D'HELVÉTIUS A MONTESQUIEU
Sur son manuscrit de V Esprit des Lois (i).
J'ai relu jusqu'à trois fois, mon cher président, le ma* nuscrit que vous m'avez fait communiquer. Vous m'aviez vivement intéressé pour cet ouvrage à La Brède. Je n'en connaissais pas l'ensemble. Je ne sais si nos têtes fran-
(i) On a imprimé dans plusieurs papiers publics qu'Helvétius , lors du grand succès de l'Esprit des Lois , en avait témoigné sa surprise à quelques-uns de ses amis intimes. Voici le fait, tel qu'on le tient d'Helvétius. Il était l'ami du président de Montesquieu , et passait beaucoup de temps avec lui dans sa terre de La Brède, pendant ses tournées de fermier-général. Dans leurs conversations philosophiques , le président communiquait à son ami ses travaux sur
çaises seront assez mûres pour en saisir les grandes beautés : pour moi, elles me ravissent. J'admire l'étendue du génie qui les a créées , et la profondeur des recherches auxquelles il a fallu vous livrer pour faire sortir la lumière de ce fatras de lois barbares dont j'ai toujours cru qu'il y avait si peu de profit à tirer pour l'instruction et le bonheur des hommes. Je vous vois , comme le héros de Milton , pataugeant au milieu du chaos, sortir victorieux des ténèbres. Nous allons être , grâce à vous, bien instruits de l'esprit des législations grecques, romaines, vandales et visigothes; nous connaîtrons le dédale tortueux au travers duquel l'esprit humain s'est traîné pour civiliser quelques malheureux peuples opprimés par des tyrans ou des charlatans religieux. Vous nous dites : voilà le monde comme il s'est gouverné, et comme il se gouverne encore. Vous lui prêtez souvent une raison et une sagesse qui n'est au
V Esprit desLois. Il lui fit ensuite passer le manuscrit avant de l'envoyer à l'impression. Helvétius , qui aimait l'auteur autant que la vérité , fut affligé , en lisant cet ouvrage , d'y retrouver des opinions qu'il avait combattues de vive voix et par lettres ; qu'il croyait d'autant plus dangereuses qu'elles allaient être consacrées en maximes politiques par un des plus beaux génies de la France , et dans un livre étincelant d'esprit et rempli de vérités grandes et neuves. Sa modestie naturelle , et son admiration pour l'auteur des Lettres persanes , lui inspirant de la défiance pour son propre jugement, il pria Montesquieu de permettre qu'il communiquât son manuscrit à un ami commun, à Saurin, auteur de Spartacus , esprit solide et profond , que tous deux estimaient comme l'homme le plus vrai et le juge le plus impartial. Saurin fut du même avis qu'Helvétius. Quand l'ouvrage eut paru , et qu'ils en virent le prodigieux succès , sans changer d'opinion , ils se turent , en respectant le jugement du public et la gloire de leur ami.
Comme'quelques idées de Montesquieu ont servi depuis à fortifier de grands préjugés , et que des passions particulières les ont érigées en principes-pratiques , il est utile de faire connaître les jugemens que les amis de Montesquieu lui adressaient à lui-même : c'est pour cette raison que nous publions cette lettre à Montesquieu , et la suivante , adressée par Helvétius à Saurin.
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fond que la vôtre , et dont il sera bien surpris que vous lui fassiez les honneurs.
