‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 61 sur 76 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

D'HELVÉTIUS A L'ABBÉ CHAUVELIN

Ce que vous me mandez, monsieur, de l'état actuel de vos affaires du parlement m'a fait réfléchir sur les causes qui ont empêché ce corps médiateur entre le roi et ses sujets de jouir de tout le crédit et de toute l'autorité dus à cette prérogative. J'ai cherché quels étaient vos ennemis naturels. J'ai vu, d'une part, des ministres qui veulent être despotiques, des grands seigneurs indignés que des bourgeois aient le droit de les juger ; de l'autre, le clergé jaloux que toute espèce de puissance

DIVERSES. 25<7 île soit pas entre ses mains , et qui voudrait que toute autorité dans l'état lui soit subordonnée. Il ne faut pas que le parlement se flatte de jamais gagner ces deux sortes d'ennemis. Il a plus à espérer de l'inconséquence et de l'amovibilité des premiers; mais il n'y a jamais de trêve à faire avec les derniers. C'est un corps éternel que les circonstances forcent parfois à changer de maximes, et jamais à les abandonner, parce que son intérêt y est trop étroitement attaché, et que cet intérêt n'est jamais celui des parlemens, ni des citoyens qu'ils protègent. C'est dans notre histoire même que se trouvent toutes les preuves que je pourrais vous en fournir. Il est presque aussi impossible aux parlemens de s'attacher ces deux espèces d'ennemis, qu'à la France de se croire amie de l'Angleterre. Ces étals peuvent faire des trêves passagères ; mais leur position respective et la différence de leur intérêt en feront des ennemis éternels : il ne s'agit entre eux que de s'attraper.

Quels sont les amis-nés du parlement? le public, qui ne peut lui nuire , et dont il peut attendre un grand crédit. Qui peut le soutenir contre la tyrannie des grands et les intrigues sourdes du clergé? le public, dont l'opinion, à la longue, force l'autorité à être juste. Mais cette opinion ne se fonde que sur la certitude que le parlement est le protecteur des lois , de la liberté et de la propriété des citoyens. C'est un titre que les parlemens n'ont pas toujours respecté, il faut l'avouer, soit en abandonnant pour leurs propres intérêts la cause des peuples quand les ministres ont voulu les fouler , soit en se prêtant aux impulsions du clergé quand il voulait persécuter un homme de lettres. Le clergé a toujours fait adroitement de sa cause la cause de l'état; et le parlement n'a jamais voulu voir que c'était son intérêt qu'il abandonnait pour celui des prêtres. Il est peu d'hommes de lettres persécutés dans Tome III. 17

ces derniers temps qui ne l'aient été précisément pour avoir établi dans leurs ouvrages des principes favorables aux magistrats. Le clergé l'a bien vu : aussi n'at-il pas manqué , par son cri ordinaire d'impiété et d'irréligion, de sonner l'alarme, et de vous engager à persécuter les meilleurs amis que vous ayez dans le public. Ne vous y trompez pas : un écrivain célèbre a de nombreux partisans; il n'a même de célébrité que pour avoir enseigné aux hommes des vérités qui les touchent ou qui les flattent. C'est d'après ces vérités qu'on le juge, et non d'après vos arrêts. Que gagnez-vous en le condamnant? Vous prêtez vos armes aux prêtres, dont vous augmentez le crédit. Sans vous en faire des amis, vous augmentez le nombre de vos ennemis de tous les partisans de l'écrivain que vous cherchez à persécuter.

Il y a long-temps qu'il est démontré que ce ne sont que les biens de la terre que recherche le clergé en prêchant les biens du ciel. Tout homme de génie opposé à ses prétentions en doit être nécessairement persécuté. Soyez-en le protecteur; établissez autant qu'il est en vous le droit naturel de la tolérance ; c'est le moyen de ruiner la puissance rivale du clergé : vous multiplierez le nombre de vos partisans, parce quê tons les hommes attachés à des opinions quelconques sauront que vous seuls les empêchez d'êire persécutés. Ils ne verront en vous que des protecteurs, et des protecteurs que divinise le zèle que chaque secte a pour ses sentimens.

Que le parlement se souvienne toujours qu'il n'est rien sans le public ; que ce n'est que par la protection du public qu'il peut contrebalancer le pouvoir de ses ennemis. Le progrès des lumières l'affoiblit de jour en jour; et, si vous savez profiter des circonstances, vous forcerez vos rivaux à n'être qu'utiles, et à renoncer aux intrigues. Les jésuites eux-mêmes cesseront de vous

DIVERSES. 25g donner de l'ombrage. Vous rendrez mutiles tous les pièges que ces moines dangereux tendent aux gens de bien et aux hommes de génie.

La liberté de la presse sera toujours à l'avantage du parlement, quand il se montrera le protecteur-né des gens de lettres et des citoyens. Si vous négligez ces maximes, on peut prédire que dans peu le parlement sera le mépris des grands par sa faiblesse , et celui des petits par des prétentions ridicules qu'il ne pourra faire valoir.

Votre amitié, monsieur, m'a permis ces réflexions; le zèle pour un corps que je crois utile à l'état me les a suggérées. La persécution qu'il a voulu me faire essuyer ne m'empêche pas de voir ses véritables intérêts : je les crois étroitement liés avec la gloire du souverain et le bien de ses peuples.

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