‹ Œuvres complètesChapitre 30 sur 106 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'estime pour les différens genres d'esprit est , dans chaque siècle , proportionnée à l'intérêt qu'on a de les estimer.

Pour faire sentir l'extrême justesse de cette proposition, prenons d'abord les romans pour exemple. Depuis les Amadis jusqu'aux romans de nos jours , ce genre a successivement éprouvé mille changemens. En veut-on savoir la cause ? Qu'on se demande pourquoi les romans les plus estimés il y a trois cents ans nous paraissent aujourd'hui ennuyeux ou ridicules, et l'on apercevra que le principal mérite de la plupart de ces ouvrages dépend de l'exactitude avec laquelle on y peint les vices, les vertus, les passions, les usages et les ridicules d'une nation.

Or les mœurs d'une nation changent souvent d'un siècle à l'autre ; ce changement doit donc en occasionner dans le genre de ses romans et de son goût : une nation est donc, par l'intérêt de son amusement, presque toujours forcée de mépriser dans un siècle ce qu'elle admirait dans le siècle précédent (i). Ce que je

(i) Ce n'est pas que ces anciens romans ne soient encore agréables à quelques philosophes , qui les regardent comme la vraie histoire des mœurs d'un peuple considéré dans un certain siècle et une certaine forme de gouvernement. Ces philosophes , convaincus qu'il y aurait une très-grande différence entre deux romans , l'un écrit par un Sybarite, et l'autre par un Crotoniate, aiment à juger le caractère et l'esprit d'une nation par le genre de roman qui la séduit. Ces sortes de jugemens sont d'ordinaire assez justes : un politique habile pourrait , avec ce secours , assez précisément déterminer les entreprises qu'il est prudent ou téméraire de tenter contre un peuple. Mais le commun des hommes qui lit les romans, moins pour s'instruire que pour s'amuser , ne les considère pas sous ce point de yùe. et ne peut en conséquence en porter le même jugement.

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