Vous composez avec les préjugés, comme un jeune homme entrant dans le monde en use avec les vieilles femmes qui ont encore des prétentions, et auprès desquelles il ne veut qu'être poli et paraître bien élevé. Mais aussi ne les flattez-vous pas trop ? Passe pour les prêtres. En faisant leur part de gâteau à ces cerbères de l'Eglise , vous les faites taire sur votre religion ; sur le reste, ils ne vous entendront pas. Nos robins ne sont en état ni de vous lire ni de vous juger. Quant aux aristocrates et à nos despotes de tout genre, s'ils vous entendent, ils ne doivent pas trop vous en vouloir; c'est le reprocha que j'ai toujours fait à vos principes. Souvenez-vous qu'en les discutant à La Brède je convenais qu'ils s'appliquaient à l'état actuel; mais qu'un écrivain qui voulait être utile aux hommes devait plus s'occuper de maximes vraies dans un meilleur ordre de choses à venir, que de consacrer celles qui sont dangereuses , du moment que le préjugé s'en empare pour s'en servir et les perpétuer. Employer la philosophie à leur donner de l'importance, c'est faire prendre à l'esprit humain une marche rétrograde , et éterniser des abus que l'intérêt et la mauvaise foi ne sont que trop habiles à faire valoir. L'idée de la perfection amuse nos contemporains; mais elle instruit la jeunesse, et sert à la postérité. Si nos neveux ont le sens commun , je doute qu'ils s'accommodent de nos principes de gouvernement, et qu'ils adaptent à des constitutions, sans doute meilleures que les noires, vos balances compliquées de pouvoirs intermédiaires. Les rois eux-mêmes, s'ils s'éclairent sur leurs vrais intérêts (et pourquoi ne s'en aviseraient-ils pas?), chercheront, en se débarrassant de ces pouvoirs, à faire plus sûrement leur bonheur et celui de leurs sujets.
En Europe, aujourd'hui la moins foulée des quatre
parties du monde , qu'est un souverain alors que toutes les sources des revenus publics se sont égarées dans les cent mille canaux de la féodalité qui les détourne sans cesse à son profit? La moitié de la nation s'enrichit de la misère de l'autre; la noblesse insolente cabale, et le monarque qu'elle flatte en est lui-même opprimé sans qu'il s'en doute. L'histoire bien méditée en est une leçon perpétuelle. Un roi se crée des ordres intermédiaires; ils sont bientôt ses maîtres, et les tyrans de son peuple. Comment contiençlraient-ils le despotisme ? ils n'aiment que l'anarchie pour eux, et ne sont jaloux que de leurs privilèges , toujours opposés aux droits naturels de ceux qu'ils oppriment.
Je vous l'ai dit, je vous le répète, mon cher ami; vos combinaisons de pouvoir ne font que séparer et compliquer les intérêts individuels au lieu de les unir. L'exemple du gouvernement anglais vous a séduit. Je suis bien loin de penser que cette constitution soit parfaite. J'aurais trop à vous dire sur ce sujet. Attendons > comme disait Locke au roi Guillaume, que des revers éclatans, qui auront leur cause dans le vice de cette constitution, nous aient fait sentir ses dangers; que la corruption , devenue nécessaire pour vaincre la force d'inertie de la chambre haute, soit établie par les ministres dans les communes, et ne fasse plus rougir personne : alors on verra le danger d'un équilibre qu'il faudra rompre sans cesse pour accélérer ou retarder les mouvemens d'une machine si compliquée. En effet, n'est-il pas arrivé de nos jours qu'il a fallu des impôts pour soudoyer des parlemens qui donnent au roi le> droit de lever des impôts sur le peuple?
La liberté même dont la nation anglaise jouit, est-elle bien dans les principes de cette constitution plutôt que dans deux ou trois bonnes lois qui n'en dépendent pas, que les Français pourraient se donner, et qui seules
/ DIVERSES. 263 rendraient peut-être leur gouvernement plus supportable? Nous sommes encore loin d'y prétendre. Nos prêtres sont trop fanatiques et nos nobles trop ignorans pour devenir citoyens, et sentir les avantages qu'ils gagneraient à l'être, à former une nation. Chacun sait qu'il est esclave, mais vit dans l'espérance d'être sousdespote à son tour.
