leur force inégale est toujours en eux l'effet de la différence des positions où le hasard les place ;

Que le caractère original de chaque homme ( comme l'observe Pascal ) n'est que le produit de ses premières habitudes ; que l'homme naît sans idées , sans passions , et sans autres besoins que ceux de la faim et. de la soif, par conséquent sans caractère; qu'il en change souvent sans changer d'organisation ; que ces changemens, indépendans de la finesse plus ou moins grande de ses sens , s'opèrent d'après des changemens survenus dans sa position et ses idées ;

Que la diversité des caractères dépend uniquement de la manière différente dont se modifie dans les hommes le sentiment de l'amour d'eux-mêmes.

Que ce sentiment, effet nécessaire de la sensibilité physique, est commun à tous; qu'il produit dans tous l'amour du pouvoir;

Que ce désir y engendre l'envie, l'amour des

richesses , de la gloire , de la considération , de la justice , de la vertu , de l'intolérance , enfin toutes les passions factices dont les noms divers ne désignent que les diverses applications de l'amour du pouvoir.

Cette vérité prouvée , l'auteur montre , dans une courte généalogie des passions, que si l'amour du pouvoir n'est qu'un pur effet de la sensibilité physique, et si tous les hommes communément bien organisés sont sensibles, tous par conséquent sont •susceptibles de l'espèce de passion propre à mettre en action l'égale aptitude qu'ils ont à l'esprit.

Mais ces passions peuvent-elles s'allumer aussi vivement dans tous? Ce qu'on peut assurer, c'est que l'amour de la gloire peut s'exalter dans l'homme au même degré de force que le sentiment de l'amour de lui-même ; c'est que la force de ce sentiment est dans tous les hommes plus que suffisant pour lés douer du degré d'attention qu'exige la découverte des plus hautes vérités; c'est que l'esprit humain , en conséquence , est susceptible de perfectibilité; et qu'enfin, dans les hommes communément bien organisés, l'inégalité des talens ne peut être qu'un pur effet de la différence de leur éducation, clans laquelle différence il faut comprendre celle des positions où le hasard les place.

Dans la Section V, l'auteur se propose de montrer les erreurs et les contradictions de ceux qui,, sur cette question , adoptent des principes différens des miens , et qui rapportent à l'inégale perfection des organes des sens l'inégale supériorité des esprits.

Nul n'a sur cette matière mieux écrit que Rousseau; mais, toujours contraire à lui-même, tantôt il regarde l'esprit et le caractère comme l'effet de

ET LES OUVRAGES DHELVETIUS. 5g la diversité des tempéramens, et tantôt il adopte l'opinion contraire.

Helvétius montre que de ses contradictions à ce sujet il résulte :

Que la vertu, l'humanité, l'esprit et les talens , sont des acquisitions ;

Que la bonté n'est point le partage de l'homme au berceau ;

Que les besoins physiques sont en lui des semences de cruauté ;

Que l'humanité, par conséquent, est toujours le produit, ou de la crainte, ou de l'éducation ;

Que Rousseau, d'après ses premières contradictions , tombe sans cesse dans de nouvelles ; qu'il croit tour à tour l'éducation utile et inutile.

De l'heureux usage qu'on peut faire dans l'instruction publique de quelques idées de Rousseau :

Que , d'après cet auteur, il ne faut pas croire l'enfance et la première jeunesse sans jugement.

Des prétendus avantages de l'âge mûr sur l'adolescence : qu'ils sont nuls.

Des éloges donnés par Rousseau à l'ignorance : des motifs qui l'ont déterminé à s'en faire l'apologiste :

Que les lumières n'ont jamais contribué à la corruption des mœurs; que Rousseau lui-même ne le croit pas.

Des causes de la décadence des empires : qu'entre ces causes Ton peut citer la perfection des arts et des sciences ;

Et que leur culture retarde la ruine d'un empire despotique.

Dans la Section VI , l'auteur considère les divers maux produits par l'ignorance.

Il prouve que l'ignorance n'est point destructive de la mollesse;

Qu'elle n'assure point la fidélité des sujets ;

Qu'elle juge sans examen les questions les plus importantes.

Il cite celle du luxe en exemple.

