‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 5 sur 76 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le bonheur est l'objet des désirs de tous les hommes, et non pas de leurs réflexions. En le cherchant sans cesse , ils s'instruisent peu des moyens de l'obtenir , et il ne leur a fait faire jusqu'à présent que quelques maximes, quelques chansons, et peu d'ouvrages.

Les philosophes de l'antiquité s'occupaient beaucoup de cet objet important; mais ils ont donné plus de phrases que d'idées. Il y a bien de l'esprit dans les traités de Vitâ beatâ , de Tranquillitate â'nimi, de Sénèque , et très-peu de philosophie.

Les moralistes modernes soumis à la superstition, qui ne peut régner sur l'homme qu'autant qu'elle le rabaisse et l'épouvante , ont fait la satire de la nature humaine , et non son histoire ; ils promettent de la peindre, et ils la défigurent : ils exilent le bonheur dans le ciel , et ne supposent pas qu'il habite la terre. C'est par le sacrifice des

Elaisirs qu'ils nous proposent de mériter ce boneur, qu'ils ont placé au-delà de la vie. Chez eux le présent n'est rien , l'avenir est tout; et dans les plus belles parties du monde , la science du salut a été cultivée aux dépens de la science du bonheur.

Quelques philosophes modernes ont fait de petits traités sur le bonheur; les plus célèbres sont ceux de Fontenelle et de Maupertuis.

Fontenelle , qui n'a été long-temps qu'un belesprit , n'était pas encore philosophe quand il a fait son traité. Il ne savait pas alors généraliser ses idées; il répand dans son ouvrage quelques vérités utiles et finement aperçues; mais il arrange son système pour son caractère , ses goûts et sa situa-

(i) Cette Préface du Poème du Bonheur est de Saint-Lambert; elle précédait son Essai sur la vie et les ouvrages d'Helvëtius , qui fut d'abord imprimé ea tète de ce poëme.

8o PRÉFACE, tion. Dans ce système, les âmes sensibles ne trouvent rien pour elles : il apprend peu de choses sur la manière de rendre le bonheur plus général , et nous dit seulement comment Fontenelle était heureux.

Maupertuis , esprit chagrin et jaloux , malheureux, parce qu'il n'était pas le premier homme de son siècle ; Maupertuis , avec le secours de deux ou trois définitions fausses, en donnant nos désirs pour des tourmens , le travail pour un état de souffrance, nos espérances pour des sources de douleur, nous représente comme accablés sous le poids de nos maux. Selon lui , l'existence est un mal; et, en dissertant sur le bonheur , il paraît tenté de se pendre.

Après ces tristes et vains raisonneurs , et d'autres dont nous ne parlerons pas , on doit entendre avec plaisir un vrai philosophe , un homme aimable , aimé, et heureux , parler du bonheur ; et nous pensons que le public ne verra pas sans intérêt l'esquisse que nous lui présentons.

On y trouve une saine philosophie , de grandes idées , des tableaux sublimes, de la verve, de l'énergie , une foule d'images et de vers heureux. Si le plan ne se trouve pas exactement rempli , s'il y a de fréquentes négligences dans les détails , quelques tours , quelques expressions prosaïques , si l'harmonie n'est pas toujours assez variée et assez vraie , ces défauts sont expiés par des beautés de la première classe. Une partie de ces défauts se trouve dans le poème de Lucrèce , rempli d'ailleurs d'une fausse philosophie; et cependant ce poème a franchi avec gloire le long espace de vingt siècles.

Lucrèce et Helvétius sont morts avant d'avoir achevé leurs poèmes. Nous espérons que le Français sera traite avec la même indulgence que le Romain a obtenue de son siècle et de la postérité. Il la mérite par cet amour cle l'humanité , ce désir du bonheur des hommes qui est répandu dans cet ouvrage , comme dans ses deux antres , et qui anima l'auteur dans tout le cours de sa vie,

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