Un roi est aussi esclave de ses maîtresses, de ses favoris, et de ses ministres. S'il se fâche, le coup de pied qu'en reçoivent ses courtisans se rend et se propage jusqu'au dernier goujat. Voilà , j'imagine , dans un gouvernement, le seul emploi auquel peuvent servir les intermédiaires. Dans un pays gouverné par les fantaisies d'un chef, ces intermédiaires qui l'assiègent cherchent encore à le tromper, à l'empêcher d'entendre les vœux et les plaintes du peuple sur les abus dont eux seuls profitent. Est-ce le peuple qui se plaint que l'on trouve dangereux? non, c'est celui qu'on n'écoute pas. Dans ce cas, les seules personnes à craindre dans une nation sont celles qui l'empêchent d'être écoutée. Le mal est à son comble quand le souverain, malgré les flatteries des intermédiaires, est forcé d'entendre les cris de son peuple arrivés jusqu'à lui. S'il n'y remédie promptement, la chute de l'empire est prochaine. Il peut être averti trop tard que ses courtisans l'ont trompé.
Vous voyez que par intermédiaires j'entends les membres de cette vaste aristocratie de nobles et de prêtres, dont la tête repose à Versailles, qui usurpe et multiplie à son gré presque toutes les fonctions du pouvoir par le seul privilège de la naissance, sans droit, sans talent, sans mérite, et retient dans sa dépendance jusqu'au souverain, qu'elle sait faire vouloir et changer de ministre selon qu'il convient à ses intérêts.
Je finirai , mon cher président , par vous avouer que je n'ai jamais bien compris les subtiles distinctions sans
cesse répétées sur les différentes formes de gouvernement. Je n'en connais que de deux espèces; les bons et les mauvais : les bons, qui sont encore à faire ; les mauvais, dont tout l'art est , par différens moyens, de faire passer l'argent de la partie gouvernée dans la bourse de la partie gouvernante. Ce que les anciens gouvernemens ravissaient par la guerre, nos modernes l'obtiennent plus sûrement par la fiscalité ; c'est la seule différence de ces moyens qui en forme les variétés. Je crois cependant à la possibilité d'un bon gouvernement, où , la liberté et la propriété du peuple respectées, on verrait l'intérêt général résulter, sans toutes vos balances, de l'intérêt particulier. Ce serait une macliine simple, dont les ressorts, aisés à diriger, n'exigeraient pas ce grand appareil de rouages et de contrepoids si difficiles à remonter par les gens malhabiles qui se mêlent le plus souvent de gouverner. Ils veulent tout faire , et agir sur nous comme sur une matière morte et inanimée qu'ils façonnent à leur gré, sans consulter ni nos volontés , ni nos vrais intérêts ; ce qui décèle leur sottise et leur ignorance. Après cela, ils s'étonnent que l'excès des abus en provoque la réforme; ils s'en prennent à tout, plutôt qu'à leur maladresse, du mouvement trop rapide que les lumières de l'opinion publique impriment aux affaires. J'ose le prédire, nous touchons à cette époque.
D'HELVÉTIUS A M. SAURIN, Sur le manuscrit de l'Esprit des Lois.
J'ai écrit , mon cher Saurin , comme nous en étions convenus, au président, sur l'impression que vous avait faite son manuscrit, ainsi qu'à moi. J'ai enveloppé mon jugement dans tous les égards de l'intérêt et de l'amitié. Soyez tranquille, nos avis lie l'ont point blessé. Il aime dans ses amis la franchise qu'il met avec eux. Il souffre volontiers les discussions , y répond par des saillies, et change rarement d'opinion. Je n'ai pas cru, en lui exposant les nôtres, qu'elles modifieraient les siennes ; mais nous n'avons pas pu dire :
Cur ego amicum
Offendam in nugis ? hœ nugœ séria ducent In mcda derisum semel , exceptumque sinistré.
Quoi qu'il en coûte, il faut être sincère avec ses amis. Quand le jour de la vérité luit et détrompe l'amourpropre , il ne faut pas qu'ils puissent nous reprocher d'avoir été moins sévères que le public.