Il prouve qu'on ne peut résoudre cette question sans comparer une infinité d'objets entre eux;

Sans attacher d'abord des idées nettes au mot luxe ; sans examiner ensuite,

Si le luxe ne serait pas utile et nécessaire : s'il suppose toujours intempérance dans une nation.

De la cause du luxe : si le luxe ne serait pas luimême l'effet des calamités publiques dont on l'accuse d'être Fauteur;

Si , pour connaître la vraie cause du luxe , il ne faut pas remonter à la formation des sociétés , y suivre les effets de la grande multiplication des hommes ;

Observer si cette multiplication ne produit point entre eux division d'intérêt, et cette division une répartition trop inégale des richesses nationales.

Des effets produits , et par le partage trop inégal de l'argent , et par son introduction dans un empire.

Des biens et des maux qu'elle y occasionne.

Des causes de la trop grande inégalité des fortunes.

Des moyens de s'opposer à la réunion trop rapide des richesses dans les mêmes mains.

Des pays où l'argent n'a point de cours.

Quels sont en ces pays les principes productifs de la vertu.

Des pays où l'argent a cours.

Que l'argent y devient l'objet commun du désir

ET LES OUVRAGES DT1ELVETIUS. 6l

des hommes, et le principe productif de leurs actions et de leurs vertus.

Du moment où, semblables aux mers, les richesses abandonnent certaines contrées.

De l'état où se trouve alors une nation.

Du stupide engourdissement qui y remplace la perte des richesses.

Des divers principes d'activité des nations.

De l'argent considéré comme un de ces principes.

Des maux qu'occasionne l'amour de l'argent.

Si, dans l'état actuel de l'Europe, le magistrat éclairé doit désirer le trop prompt affaiblissement d'un tel principe d'activité.

Que ce n'est point dans le luxe , mais dans sa cause productrice , qu'on doit chercher le principe destructeur des empires ;

Si l'on peut porter trop d'attention à l'examen des questions de cette espèce;

Si, dans de telles questions , les jugemens précipités de l'ignorance n'entraînent pas souvent une nation aux plus grands malheurs ;

Si, conséquemment à ce qu'on vient de dire, on ne doit point haine et mépris aux protecteurs de l'ignorance, et généralement à tous ceux qui , supposant aux progrès de l'esprit humain , nuisent à la perfection de la législation , par conséquent au bonheur public, uniquement dépendant de la bonté des lois.

On voit, dans la Section VII, que c'est l'excellence des lois, et non, comme quelques-uns le prétendent , la pureté du culte religieux , qui peut assurer le bonheur et la tranquillité des peuples.

D»u peu d'influence des religions sur les vertus et la félicité des nations.

De l'esprit religieux , destructif de l'esprit législatif.

Qu'une religion vraiment utile forcerait les citoyens à s'éclairer.

Que les hommes n'agissent point conséquemment à leur croyance, mais à leur avantage personnel.

Que plus de conséquence dans leurs esprits rendrait la religion papiste plus nuisible.

Qu'en général les principes spéculatifs ont peu d'influence sur la conduite des hommes ; qu'ils n'obéissent qu'aux lois de leurs pays et à leur intérêt.

Que rien ne prouve mieux le prodigieux pouvoir de la législation que le gouvernement des jésuites.

Qu'il a fourni à ces religieux les moyens de faire trembler les rois et d'exécuter les plus grands attentats.

Des grands attentats.

Que ces attentats peuvent être également inspirés par les passions de la gloire, de l'ambition, et du fanatisme.

Du moyen de distinguer l'espèce de passion qui les commande.

Du moment où l'intérêt des jésuites leur ordonne de grands forfaits.

Quelle secte en France pouvait s'opposer à leurs entreprises.

Que le jansénisme seul pouvait détruire les jésuites.

Que sans les jésuites on n'eût jamais connu tout le pouvoir de la législation.

Que , pour la porter à sa perfection , il faut , ou comme un saint Benoît avoir un ordre religieux, ou comme un Romulus et un Penn avoir un empire ou une colonie à fonder;

ET LES OUVRAGÉS d'hELVETIUS. 63 Qu'en toute autre, position, le génie législatif, contraint par les mœurs et les préjugés déjà établis, ne peut prendre un certain essor , ni dicter les lois parfaites dont l'établissement procurerait aux nations le plus grand bonheur possible.

Que, pour résoudre le problème de la félicité publique, il faudrait préliminairement connaître ce qui constitue essentiellement le bonheur de l'homme.

