DES MANUSCRITS DE L'AUTEUR
Les hommes sont toujours contre la raison , quand la raison est contre eux.
Faire sa fortune n'est pas le synonyme de faire son bonheur; l'un peut cependant s'accroître avec l'autre.
Ceux qui sont accoutumés à disputer dans les lieux publics doivent plutôt savoir l'art de rendre des idées, que la manière de trouver des vérités.
Rarement les ministres qui ont de l'esprit choisissent des hommes supérieurs pour les mettre en place ; ils les croient trop indociles, et pas assez admirateurs.
Il n'y a qu'un imprudent qui risque d'avoir de l'esprit devant les gens qu'il ne connaît pas.
On sacrifie souvent les plus grands plaisirs de la vie à l'orgueil de les sacrifier.
On ne peut, en compagnie, juger de tout l'esprit d'un homme : on peut juger de la partie bonne à la société* , mais non pas de la profondeur des idées, Tome III,
286 PENSÉES
Il serait aisé de faire un livre pour prouver qu'une société de gens qui se conduiraient selon l'Évangile ne pourrait subsister.
La sottise veut toujours parler, et n'a jamais rien à dire; voilà pourquoi elle est tracassière.
Le principe de notre estime ou de notre mépris pour une chose est le besoin ou l'inutilité dont elle nous est.
La religion a fait de grands maux , et peu de petits biens.
Les hommes laids, en général, ont plus d'esprit, parce qu'ils ont eu moins d'occasions de plaisirs, et plus de temps pour étudier.
On ne prendra jamais le mot homme pour cheval ; mais on prendra réfléchir pour penser. Tout mot collectif occasionne des disputes. Il n'y en a point aux mots d'images.
Quand une science ne produit pas un bien très-près de sa source, on la regarde comme inutile. C'est un ruisseau qui semble se perdre dans la terre, et qu'on ne voit point produire une autre source.
Dans un gouvernement, il arrive tous les jours des malheurs auxquels on ne peut remédier, faute de re-
ET REFLEXIONS. 287
monter à une source très-éloignée, que souvent l'ignorance des ministres a fait tarir, tandis qu'on en ouvre d'autres dont le cours inconnu va empoisonner le bonheur public.
Il y a des chiens bons à une chasse, d'autres à d'autres chasses. Pourquoi ne prendrait-on pas des amis dont on se servirait, des uns pour rire, d'autres pour raisonner, enfin d'autres pour pleurer avec nous ?
On est souvent trop sage pour être un grand homme. Il faut un peu de fanatisme pour la gloire, et dans les lettres et dans les gens d'état.
La justice est un rapport des actions des particuliers au bien public.
On tirerait des conséquences utiles de savoir que la mémoire est la même chose que le jugement et l'imagination. On pourrait déterminer quelles réflexions ou jugemens ferait un homme en conséquence des faits qu'il a dans la mémoire , et quelle sorte de réflexions arrivera en conséquence d'une érudition vaste et profonde.
L'histoire est le roman des faits , et le roman l'histoire des sentimens. L'histoire apprend que la vertu n'a rien à gagner avec les hommes ; que sur cent à peine s'en trouve-t-il un vertueux par inclination; qu'ils sont tous faux , perfides, etc. Le roman nous présente des modèles de fidélité , de droiture.
PENSEES
Le génie ressemble à ces terres vastes où il y a des endroits peu soignés et peu cultivés : dans une si grande étendue tout ne peut être peigné. Il n'y a que les petits esprits qui prennent garde à tout \ c'est un petit jardin qu'ils tiennent aisément peigné.
Pas plus de sûreté dans un dévot que dans un courtisan : l'un abandonne son ami pour faire fortune auprès de son roi; l'autre, pour la faire auprès de son Dieu.
Les gens du monde aiment les gens qui ont plusieurs sortes d'esprit, parce qu'ils croient avoir plus d'analogie avec eux.
L'esprit ébauche le bonheur que la vertu achève.
Pourquoi dit-on souvent que les gens d'imagination font des projets fous? C'est que, pour exécuter leurs projets , il faudrait avoir autant d'esprit qu'eux ; et ceux qui ne voient point de moyens de les exécuter aiment mieux dire que le projet est inexécutable, que d'avouer qu'ils n'auraient pas l'esprit de l'exécuter. Ce raisonnement est confirmé par l'expérience. Les grands hommes sont ceux qui inventent et exécutent des choses que les autres hommes croient impossibles. Mais pour cela il faut que la fortune mette les hommes dans une place où ils puissent exécuter ce qu'ils ont inventé ; sans quoi ils passent en général pour des rêveurs.
ET RÉFLEXIONS. 28g
Dans les temps de malheur , on aime plus la vertu que l'esprit, parce qu'on en a plus de besoin , et non pas, comme on dit, parce qu'elle vaut mieux. C'est toujours nos besoins qui nous font préférer une chose à l'autre.
Ce qui fait le bonheur des hommes, c'est d'aimer à faire ce qu'ils ont à faire. C'est un principe sur lequel la société n'est pas fondée.
Un homme qui serait beaucoup au-dessus des autres hommes n'en doit point être estimé : ce qu'il voit audessus d'eux n'est point vu par eux.
Un sage jouit des plaisirs, et s'en passe, comme on fait des fruits en hiver.
L'envie dit souvent qu'un tel livre ne fait du bruit que par sa hardiesse , pour dire hautement : « Je pas- » serais pour avoir autant d'esprit que cet homme-là si » j'étais aussi imprudent. » Vérité hardie est une vérité importante au grand nombre, et peut-être nuisible à des hommes ou à des corps puissans. Celles qui ne font point de bruit n'ont donc nulle importance ; les auteurs de ces vérités devraient donc moins s'applaudir de leur prudence que rougir de l'inutilité de leur esprit.