‹ Œuvres complètesChapitre 32 sur 106 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

l'humanité, doivent avoir des succès plus prompts et plus grands. Pour s'en convaincre, il suffît de se rappeler que, parmi les hommes, il en est peu qui n'aient éprouvé quelque passion, que la plupart d'entre eux sont moins frappés de la profondeur d'une idée que de la beauté d'une description; qu'ils ont, comme l'expérience le prouve, presque tous, plus senti que vu, mais plus vu que réfléchi (i); qu'ainsi la peinture des passions doit être plus généralement agréable que la peinture des objets de la nature ; et la description poétique de ces mêmes objets doit trouver plus d'admirateurs que les ouvrages philosophiques. A l'égard même de ces derniers ouvrages , les hommes étant communément moins curieux de la connaissance de la botanique, de la géographie et des beaux-arls, que de la connaissance du cœur humain , les philosophes excellens en ce dernier genre doivent être plus généralement connus et estimés que les botanistes, les géographes et les grands critiques. Aussi M. de La Motte (qu'il me soit permis de le citer pour exemple) eût-il été, sans contredit, plus généralement estimé, s'il eût appliqué à des sujets plus intéressans la même finesse , la même élégance et la même netteté qu'il a portées dans ses discours sur l'ode, la fable et la tragédie.

Le public , content d'admirer les chefs-d'œuvre des grands poètes, fait peu de cas des grands critiques; leurs ouvrages ne sont lus, jugés et appréciés que par les gens de l'art auxquels ils sont utiles. Voilà la vraie cause du peu de proportion qu'on remarque entre la réputation et le mérite de M. de La Motte.

Voyons maintenant quels sont les ouvrages qui doi-

(i) Voilà pourquoi dans la Grèce, à Rome et dans presque tous les pays , le siècle des poètes a toujours annoncé et précède celui des philosophes.

DISCOURS II, CHAPITRE XIX. 17g

vent, au succès rapide et brillant, unir le succès étendu et durable.

On n'obtient à la fois ces deux espèces de succès que par des ouvrages où , conformément âmes principes, l'on a su joindre, à Futilité momentanée, l'utilité durable ; tels sont certains genres de poèmes , de romans , de pièces de théâtre et d'écrits moraux ou politiques : sur quoi il est bon d'observer que ces ouvrages, bientôt dépouillés des beautés dépendantes des mœurs, des préjugés, du temps et du pays où ils sont faits, ne conservent , aux yeux de la postérité , que les seules beautés communes à tous les siècles et à tous les pays ; et qu'Homère , par cette raison , doit nous paraître moins agréable qu'il ne le parut aux Grecs de son temps. Mais cette perte, et, si je l'ose dire , ce déchet en mérite , est plus ou moins grand, selon que les beautés durables qui entrent dans la composition d'un ouvrage, et qui y sont toujours inégalement mélangées aux beautés du jour, l'emportent plus ou moins sur ces dernières. Pourquoi les Femmes savantes de l'illustre Molière sont-elles déjà moins estimées que son Avare , son Tartufe et son Misanthrope? On n'a point calculé le nombre d'idées renfermées dans chacune de ces pièces ; on n'a point en conséquence déterminé le degré d'estime qui leur est du; mais on a éprouvé qu'une cc*médie telle que ï Avare , dont le succès est fondé sur la peinture d'un vice toujours subsistant , et toujours nuisible aux hommes, renfermait nécessairement, dans ses détails, une infinité de beautés analogues au choix heureux de ce sujet, c'est-à-dire, de beautés durables; qu'au contraire, une comédie telle que les Femmes savantes, dont la réussite n'est appuyée que sur un ridicule passager, ne pouvait étinceler que de ces beautés momentanées, qui plus analogues à la nature de ce sujet, et peut-être plus propres à faire des impressions

\8o DE L'ESPRIT.

Vives sur le public, n en pouvaient faire d'aussi durables. C'est pourquoi l'on ne voit guère, chez les différentes mitions, que les pièces de caractère passer avec succès d'un théâtre à l'autre.

La conclusion de ce Chapitre , c'est que l'estime accordée aux divers genres d'esprit est, dans chaque siècle , toujours proportionnée à l'intérêt qu'on a de les estimer.

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