Helvétius démontre, dans la Section YIII , en quoi consiste le bonheur de l'individu , et par conséquent la félicité nationale, nécessairement composée de toutes les félicités particulières.

Que, pour résoudre ce problème politique, il faut examiner si, dans toute espèce de condition , les hommes peuvent être également heureux, c'està-dire , remplir d'une manière également agréable tous les instans de leur journée.

De l'emploi du temps.

Que cet emploi est à peu près le même dans toutes les professions.

Que si les empires ne sont peuplés que d'infortunés, c'est l'effet de l'imperfection des lois et du partage trop inégal des richesses.

Qu'on peut donner plus d'aisance aux citoyens ; que cette aisance modérerait en eux le désir trop excessif des richesses.

Des divers motifs qui maintenant justifient ces désirs.

Qu'entre ces motifs un des plus puîssans est la crainte de l'ennui.

Que la maladie de l'ennui est plus commune et plus cruelle qu'on n'imagine.

De l'influence de l'ennui sur les mœurs des peuples , et la forme de leurs gouvernemens.

De la religion et de ses cérémonies considérées comme remède à l'ennui.

Que le seul remède à ce mal sont des sensations vives et distinctes.

De là notre amour pour l'éloquence, la poésie, et tous ces arts d'agrément dont l'objet est d'exciter de ces sortes de sensations.

Preuve détaillée de cette vérité.

Des arts d'agrément; de leur impression sur l'opulent oisif : qu'ils ne peuvent l'arracher à son ennui;

Que les plus riches sont en général les plus ennuyés, parce qu'ils sont passifs dans presque tous leurs plaisirs.

Que les plaisirs passifs sont en général les plus courts et les plus coûteux.

Qu'en conséquence c'est au riche que se fait le plus vivement sentir le besoin des richesses.

Qu'il voudrait toujours être mû sans se donner la peine de se remuer.

Qu'il est sans motif pour s'arracher à une oisiveté à laquelle une fortune médiocre soustrait nécessairement les autres hommes.

De l'association des idées de bonheur et de richesse dans notre mémoire : que cette association est un effet de l'éducation.

Qu'une éducation différente produirait l'effet contraire.

Qu'alors, sans être également riches et puissans, les citoyens seraient et pourraient même se croire également heureux.

De l'utilité éloignée de ces principes.

Qu'une fois convenu de cette vérité, on ne doit plus regarder le malheur comme inhérent à la nature même des sociétés , mais comme un accident

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 65 occasionné par l'imperfection de leur législation.

Dans la Section IX , l'auteur traite de la possibilité d'indiquer un bon plan de législation;

Des obstacles que l'ignorance met à sa publication ;

Du ridicule qu'elle jette sur toute idée nouvelle et toute étude approfondie de la morale et de la politique;

De la haine de l'ignorant pour toute réforme ;

De la difficulté de faire de bonnes lois ;

Des premières questions à se faire à ce sujet.

Des récompenses , de quelque espèce qu'elles soient , fût-ce un luxe de plaisir , ne corrompront jamais les mœurs.

Du luxe de plaisir. Que tout plaisir décerné par la reconnaissance publique fait chérir la vertu , fait respecter les lois, dont le renversement, comme quelques-uns le prétendent, n'est jamais l'effet de l'inconstance de l'esprit humain.

Des vraies causes des changemens arrivés dans les lois des peuples.

Que ces changemens prennent leur source dans l'imperfection de ces mêmes lois, dans la négligence des administrateurs, qui ne savent ni contenir l'ambition des nations voisines par la terreur des armes , ni celle de leurs concitoyens par la sagesse des règlemens , et qui d'ailleurs , élevés dans des préjugés nuisibles, favorisent l'ignorance des vérités dont la révélation assurerait la félicité publique.

Que la révélation de la vérité n'est jamais funeste qu'à celui qui la dit.

Que sa connaissance, utile aux nations, n'en troubla jamais la paix.

Qu'une des plus fortes preuves de cette assertion Tome III. 5

est îa lenteur avec laquelle la vérité se propage. Des gouvernemens.

Que , dans aucun , le bonheur du prince n'est , comme on le croit, attaché au malheur des peuples.

Qu'on doit la vérité aux hommes.