Je vous envoie sa réponse , puisque vous ne pouvez pas me venir chercher à la campagne. Vous la trouverez telle que je l'avais prévue. Vous verrez qu'il avait besoin d'un système pour rallier toutes ses idées , et que, ne voulant rien perdre de tout ce qu'il avait pensé , écrit ou imaginé depuis sa jeunesse , selon les dispositions particulières où il s'est trouvé , il a dû s'arrêter à celui qui contrarierait le moins les opinions reçues. Avec le genre d'esprit de Montaigne, il a conservé ses préjugés d'homme de robe et de gentilhomme : c'est
la source de toutes ses erreurs. Son beau génie l'avait élevé dans sa jeunesse jusqu'aux Lettres persanes : plus âgé , il semble s'être repenti d'avoir donné ce prétexte à l'envie de nuire à son ambition. Il s'est plus occupé à justifier les idées reçues, que du soin d'en établir de nouvelles et de plus utiles. Sa manière est éblouissante. C'est avec le plus grand art du génie qu'il a formé l'alliage des vérités et des préjugés. Beaucoup de nos philosophes pourront l'admirer comme un chef-d'œuvre. Ces matières sont neuves pour tous les esprits ; et moins je lui vois de contradicteurs et de bons juges, plus je crains qu'il ne nous égare pour long-temps.
Mais que diable veut - il nous apprendre par son Traité des Fiefs ? est-ce une matière que devait chercher à débrouiller un esprit sage et raisonnable? Quelle législation peut résulter de ce chaos barbare de lois que la force a établies, que l'ignorance a respectées, et qui s'opposeront toujours à un bon ordre de choses? Sans les conquérans qui ont tout détruit, où en serions-nous avec toutes ces bigarrures d'institutions? Nous aurions donc hérité de toutes les erreurs accumulées depuis l'origine du genre humain ,• elles nous gouverneraient encore; et, devenus la propriété du plus fort ou du plus fripon, ce serait un terrible remède que la con-> quête pour nous en débarrasser. C'est cependant l'unique moyen , si la voix des sages se mêle à l'intérêt des puissances, pour les ériger en propriétés légitimes. Et quelles propriétés que celles d'un petit nombre , nuisibles à tous, à ceux mêmes qui les possèdent, et qu'elles corrompent par l'orgueil et la vanité ! En effet , si l'homme n'est heureux que par des vertus, et par des lumières qui en assurent le principe , quelles vertus et quels talens attendre d'un ordre d'hommes qui jouissent de tout et peuvent prétendre à tout dans la société par le seul privilège de leur naissance? Le travail de la
DIVERSES. 267 société ne se fera que pour eux ; toutes Jes places lucratives et honorables leur seront dévolues; le souverain ne gouvernera que par eux , et ne tirera des subsides de ses sujets que pour eux. N'est-ce pas là bouleverser toutes les idées du bon sens et de la justice? C'est cet ordre abominable qui fausse tant de beaux esprits , et dénature parmi nous tous les principes de morale publique et particulière.
L'esprit de corps nous envahit de toutes parts. Sous le nom de coiys , c'est un pouvoir qu'on érige aux dépens de la grande société. C'est par des usurpations héréditaires que nous sommes gouvernés. Sous le nom de Français, il n'existe que des corporations d'individus, et pas un citoyen qui mérite ce titre. Les philosophes eux-mêmes voudraient former des corporations : mais, s'ils flattent l'intérêt particulier aux dépens de l'intérêt commun , je le prédis , leur règne ne sera pas long, l^s lumières qu'ils auront répandues éclaireront tôt ou tard les ténèbres dont ils envelopperont les préjugés
D'HELVÉTIUS A M. LEFEBVRE-L AROCHE , Sur la Constitution d'Angleterre.
