D'HELVÉTIUS A M. LE MARQUIS DE
J'ai reçu, monsieur, en arrivant dans ma terre, les nouveaux ouvrages sur l'agriculture que vous m'adrçssez. Les observations qu'ils renferment sont sans doute très-bonnes comme recueil d'observations physiques; mais si on les regarde comme d'une utilité prochaine à la France, on se trompe. Il faut, avant d'en profiter, que le paysan sache lire; et, pour apprendre à lire, il faut qu'il soit plus riche. Il faut même qu'il soit en état de faire des expériences, et d'acheter de nouveaux outils. Le peut-il? S'il en a les moyens, sa routine et ses préjugés lui permettront-ils ces tentatives?
Sera-ce donc les propriétaires eux-mêmes qui profiteront de ces observations ? mais les propriétaires riches, et en état de faire des expériences sur leur ter-
rain, demeurent tous à Paris, s'occupent d'autres emplois et peu d'agriculture. S'ils habitent la campagne, c'est pour peu de temps ; c'est plutôt pour pressurer la bourse de leurs fermiers que pour les encourager. Il faut vivre à Paris. On a des enfans à placer, des protecteurs à cultiver. C'est donc la forme du gouvernement qui s'oppose à ce que les propriétaires riches restent à la campagne. Quant aux propriétaires malaisés qui sont obligés de s'y fixer, ils sont dans le cas du paysan.
Il faut donc commencer tout le traité de l'agriculture par un traité de finance et de gouvernement, pour rendre plus riche l'habitant de la campagne. Qu'il soit de son intérêt d'être industrieux, et laissez faire cet intérêt; vous pouvez être sûr qu'il cultivera bien les terres. C'est alors que les lumières des physiciens pourront être utiles aux agriculteurs. Si l'on ne commence pas par mettre les habitans de la campagne à leur aise, et que les propriétaires riches n'aient point d'intérêt d'habiter leurs terres, je regarde alors tout ce qu'on dira sur l'agriculture comme inutile. C'est comme un homme qui ferait une très-belle machine, mais qui, lorsqu'elle serait faite, ne pourrait agir, faute d'eau pour la faire mouvoir.
Il est toujours bon cependant que les esprits se tournent vers ce but d'utilité publique et de première nécessité. A force d'en parler et de s'en occuper, il peut venir dans la fantaisie d'un ministre d'y penser aussi. Et pourquoi cette fantaisie-là ne lui viendrait-elle pas comme une autre? Alors, en remontant aux vrais principes qui seraient la base de l'agriculture , les observations recueillies sur ce sujet trouveraient leur place, et seraient utiles aux expériences.