‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 66 sur 76 · XL1I · texte numérisé non relu

XL1I

Annibal était borgne. Il se moqua du peintre qui le peignit avec deux yeux, et récompensa celui qui le

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peignit de profil. On ne veut pas être loué trop facîement, mais on est bien aise qu'on dissimule nos défauts.

C'est le lot des esprits rares d'allier la justesse avec l'imagination.

On n'a point à craindre que la secte académique s'accrédite jamais. La vanité humaine n'aime point à suspendre son jugement; la paresse encore s'y oppose : car, pour suspendre son jugement, il faudrait réfléchir, et en général l'homme est ennemi de la réflexion ; qui fatigue toujours.

Le principe des mœurs des hommes n'est point dans leurs principes spéculatifs, mais dans leurs goûts et leurs sentiments. H y a tant de croyans qui agissent mal , et tant d'athées qui agissent bien !

Les personnes dévotes sont naturellement crédules et soupçonneuses ; elles doivent donc admettre légèrement tout ce qu'on dit des personnes d'une opinion ou d'une secte différente de la leur.

On ne cesse point de croire une absurdité parce que de bons esprits la démontrent telle ; mais on la croit parce qu'un petit nombre de sots et de fripons la disent vraie.

Il y a des gens qui se croient de grands raisonneurs parce qu'ils sont pesans dans la conversation, comme des bossus qui se croient de l'esprit parce qu'ils sont

ET REFLEXIONS. 2g3-

Faire beaucoup de rentiers dans un état, c'est lier l'intérêt du roi à l'intérêt d'un grand nombre d'hommes ennemis naturels des propriétaires.

Quiconque est perpétuellement en garde contre luimême se rend toujours malheureux de peur de l'être quelquefois.

Lï.

La physique et la morale sont comme deux colonnes isolées éloignées l'une de l'autre, mais qu'un jour un même chapiteau rejoindra.

Il faut être plus lent à condamner l'opinion d'un grand homme que celle d'un peuple entier.

un.

Un homme d'esprit passe souvent pour un fou de-» vant celui qui l'écoute; car celui qui écoute n'a que l'alternative de se croire sot, ou l'homme d'esprit fou : il est bien plus court de prendre le dernier parti.

Les petites fautes dans un grand ouvrage sont les miettes qu'on jette à l'envie.

Les rois et les prêtres aiment les contradictions dans les lois , ils s'en servent tour à tour au gré de leurs intérêts. L'utilité publique qu'on poserait pour règle et pour mesure des actions des hommes serait une base de morale qui leur déplairait fort.

2g4 PENSÉES

Une nation soumise au despotisme connaît rarement un peuple libre. Très-peu de Français connaissent les Anglais. Aussi y a-t-il une manière très-différente de négocier avec les républicains ou avec les despotes. Les uns suivent leur intérêt , les autres leurs caprices.

C'est un grand tort à un écrivain d'être ennuyeux. On ennuie dans un ouvrage de morale ou de raisonnement toutes les fois qu'on ne réveille pas l'esprit par des idées neuves. Dans les histoires et les romans, les faits tiennent lieu de pensées et d'esprit.

Raisonner, pour la plupart des hommes, c'est le péché contre nature.

Les hommes passionnés pour les femmes , la considération ou les honneurs, les obtiendront par des crimes ou des vertus, selon le siècle ou la nation où ils vivront.

Dans les cours, le déshonneur est comme la fumée , qui se blanchit en s'étendant au large.

Si la voix du sang parlait, il n'y a point de jour où il ne se lit dans une rue de Paris plus de reconnaissances qu'en dix ans sur les théâtres français.

On voit se soutenir la vertu persécutée et honorée , mais rarement la vertu persécutée et méprisée.

ET RÉFLEXIONS. 2ij5 LXIÏI.

Si les hommes ne croient pas aux contes des fees et des génies , ce n'est pas leur absurdité qui les retient et les empêche , c'est qu'on ne leur a pas dit d'y croire.

Une des choses qui nous donnent le plus de fausses idées du bonheur, c'est l'exagération des poètes qui nous peignent, par exemple, les transports momentanés de l'amour comme une durée, et nous font par là concevoir une idée de bonheur qui ne peut exister. Voilà le fantôme qui séduit la plupart des hommes, et surtout des jeunes gens.

Le clergé est une compagnie qui a le privilège exclusif de voler par séduction.

Les hommes sont si bêtes qu'une violence répétée finit par leur paraître un droit. On croit en Turquie que le grand-seigneur a droit sur la vie, les biens et la liberté des citoyens.

Il faut être très-honnête pour étudier en soi les autres hommes : les fripons auraient trop à rougir.

Les riches et les pauvres se voudraient réciproquement parfaits. Les uns et les autres ont une prétention ridicule; mais celle des pauvres est moins odieuse, parce que les riches ont de quoi supporter une injustice et s'en consoler.

2g6 PENSÉES

Il y a peu d'amis à toute épreuve. Tel pour nous a risqué sa fortune, qui ne risquerait pas un ridicule.

Un père disait à son fils : Vous êtes sot ; soyez au moins décisif; cela réparera votre bêtise.

La croyance aux préjugés passe dans le monde pour bon sens.

Ce qui nuit le plus à l'avancement des arts et des sciences, c'est ce qu'on appelle ces gens de bon sens qui se donnent le titre de voir net, parce qu'ils ne voient pas loin.

Il y a tant d'inconséquence parmi les hommes , que les rois qui craignent qu'on n'attaque le christianisme seraient bien fâchés de gouverner leurs peuples avec ses lois.

La vertu a bien des prédicateurs et peu de martyrs.

Il ne faut pas avoir trop de petitesse ni trop d'étendue d'esprit pour paraître avoir du bon sens,* car on n'appelle bon sens parmi presque tous les hommes que l'acquiescement aux choses reçues par les sots ; et un homme qui n'a en but que la vérité , et qui par conséquent s'éloigne ordinairement des vérités reçues , passe pour fou.

ET RÉFLEXIONS. 297

Les conseils durs ne font point d'effet : ce sont comme des marteaux qui sont toujours repoussés par l'enclume.

Il y a des sols qui disent des choses communes d'un air singulier, et qui passent pour des gens d'esprit ; tandis qu'il y a des gens d'esprit qui disent des choses fines et bien pensées d'un air commun , et qui passent, pour fous ou pour des gens médiocres.

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