Vous admirez beaucoup le gouvernement anglais, mon ami ; je suis de moitié avec vous. J'en ai dit du bien, et ne cesserai d'en dire jusqu'à ce qu'il s'en forme un meilleur. Mais ne le jugez pas sur ce qu'en dit Montesquieu. Il serait loin encore de la perfection , quand le modèle existerait comme son imagination l'a embelli . Curieux de voir de près le jeu de cette machine, je Ym
trouvée compliquée et bien embarrassée dans ses rouages. Pouvait-on mieux à l'époque de sa formation? j'en doute. Quand les circonstances n'auraient pas forcé de la composer des éiémens que l'on avait sous la main , avait-on toutes les lumières nécessaires pour s'en approprier d'autres? On craignit de détruire entièrement l'ancien édifice; on bâtit sur des ruines, et l'on en étaya d'autres. C'est de ces débris disparates et mal assortis que se forma la constitution anglaise. Si l'impossibilité de mieux faire et la force de résistance qu'opposaient de grands intérêts Font fait adopter, c'était déjà un grand exemple donné à l'univers de la perfectibilité des gouvernemens. La Grande-Bretagne, par sa position seule, qui donne un caractère particulier à ses habitans, en a tiré de grands avantages. Ils eussent été immenses, si sa constitution, vicieuse dans quelques-unes de ses bases, en s'améliorant par une bonne représentation , par une distribution mieux proportionnée de ses pouvoirs, avait empêché de germer les principes corrupteurs qui la dominent aujourd'hui. C'était alors un grand pas vers le bonheur des nations d'avoir pu forcer un roi à reconnaître quelques droits de son peuple, à respecter sa liberté , et à ne plus lever arbitrairement les impôts. Mais tout n'était pas fait. Après avoir lié les mains à leur despote, et s'être donné un grand principe d'activité, les Anglais sont restés en beau chemin. Pour s'être imaginé avoir un meilleur gouvernement que leurs voisins, ce qui n'était pas difficile, ils ont cru qu'ils n'avaient qu'à le laisser marcher.
Plusieurs fois la prérogative royale a tenté de se relever, et mis leur constitution en péril. Au lieu de songer aux remèdes, ils n'ont fait que changer de roi ou de ministres ; ce qui n'arrive pas sans de rudes convulsions , et sans que la fortune publique ne coure de grands risques. Leur industrie et leur commerce ,
DIVERSES. 269 sources de grandes richesses au dedans, ont maintenu leur crédit au dehors, mais n'ont fait qu'accroître cette prodigieuse inégalité de fortunes qui corrompt tous les pouvoirs, et devient pour la nation entière une banque où se calculent tous les vices et toutes les vertus. Un ministre est sûr d'y réaliser ses projets dès qu'il connaît le tarif de toutes les probités. La constitution anglaise a suffi pour développer la plus grande activité dans ce peuple. Elle n'a pas prévu les moyens qui en maîtrisent les effets, et les empêchent d'être nuisibles. C'est en exagérant ses forces que ce gouvernement étend sa puissance, et que tôt ou tard il l'affaiblira. L'époque n'en est peut-être pas éloignée.
Si l'Angleterre avait une bonne constitution , et telle que la raison humaine perfectionnée pourrait la donner, ce serait un système lié dans toutes ses parties, fondé sur la nature de l'homme, et calculé sur tous ses rapports sociaux , et non sur des chimères de puissance et de prospérité publique qui rendent un grand nombre d'individus étrangers au bonheur qu'ils envient autour d'eux.
Cependant jusqu'ici la nation anglaise a eu la vanité de se croire exclusivement heureuse. Elle l'est, en effet, plus que tous ses voisins, malgré l'inquiétude ou la mode qui la fait voyager et promener son ennui dans toutes les contrées de l'Europe. La grande inégalité des richesses y produit une multitude d'oisifs qui , fatigués de jouissances, ou entraînés par l'exemple, vont chercher ailleurs de nouveaux désirs et de nouvelles sensations. Mais ceux qui restent dans leurs foyers , occupés d'industrie et de commerce , recueillent les fruits de la liberté, ont des mœurs, des goûts simples, qui les rapprochent un peu de la nature et les garantissent en partie de la corruption de ceux qui gouvernent.