Que l'obligation de la dire suppose le libre usage des moyens de la découvrir.

Que , privés de cette liberté , les nations croupissent dans l'ignorance.

Des maux que produit l'indifférence pour la vérité,

Que le législateur, comme quelques-uns le prétendent , n'est jamais forcé de sacrifier le bonheur de la génération présente à celui de la génération future.

Qu'une telle supposition est absurde.

Qu'on doit d'autant plus exciter les hommes à la recherche de la vérité, qu'en général, plus indifférens pour elle, ils jugent une opinion vraie ou fausse selon l'intérêt qu'ils ont de la croire telle ou telle.

Que cet intérêt leur ferait nier au besoin la vérité des démonstrations géométriques.

Qu'il leur fait estimer en eux la cruauté qu'ils détestent dans les autres.

Qu'il leur fait respecter le crime.

Qu'il fait les saints.

Qu'il prouve aux grands la supériorité de leur espèce sur celle des autres hommes.

Qu'il fait honorer le vice dans un protecteur.

Que l'intérêt du puissant commande plus impérieusement que la vérité aux opinions générales.

Qu'un jntérêt secret cacha toujours aux parlemens la conformité de la morale des jésuites et du papisme.

Que l'intérêt fait nier journellement cette

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 67 maxime : «Ne fais pas à autrui ce que tu ne vou- » drais pas qu'on te fit. »

Qu'il dérobe à la connaissance du prêtre honnête riomme, et les maux produits parle catholicisme, et les progrès d'une secte intolérante parce qu'elle est ambitieuse , et régicide parce qu'elle est intolérante.

Des moyens employés par l'Église pour s'asservir les nations.

Du temps où l'Eglise catholique laisse reposer ses prétentions.

Du moment où elle les fait revivre.

Des prétentions de l'Eglise prouvées par le droit.

De ces mêmes prétentions prouvées par le fait.

Des moyens d'enchaîner l'ambition ecclésiastique.

Que le tolérantisme seul peut la contenir; peut, en éclairant les esprits, assurer le bonheur et la tranquillité des peuples, dont le caractère est susceptible de toutes les formes que lui donnent les lois, le gouvernement, et surtout l'éducation publique.

La Section X traite de la puissance de l'éducation , des moyens de la perfectionner; des obstacles qui s'opposent aux progrès de cette science;

De la facilité avec laquelle, ces obstacles levés, l'on tracerait le plan d'une excellente éducation.

L'éducation peut tout.

Les princes sont , comme les particuliers , le produit de leur instruction.

L'auteur donne une idée générale de l'éducation physique de l'homme.

Il expose dans quel moment et quelle position l'homme est susceptible d'une éducation morale.

Quels sont les obstacles qui s'opposent à la perfection de cette partie de l'éducation.

L'intérêt du prêtre est le premier obstacle.

L'imperfection de la plupart des gouvernement est le second obstacle.

Toute réforme importante dans la partie morale de l'éducation en suppose une dans les lois et la forme du gouvernement.

Cette réforme faite , et les obstacles qui s'opposent aux progrès de l'instruction une fois levés, le problème de la meilleure éducation possible est résolu.

Le but de l'auteur , dans sa conclusion , est de prouver l'analogie de ses opinions avec celles de Locke ;

De faire sentir toute l'importance et l'étendue du principe de la sensibilité physique ;

De répondre au reproche de matérialisme et d'impiété ;

De montrer toute l'absurdité de telles accusations, et l'impossibilité pour tout moraliste éclairé d'échapper, à cet égard, aux censures ecclésiastiques.

Cet ouvrage est la suite du Livre de V Esprit. C'est le j même fond d'idées vraies, avec de plus grands développemens peut-être , avec plus de profondeur dans les principes et d'étendue dans les conséquences. Son dessein n'étant pas de le publier de son vivant 7 il n'eut pas le temps de donner à sa composition le même degré de perfection qu'à son livre de V Esprit. La violence de la persécution avait beaucoup diminué de son amour pour la gloire. Le seul désir d'être utile après lui l'animait encore. Sa belle âme était sensiblement touchée du bien que doivent

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 6g produire un jour ses écrits ; mais il ne voulait plus rien donner au public.

