‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 63 sur 76 · D'HELVÉTIUS A M. LEFEBVRE-LAROCHE · texte numérisé non relu

D'HELVÉTIUS A M. LEFEBVRE-LAROCHE

Sur Ylnstruclion du Peuple.

Je vous attends à Voré ; vos conseils me seront utiles sur ]e parti à prendre pour l'impression de V Homme. Je veux en finir, et laisser la première moitié telle que je l'avais faite pour répondre aux critiques de l'Esprit. Je sais que le public m'en a fait justice, et qu'il goûte assez généralement mes principes. Mais il est bon d'y revenir, et d'en faire aux superstitions religieuses une application plus précise que je ne l'ai faite dans mon premier ouvrage. Les allégories sont inutiles. La lumière se répand de jour en jour. Il faut dire nettement aux hommes la vérité; il y a assez long-temps qu'on les trompe. Je ne prends d'autres précautions que de déguiser mon style et de cacher mon nom.

Pourquoi, si l'on combat les erreurs, s'exposer à être assommé par les fripons qui les accréditent ? Jean- Jacques ne sait ce qu'il dit quand il prétend qu'un honnête homme doit répondre de son ouvrage. Un honnête homme ne doit rien écrire dont il puisse rougir. Mais où est la nécessité de compromettre son repos et

DIVERSES. 277 son bonheur pour la sotie gloire d'être connu pour Fauteur d'un livre où l'on ne s'est occupé que du bien public? Le bien public que peut faire un particulier dans nos gouvernemens modernes est-il ailleurs que dans la destruction des préjugés funestes, et dans la révélation des vérités qui les combattent? Qu'imporle le nom de l'écrivain courageux qui prend sur lui une si pénible tâche ? Ne peut-on être incognito le bienfaiteur de ses semblables? et doit-on s'exposer à devenir inutilement la victime de ]'envie contemporaine?...

Vous me demandez s'il est bon d'instruire le peuple. Et pourquoi l'instruction pourrait-elle nuire? Si quelques hommes ont intérêt à tromper, nul n'a intérêt à être trompé. Il faut donc laisser à tout le monde la plus grande liberté d'examiner le pour et le contre. C'est le seul moyen sûr d'empêcher qu'on ne trompe , et qu'on n'ait la tentation de nous tromper. Ces vues générales sont claires. Ont-elles des dangers dans la pratique ?

Observez d'abord qu'il est assez inutile de s'opposer au progrès des lumières : il est inévitable. Pour les cir^ conscrire dans de certaines limites , le génie despotique de Richelieu n'a pu imaginer que les académies, où les esprits, pour ainsi dire éjointés, n'avaient que la liberté de prendre ]e vol qui conviendrait au protecteur qui les soudoyait. Heureusement nos meilleurs philosophes ne se sont pas laissé prendre à ce piège. Quelques-uns se sont bien glissés dans ces corps; mais, par 3a circonspection de leur conduite, ils ont fait tolérer la hardiesse de leurs idées. Si les académies n'ont point propagé les connaissances humaines, du moins elles n'y ont pas nui comme les universités.

Observez que les peuples anciens, quoiqu'ils n'eussent point de corps enseignans, n'ont jamais pensé que l'ignorance fut bonne à quelque chose; que César et

Cicéron , dans le sénat romain , osaient parler de vérités délicates qu'on trouverait hardies dans nos sociétés particulières , et qu'en Angleterre même on blâmerait en public.

Observez encore que c'est chez les peuples où l'on a entretenu l'ignorance qu'il y a eu le plus de fanatisme, de crimes de tout genre, et d'opposition aux bonnes lois, quand il a pris fantaisie aux despotes ou à leurs ministres d'en faire. L'ignorance est le plus arbitraire des tyrans ; il faut des siècles pour s'en délivrer : au lieu qu'un instant de révolution chez un peuple éclairé suffit pour lui rendre tous ses droits à la liberté. Ce n'est pas là ce que cherchent les gouvernemens. Ils favorisent les lumières jusqu'à un certain point où ils voudraient les arrêter. Mais cela n'est guère en leur puissance. On ne peut les retarder qu'avec beaucoup de vexations qui irritent les esprits , excitent le murmure , répandent l'aigreur dans les ouvrages furlifs, et les rendent par là plus dangereux.

Qu'a fait notre police moderne? de petits règlemens, d'inutiles persécutions qui ont donné plus de cours et de célébrité aux livres prohibés. Elle n'a fait de ses défenses et de ses censures que des privilèges exclusifs au profit de la sottise.

Il paraît donc que les gens en place, les seigneurs de paroisse, les curés et les prêtres, se croient seuls intéressés à l'ignorance du peuple , pour le mieux tromper, et le conduire par là plus à leur aise. Je vois bien ce qu'ils espèrent gagner à l'abrutir pour le soumettre; mais je ne vois pas que l'esclave ignorant soit plus utile au bonheur de son maître, ni qu'un peuple avili relève davantage la dignité de son prince.