Ce qui empêchera l'Anglais d'être généralement plus
heureux, c'est que ses écrivains lui vantent trop sa constitution que nos philosophes, de leur côté, s'obstinent à croire parfaite ; c'est que le coup d œil de mépris Jeté sur l'esclavage et la superstition des autres peuples la lui fait encore chérir davantage. Il croit lui devoir toute sa prospérité, qui n'est cependant que l'art d'un habile négociant faisant servir à sa fortune la sottise et l'incurie de ses voisins. Mais attendons qu'ils se réveillent, que leurs tyrans s'avilissent au point de s'en faire mépriser : alors, d'eux-mêmes, les élats reprendront une nouvelle vie. Il est temps qu'ils songent à devenir libres.
Les gouvernemens des grands états vont tous sourdement au despotisme, comme l'homme qui a toujours sa tendance naturelle vers son intérêt personnel. Les lumières y naissent souvent trop tard pour éclairer les causes qui l'accélèrent. Ce n'est presque jamais que dans l'état de maladie qu'on s'occupe des vices qui minent la constitution ; et souvent il arrive que l'ignorance des remèdes ou les essais qu'on en fait accélèrent la mort.
Cependant les nations de l'Europe ont encore de l'énergie; de grandes lumières sont répandues chez quelques-unes, et leurs ministres ne sont pas si habiles qu'on ne puisse profiter de leurs fautes pour anéantir leur pouvoir et le rendre au peuple. Les grands veulent gouverner, et sont ignorans. Le clergé s'avilit par ses richesses et ses mauvaises mœurs. Les corps de justice n'ont que des prétentions ridicules. Dès que le peuple sentira sa force et ses moyens , il dissipera tous ces fantômes de la tyrannie. Alors la constitution anglaise sera utile au monde; ses abus mêmes, éclairés par une longue expérience, serviront à les faire éviter. Le progrès naturel des connaissances amènera plus d'accord., pli)3 de simplicité dans les plans d'une associa-
DIVERSES. 271 lion libre. Les pouvoirs seront plus distincts, moins compliqués , et plus accommodés au jeu de la machine politique.
C'est un grand mal quand un des pouvoirs a trop d'énergie pour suspendre l'action qui serait utile, et emploie des moyens dangereux pour la précipiter ou l'égarer; c'est un grand mal quand une nation maîtresse de voter ses subsides est entraînée malgré elle ; par des circonstances impérieuses ou par des représentai corrompus, à les accorder contre ses propres intérêts; c'est un grand mal quand une chambre des pairs héréditaires, placée entre le monarque et les sujets, a, pour éterniser ses privilèges , un appui dans la prérogative royale , dont elle étend les abus , qu'elle partage toujours aux dépens du peuple; c'est un grand mal quand un clergé dont le roi est le chef suprême, entre comme partie intégrante dans la législation , et ne doit rien à la nation qu'il a encore le droit d'enseigner ; enfin c'est un grand mal quand il n'y a dans un corps politique d'énergie pour l'intérêt commun que dans une grande opposition qui s'effraie souvent d'un danger alors qu'il n'est plus temps de le prévenir.
Voilà pourtant ce chef-d'œuvre qu'a fait naître le cours des siècles, et pour lequel les Anglais ont répandu tant de sang. La raison perfectionnée ne nous servirait-elle pas mieux que le hasard des circonstances n'a pu faire nos voisins? Quels si grands avantages trouvet-on dans cette lutte éternelle de pouvoirs qui fatigue le peuple, et n'est qu'une trêve mal assurée, garantie parla rivalité des parties, et souvent dangereuse sans les moyens corrupteurs employés par ses ministres pour les réduire à l'impuissance? Quel étrange gouvernement que celui où , même pour faire le bien , la corruption devient un moyen légal et nécessaire !