Il voyait la philosophie, persécutée par des cabales puissantes , se former peu de disciples et aucun protecteur. Il en était affligé , inais il n'en était pas étonné. «La vérité, disait-il, qui ne peut jamais nuire au genre humain, ni même à aucune de ces grandes sociétés qu'on appelle les nations, est souvent opposée aux intérêts de ce petit nombre d'hommes qui sont à la téte des peuples. Ici vous avez de grands corps qui sont tous remplis de ce qu'on appelle Y esprit de corps. Us tendent sans cesse à usurper les uns sur les autres , et tous sur la patrie. Elle devient comme une grande famille, où les aînés veulent exclure les cadets de tout partage. Comment sera reçu de ces corps un philosophe qui viendra leur dire : «Avant tout, soyez citoyens; » voilà vos fonctions, remplissez-les avec zèle ; voilà » vos droits , conservez-les sans les étendre?» Là, des ministres d'un esprit borné et d'un caractère altier, incapables de voir les abus qui se sont introduits, et ceux qui tiennent à la constitution de l'état, sont conduits par la routine, et la suivent. Ils n'ont point l'habitude de méditer : iront-ils la prendre ? C'est ce qu'il faudrait faire cependant pour corriger ces abus que la philosophie vient leur montrer. Ils ont des fantaisies , des projets pour leurs favoris, leurs parens : croyez-vous qu'ils puissent entendre dire sans impatience qu'ils ne doivent avoir en vue que le bien de l'état? Qu'ont-ils à désirer ? de ne point éprouver de contradiction. Et pour cela que faut-il faire? ôter à l'autorité toutes ses bornes, dût-on lui ôter toute sa solidité. Mais ces abus que les ministres respectent ou tolèrent , h qui sont-ils nuisibles? à la patrie, qui n'est qu'un

vain nom. A qui peuvent-ils être utiles? aux grands. Jugez ce que ces grands penseront d'une secte d'hommes qui leur proposent d'être modérés et justes. Le prince, les grands, sont environnés de prêtres , qui , dans les siècles d'ignorance , régnaient sur les princes et sur les peuples. Si le monde s'éclaire , ils seront moins respectés , et on les verra comme des hommes souvent dangereux. Peut-on leur savoir mauvais gré de l'espèce de rage avec laquelle ils déchirent la philosophie? Doit-on s'étonner qu'ils soient bien reçus dans les cours , où ils viennent dire : Dieu vous a donné la puissance; il nous charge de l'apprendre aux peuples : au lieu de vous fatiguer à faire de bonnes lois, à donner l'exemple de l'amour de la patrie, forcez les na-> tions à nous croire, et laissez -nous faire : cela est plus aisé.

» Vous voyez la cupidité des hommes de mon ancien état, et celle des courtisans. Ces gens-là laisseront-ils établir en paix que leurs fortunes ne sont pas toujours légitimes , et qu'ils en font un usage odieux? pourront- ils consentir qu'on les fasse rougir de ces mêmes richesses , qui sont l'aliment de leur orgueil ? Vous voyez que la philosophie doit être poursuivie dans les palais et jusque dans les cabanes, par les classes de la société qui, du moins pour un moment, déterminent l'opinion. Et devant qui la philosophie a-t-elle à se défendre? Quels sont ses juges? des sots. Mais, direzvous , il y a dans la nation des gens de lettres estimables qui, sans être au nombre des philosophes, adoptent leurs principes , s'en parent et les répandent. Je réponds qu'il y en a peu. Les hommes qui n'ont que de l'esprit sont les rivaux humiliés des hommes de génie , et les détestent. Vous auriez

ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. 71 compté plus d'un bel-esprit clans les détracteurs de Pescartes et de Corneille, et, plus près de nous, dans ceux de Voltaire , de Montesquieu , de Buffon et de Fontenelle. La philosophie réduit le bel-esprit, les petits talens , à leur juste valeur; et ils ont intérêt d'unir leurs voix à celle des hommes frivoles et corrompus qui s'élèvent contre toute liberté de penser. Savez-vous pourquoi, depuis la révolution d'Angleterre, la philosophie y est honorée et heureuse? C'est qu'en Angleterre l'intérêt général et l'intérêt particulier ne sont point opposés ; c'est qu'il y règne l'amour de l'ordre et de la patrie. Si l'honneur véritable, si l'esprit du citoyen, si les vraies vertus renaissaient jamais chez les nations où la philosophie est persécutée , elle y aurait de la considération. Si ces nations, au contraire, tombent sous le despotisme , et par conséquent se corrompent de plus en plus, la philosophie y sera proscrite pour jamais. »

C'est d'après ces idées qu'Helvétius était revenu à son premier talent, et qu'il ne s'occupait plus que de son poème du Bonheur. Ce talent qu'il avait laissé sans en faire usage, n'était point affaibli : on peut en juger par le sixième chant, et par une partie du quatrième. Il comptait travailler plusieurs années à cet ouvrage, et le donner lorsque ses amis et lui en seraient contens. Et à quel degré de perfection ne l'aurait-il pas porté?