On dit : le peuple instruit est processif. — En effet , le paysan qui sait lire est chicaneur. Mais si tous savaient aussi bien lire que lui, croit-on que l'équilibre

DIVERSES. 279 des lumières ne produisît pas équilibre de force, et que, tous connaissant mieux leurs droits, les uns attenteraient à ceux des autres par des procès coûteux dont l'issue est toujours incertaine?

Il est indocile. — Quelle nécessité y a-t-il qu'il se laisse si facilement opprimer par des fripons de toute espèce? Vous vous rappelez la réponse de mon garde-chasse, à qui je reprochais de faire souffrir les lapins qu'il portait dans sa gibecière : « Monsieur , » disait-il , il sont mauvais ; ils ne veulent pas se laisser » tuer. »

Il est mécréant. — Je le crois bien. Pourquoi le prêtre , qui lui prêche tant le précepte , le persuade-t il si peu par son exemple ? Le peuple doit-il mieux valoir que ses guides? peut-on lui faire un crime de ne pas raisonner aussi mal qu'eux, quand ils démentent par leur conduite la vérité d'une religion qu'annoncent leurs discours? Le bon sens du peuple lui dit assez qu'on ne persuade bien que ce dont on est convaincu soi-même. Et, sans trop d'examen, il imagine que la vraie conviction est moins dans l'éloquence des paroles que dans celle des actions. IN'a-t-on pas raison de se défier des poltrons qui vantent la bravoure?

Il est insolent. — Pourquoi cherche-t-on à l'humilier, à le mépriser et à l'opprimer? Pourquoi veut-on s'arroger le pouvoir d'être impunément injuste avec lui? J'aime la noble réponse d'un Anglais grand seigneur à qui un paysan répondait avec fierté. « Quoi ! lui disait » un Français , vous souffrez ainsi l'insolence de vos » paysans ! — Non-seulement je le souffre , répondit- » il, mais je l'estime : c'est signe qu'ils n'ont pas be- » soin de moi , et qu'ils sentent leur égalité avec tout » autre homme. »

Il n'y a rien à attendre d'un peuple ignorant qui méconnaît sa dignité, et ne sait faire aucun usage de sa

raison. Le sultan est-il plus heureux de commander à des esclaves abrutis, qu'un roi d'Angleterre de se faire obéir par des hommes libres ? L'œil du voyageur se repose-t-il avec plus de complaisance sur les plaines désertes de l'Asie , que sur les contrées montueuses de la Suisse ? Une poignée de Grecs instruits et libres faisait trembler les nombreuses armées du grand roi. C'est par la destruction de l'esclavage que les nations ont repris leur ressort et senti une nouvelle existence. Un courage plus éclairé a doublé leur énergie et multiplié les sources de leur bonheur.

L'homme ignorant est esclave ; il languit et meurt accablé du poids des remords qu'on lui inspire , et garotté par tous les liens de la superstition. Qu'importe à l'homme qui a une patrie de lui sacrifier une vie longue ou courte, s'il l'a passée au milieu des jouissances qu'a dû lui procurer le libre exercice de ses facultés?

C'est donc le chef-d'œuvre de la politique autant que de la raison , d'avoir appris aux hommes qu'ils étaient libres. Il y a peut-être des maux voisins du bien. Il faut les peser. J'ai dit peut-être, car je suis persuadé que c'est ici un lieu commun ; et les lieux communs sont presque toujours faux. Pùen n'éloigne le mal comme le bien ; et d'une bonne loi il ne peut naître d'inconvéniens, à moins qu'elle ne soit seule, c'est-à-dire, à moins qu'elle ne soit pas accompagnée de toutes les lois qui en sont ou le vrai principe ou les conséquences naturelles. A-t-on jamais vu le peuple se révolter contre les lois raisonnables ? et n'est-il pas bon que ceux qui veulent l'opprimer sachent que le peuple est instruit des ressources qu'offrent les lois contre l'oppression ? Les ministres de la religion qui n'auraient pas à compter sur une sotte crédulité rendraient leur enseignement moins absurde et plus circonspect. Tout

DIVERSES. 281 homme qui voudra n'être que juste ne saurait craindre d'avoir pour subalternes des hommes instruits. En un mot, quand on n'a ni dupes à faire , ni passions et intérêts à déguiser, et qu'on n'a pas le dessein d'en imposer par des hauteurs ou des caprices, on ne redoute pas les lumières et le bon sens des peuples.

Vous voyez combien il est important au bonheur des hommes de le fonder sur la nature, et de répandre les lumières qui la font mieux connaître. Leur introduction dans le monde n'y peut être dangereuse , par la lenteur avec laquelle elles se propagent. Vous en avez vu les raisons dans la dernière partie de mon ouvrage, qui, je crois, sera la meilleure et la plus intéressante. Je n'ai pas craint de tout dire ; j'avais moins de ménagemens à garder que dans le Livre de l'Esprit. Ma pensée est plus libre. Vous vous en êtes aperçu au style, dont j'ai moins soigné les détails et les liaisons. Quoique le gouvernement s'éclaire peu , les Français s'instruisent, et ne sont plus des enfans. La vérité moins ornée commence à leur plaire.

A Voré, ce i5 août 1769.

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