Tant que les débris de la féodalité comprimeront les
ressorts de cette vaste machine, la liberté y sera toujours orageuse et mal affermie. Voyez le clergé : ses membres, représentans-nés dans le corps législatif, n'y sont unis que par leur intérêt et par l'ambition des places dont le roi dispose. Les grands , qui ont tout à espérer du pouvoir exécutif et rien à attendre du peuple , mettront-ils en balance ses intérêts avec les leurs ? les faits ne le prouvent pas.
Aussi le peuple se plaint-il souvent des atteintes portées à sa liberté, qui n'est qu'une concession fondée sur des chartres, au lieu d'être un droit reconnu que l'homme tient de la nature. Les lois assurent sa propriété : mais n'est-elle pas violée sans cesse par les contributions énormes qu'imposent avec tant de facilité les trop longs parlemens?
Le territoire de tout l'empire britannique ne forme que la moitié de celui de la France, et l'inquiétude qui tourmente les Anglais leur fait chercher des possessions sur toute la surface du globe. Ils en ont d'immenses en Asie et en Amérique; ce qui fait comparer cet empire à un moineau qui veut s'élever dans les airs avec des ailes d'aigle.
Que les voisins de l'Angleterre se donnent de meilleurs gouvernemens que le sien , elle se verra forcée d'améliorer sa constitution ; ce qui peut être plus difficile que d'en créer une, parce qu'un bâtiment simple et commode à construire coûte moins qu'un édifice gothique et fastueux à réparer.
Dans un gouvernement sans principes, on peut tout attendre du progrès des lumières et de l'excès du mah Le bien se voit mieux, frappe davantage, et se fait plus vite : les despotes abrutis n'y sont point préparés à la résistance.
Nous touchons à cette époque. Si elle arrive, l'Angleterre sera ce qu'elle doit être, une puissance réduite
à régler ses affaires sans trop se mêler de celles des autres, et sans nuire à leur repos. Elle fondera son commerce plus solidement sur son industrie que sur ses traités et ses vaines prétentions à la souveraineté des mers.
Sa constitution telle qu elle est, il est vrai, est favorable à son industrie, et paraît évidemment le grand principe de son activité. Mais son commerce ne peutil vivifier son île sans être la source de ses injustices , de ses longs démêlés avec les puissances du continent, de ses envahisscmcns de possessions dans les quatre parties du monde, de ses traités frauduleux, appuyés de la menace , et souvent violés par la force ? L'extrême avidité de l'or que ce grand commerce occasionne n'allume-t-elle pas ce foyer de corruption qu'entretiennent ceux qui gouvernent, pour perdre les mœurs, dénaturer le patriotisme, et étouffer peut-être un jour la liberté sous le poids de la dette publique ? Si les nations voisines, mieux éclairées sur leurs intérêts , s'avisaient de mettre en activité leur puissance réelle, que deviendrait alors la puissance factice de l'Angleterre que son système politique lui a tant fait exagérer ? Alors on verra quels avantages elle aura retirés d'avoir si mal proportionné son empire à ses moyens de le conserver, et surtout d'assurer sa paix intérieure, sans quoi une constitution est mauvaise, et devient étrangère au bonheur des citoyens. La vie morale des empires est comme la vie physique des individus. Ce n'est point à la force tonique des remèdes qui la soutiennent qu'il faut juger de sa durée, mais au tempérament robuste qui facilite le jeu naturel de ses organes , sans altérer sa constitution.