On remarqua , au commencement de 1771, quelques changera ens dans son humeur et dans ses goûts; on ne lui trouvait pas sa sérénité ordinaire \ il aimait moins les conversations qu'il avait le plus aimées; l'exercice le fatiguait; il n'allait presque plus à la chasse. Ce changement n'alarmait pas sa famille et ses amis : on était bien loin de le regar-

der comme un signe de décadence; on l'attribuait à des causes morales. Ces dernières années ont été l'époque des malheurs publics auxquels Helvétius fut fort sensible. Le désordre des finances, et le changement de constitution de l'état, répandirent une consternation générale. Un plus grand nombre de suicides dans le royaume, un plus grand nombre dans la capitale, sont de tristes preuves de cette consternation. Des maux physiques l'augmentaient encore : les récoltes n'étaient point abondantes. Tant que la disette a duré, les aumônes d'Helvétius n'ont pas permis à ses vassaux d'en souffrir. Dans ces années malheureuses , il a prolongé son séjour à sa campagne, qui lui devenait plus chère par le besoin qu'elle avait de lui : et d'ailleurs le spectacle d'une misère qu'il ne pouvait soulager, lui rendait triste le séjour de Paris. Il y faisait cependant de grands biens. Tous les jours on introduisait chez lui , avec beaucoup de mystère, quelques nouveaux objets de sa générosité. Souvent, en leur présence, il disait à son valet de chambre : «Chevalier, je vous défends de parler » de ce que vous voyez , même après ma mort. »

Il lui arrivait quelquefois d'étendre ses libéralités sur d'assez mauvais sujets ; et on lui en faisait des reproches : «Si j'étais roi, disait-il, je les corrige- » rais; mais je ne suis que riche, et ils sont pau- » vres ; je dois les secourir. »

Sa bonne constitution et une santé rarement altérée semblaient lui promettre une longue vie : cependant , de jour en jour, il sentait qu'il perdait ses forces. Une attaque de goutte qui se portait à la tête et à la poitrine , lui ôta d'abord la connaissance, et bientôt la vie.

Le a 6 décembre 1771 , il fut enlevé à sa famille,

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ET LES OUVRAGES d'hELVETIUS. .7 3

à ses amis, aux infortunés, et à la philosophie.

Peu d'hommes ont été traités par la nature aussi bien qu'Helvétius. Il en avait reçu la beauté , la santé et le génie. Dans sa jeunesse, il était très-bien fait ; ses traits étaient nobles et réguliers ; ses yeux exprimaient ce qui dominait dans son caractère , c'est-à-dire, la douceur et la bienveillance (i). Il avait l'âme courageuse et naturellement révoltée contre l'injustice et l'oppression.

Personne n'a dû être plus convaincu que lui , que, pour réussir à tout, il ne faut que vouloir fortement. Il avait été bon danseur, habile à l'escrime, tireur adroit , financier éclairé , bon poète , grand philosophe, dès qu'il avait voulu l'être. Il avait aimé beaucoup les femmes , mais sans passion , et entraîné par les sens. 11 n'avait pas dans l'amitié de préférence exclusive : il y portait plus de procédés que de tendresse. Ses amis , dans leurs peines , le trouvaient sensible , parce qu'il était bon : dans le cours ordinaire de la vie, ils lui étaient peu nécessaires. Sa conversation était souvent celle d'un homme rempli de ses idées , et il les portait quelquefois dans un monde qui n'était pas digne d'elles.