Qu'est-ce qu'un système de législation que des intérêts commerciaux font vaciller sans cesse, qui a besoin, pour être soutenu, d'un parti d'opposition qui Tome III. 18
force chaque jour le ministère à changer de mesures, a modifier ses principes? Qu'attend-on de cette lutte perpétuelle avec des colonies lointaines toujours prêtes à détacher leurs intérêts de ceux de la métropole , et que l'on ne tient en respect que par une exaltation de forces onéreuses à la nation , et dangereuses à sa liberté? Cet état violent ne saurait être durable qu'autant que la sottise et l'ignorance des nations environnantes ne le troubleront point. Si d'ailleurs il corrompait l'esprit public, s'il n'attachait déconsidération qu'aux richesses, et que la probité y fût vénale, les places du gouvernement deviendraient le prix de l'intrigue , de la bassesse et de tous les vices. La nation serait vendue à ses représentais, qui la dépouilleraient à leur tour pour payer ses suffrages et la gouverner à leur gré-
Je vous l'ai déjà dit; quand l'Angleterre s'est donnée une constitution , c'était la meilleure que ses lumières et les circonstances où elle se trouvait alors lui permettaient de choisir. Au lieu d'être un système combiné dans toutes ses parties, elle n'est que le résultat des passions qui l'agitaient, et des intérêts divisés que la force des partis faisait dominer. Ce n'est donc point > en elle qu'il faut chercher le grand principe d'action qui lui procure quelques avantages intérieurs , et fait admirer sa prodigieuse influence dans toutes les parties du monde. Elle l'a dû plus souvent au sommeil léthargique de ses voisins qu'à une politique raisonnée, à un plan suivi d'agrandissement.
Que l'on ouvre l'histoire d'Angleterre : depuis qu'elle a une constitution , l'on verra un peuple qui marche au hasard , qui se fie à des lois qu'il n'ose perfectionner; une nation sans cesse en travail, qui prévoit peu, va sans s'arrêter, ne voit que des gains mercantiles dans ses projets , et ne fait la guerre que pour vexer ses
DIVERSES» 2j5 colonies ou troubler la tranquillité de ses voisins. Si c'est là le meilleur esprit de gouvernement qu'un législateur doive chercher dans une constitution , on ne peut nier que les Anglais l'aient trouvé dans la leur. Un philosophe ami de l'humanité serait plus difficile à satisfaire. Il voudrait une constitution telle, qu'en jouissant de toute la plénitude de sa liberté, de sa sûreté personnelle et de sa propriété, il fût obligé de respecter, je ne dis pas seulement celle de ses concitoyens, mais de tous les autres peuples, par l'beureuse impuissance où il se mettrait de les attaquer; car nuire aux droits naturels des autres, c'est sans raison compromettre les siens. Les esprits sont sur la route de cette vérité ; attendons que la sotte stupidité ou l'inconséquence de ceux qui gouvernent mettent les peuples dans la nécessité d'en profiter. Un grand pouvoir n'est pas loin de sa chute quand il continue de marcher sans règle et sans mesure au milieu d'un peuple dont la raison s'éclaire et s'étend chaque jour.
J'ai beaucoup loué les Anglais dans mes ouvrages; je ne cesserai de les louer encore tant que nos gouvernemens seront plus mauvais que le leur. Nous leur devons quelques bons écrits, fruit de leur liberté de la presse. N'ont-ils pas dédommagé par là l'humanité d'une partie des maux qu'ils lui ont faits? Profitons de leurs idées pour valoir mieux qu'eux ; mais ne transportons pas de leur île dans notre continent une constitution dont les élémens, quand ils seraient les mêmes , auraient des conséquences beaucoup plus fâcheuses pour nous qu'elles n'ont dû l'être pour eux , vu les changemens survenus depuis chez toutes les puissances de l'Europe, cbangemens qui, en amenant de nouveaux rapports, ont fait disparaître les anciens. Que seraient donc les connaissances acquises depuis un siècle , si l'expérience et l'observation ne nous enseignaient xien de mieux à
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perfectionner dans nos gouvernemens modernes que ce que le hasard des circonstances a fait rencontrer aux Anglais?
Je commence à m'aperce voir que ma lettre est bien longue. Je ne la relirai pas. Vous m'aimerez avec mes défauts : quoique théologien, vous êtes tolérant.... Je vous embrasse.
Voré, ce 8 septembre 1768.
SECONDE LETTRE