(i) Si le terme de galant homme n'existait pas dans la langue française , il aurait fallu l'inventer pour Helvétius ; il en était le prototype. Juste , indulgent, sans humeur , sans fiel, d'une grande égalité dans le commerce , il avait toutes les vertus de la société , et il les tenait en partie de l'idée qu'il avait prise de la nature humaine . il ne lui paraissait pas plus raisonnable de se fâcher contre un méchant homme qu'on trouve dans son chemin , que contre une pierre qui ne s'est pas rangée. L'habitude qu'il avait contractée de généraliser ses idées et de n'en voir jamais que les grands résultats , en le rendant quelquefois indifférent sur le bien , l'avait rendu aussi le plus tolérant des hommes : mais cette tolérance ne s'étendait que sur les vices particuliers de la société; car, pour les auteurs des maux publics , il les pendait ou les brûlait sans miséricorde. (Grimm, Correspondance littéraire , janvier 1772.)

y4 ESSAI SUR LA VIE

Il aimait assez la dispute , et il avançait des paradoxes pour les voir combattre : il aimait à faire penser ceux qu'il en croyait capables ; il disait qu'il allait avec eux à la chasse des idées. 11 avait les plus grands égards pour l'amour-propre des autres ; et il se paraît si peu de sa supériorité , que plusieurs hommes d'esprit qui le voyaient beaucoup ont été long - temps sans la deviner. Il craignait le commerce des grands ; il avait d'abord avec eux l'air de l'embarras et de l'ennui. Il a aimé la gloire avec passion , et c'est la seule passion qu'il ait éprouvée : elle lui a fait aimer le travail , mais elle n'a point inspiré ses bienfaits ; personne ne les a cachés avec plus de soin. 11 n'aurait pas donné à ses plaisirs un temps qu'il destinait à l'étude; et, dans sa jeunesse même , lorsqu'il était retiré dans son cabinet, il n'était permis de l'interrompre qu'aux malheureux.

Nota,. Dans cet Essai sur les ouvrages d'Helvétius , Saint-Lambert ne fait mention que des trois principaux : le Livre de l'Esprit, celui de l'Homme, et le Poème du Bonheur. On doit depuis à M. Frai> cois de Neufchâteau la connaissance d'une épître sur l'Orgueil et la Paresse de l'Esprit, dont Helvétius a soumis à Voltaire trois leçons successives ; et le Magasin encyclopédique (1814) a publié une épître sur l'Amour de l'Étude , adressée à madame du Châtelet par un élève de Voltaire, avec des notes du maître : ces deux pièces sont évidemment d'Helvétius. Les Progrès de la Raison dans la recherche du vrai, publiés pour la première fois dans une édition de Londres, en 1777, et X Essai sur le Droit et les Lois politiques du gouvernement , inséré- en l'an iv dans la Décade philosophique , lui ont été

ET LES OUVRAGES D'HELVETIUS.' j5 attribués; et Ton y retrouve en effet les mêmes principes et la même force de style ; cependant on ne pourrait affirmer qu'ils soient réellement de lui.

M. Pierre Didot a joint à l'édition des OEuvres de Montesquieu qu'il a publiée en 1795 , les notes qu'Helvétius avait tracées en marge d'un exemplaire de V Esprit des Lois.

M. Firmin Didot possède un exemplaire précieux des OEuvres de Voltaire , qui , outre les additions et corrections de la main de Voltaire luimême, est chargé de notes au crayon de la main d'Helvétius. L'édition est celle d'Amsterdam, 1739, et ne forme que quatre volumes in-8°. Dans le premier volume, qui contient la Henriade , on trouve en marge beaucoup de traits de crayon ; mais on n'a pas la clef du système qu'Helvétius s'était fait pour distinguer ces marques, qui tombent ordinairement sur les idées les plus saillantes et sur les plus beaux vers. Quelquefois des critiques sont écrites en toutes lettres ; mais la plupart ne sont plus lisibles. On voit, par les coups de crayon en marge de la tragédie de Brutus , contenue dans le tome second , l'admiration qu'Helvétius avait pour les grands sentimens développés dans cette pièce. La Mort de César, dans le troisième volume, donne lieu à la même observation. Les premiers et derniers feuillets de chacun des volumes sont écrits au crayon, de la main d'Helvétius ; mais à peine peuton en déchiffrer quelques lignes.

Ces notes et ces remarques , du plus vif intérêt lorsqu'elles sont jointes aux ouvrages auxquels elles ont rapport, n'en présenteraient aucun si on les imprimait séparément.

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