CHAPITRE XX
De l'esprit considéré par rapport aux différens pays.
C<E que j'ai dit des siècles divers, je l'applique aux pays différens, et je prouve que l'estime ou le mépris, attachés aux mêmes genres d'esprit , est, chez les différens peuples, toujours l'effet de la forme différente de leur gouvernement , et par conséquent de la diversité de leurs intérêts.
Pourquoi l'éloquence est-elle si fort en estime chez les républicains? c'est que , dans la forme de leur gouvernement, l'éloquence ouvre la carrière des richesses et des grandeurs. Or lVimour et le respect que tous les hommes ont pour l'or et les dignités, doivent nécessairement se réfléchir sur les moyens propres à les acquérir. Voilà pourquoi, dans les républiques, on honore nonseulement l'éloquence, mais encore toutes les sciences, qui, telles que la politique, la jurisprudence, la morale, la poésie ou la philosophie, peuvent servir à formef des orateurs.
Dans les pays despotiques, au contraire, si l'on fait peu de cas de cette même espèce d'éloquence, c'est qu'elle ne mène point à la fortune; c'est qu'elle n'est, d is ces pays, de presque aucun usage, et qu'on ne se
donne pas îa peine de persuader lorsqu'on peut commander.
Pourquoi les Lacédémoniens affectaient-ils tant de mépris pour le genre d'esprit propre à perfectionner les ouvrages de luxe? c'est qu'une république pauvre et petite , qui ne pouvait opposer que ses vertus et sa valeur à la puissance redoutable des Perses, devait mépriser tous les arts propres à amollir le courage, qu'on eût peut-être, avec raison , déifiés à Tyr ou à Sidon.
D'où vient a-l-on moins d'estime en Angleterre pour la science militaire , qu'à Rome et dans la Grèce on n'en avait pour cette même science ? c'est que les Anglais, maintenant plus Carthaginois que Romains , ont, par la forme de leur gouvernement et par leur position physique, moins besoin de grands généraux que d'habiles négocians ; c'est que l'esprit de commerce, qui nécessairement amène à sa suite le goût du luxe et de la mollesse, doit chaque jour augmenter à leurs yeux le prix de l'or et de l'industrie , doit chaque jour diminuer leur estime pour l'art de la guerre et même pour le courage : vertu que, chez un peuple libre, soutient long-temps l'orgueil national; mais qui, s'affaiblissant néanmoins de jour en jour, est peut-être la cause éloignée de la chute ou de l'asservissement de cette nation. Si les écrivains célèbres, au contraire , comme le prouve l'exemple des Locke et des Àddison, ont été jusqu'à présent plus honorés en Angleterre que partout ailleurs, c'est qu'il est impossible qu'on ne lasse très-grand cas du mérite dans un pays où chaque citoyen a part au maniement des affaires générales, où lout homme d'esprit peut éclairer le public sur ses véritables intérêts. C'est la raison pour laquelle on rencontre si communément à Londres des gens instruits; rencontre plus difficile à faire en France, non que le climat anglais, comme on l'a prétendu, soit plus favorable à l'esprit
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que le notre : la liste de nos hommes célèbres , dans la guerre, la politique, les sciences et les arts, est peut-être plus nombreuse que la leur. Si les seigneurs anglais sont, en général , plus éclairés que les nôtres, c'est qu'ils sont forcés de s'instruire ; c'est qu'en dédommagement des avantages que la forme de notre gouvernement peut avoir sur la leur, ils en ont, à cet égard, un très-considérable sur nous; avantage qu'ils conserveront jusqu'à ce que le luxe ait entièrement corrompu les principes de leur gouvernement, les ait insensiblement plies au joug de la servitude, et leur ait appris à préférer les richesses aux lalens. Jusqu'aujourd'hui, c'est à Londres un mérite de s'instruire; à Paris, c'est un ridicule. Ce fait suffit pour justifier la réponse d'un étranger que le duc d'Orléans , régent , interrogeait sur le caractère et le génie différent des nations de l'Europe : « La seule manière, lui dit Veto tranger, de répondre à votre altesse royale, est de » lui répéter les premières questions que, chez les di- » vers peuples, l'on fait le plus communément sur le » compte d'un homme qui se présente dans le monde. )) En Espagne, ajouta-l-il , on demande : est-ce un » grand de la première classe? En Allemagne : peut-il » entrer dans les chapitres ? En France : est-il bien à la » cour? En Hollande : combien a-t-il d'or? En Anglc- » terre : quel homme est-ce? »
Le même intérêt général qui, dans les états républicains et dans ceux dont la constitution est mixte, préside à la distribution de l'estime, est dans les empires soumis au despotisme le distributeur unique de cette même estime. Si dans ces gouvernemens on fait peu de cas de l'esprit, et si l'on a plus de considération à Sspahan, à Constantinople , pour l'eunuque, l'icoglan ou le bâcha que pour l'homme de mérite , c'est qu'en ces pays on n'a nul intérêt d'estimer les grands hommes:
ce n'est pas que ces grands hommes n'y fussent utiles et désirables; mais aucun des particuliers, dont l'assemblage forme le public, n'ayant intérêt à le devenir, on sent que chacun d'eux estimera toujours peu ce qu'il ne voudrait pas être.
Qui pourrait , dans ces empires , engager un particulier à supporter la fatigue de l'étude et de la méditation nécessaires pour perfectionner ses talens?Les grands talens sont toujours suspects aux gouvernemens injustes : les talens n'y procurent ni les dignités, ni les richesses. Or les richesses et les dignités sont cependant les seuls biens visibles à tous les yeux ,, les seuls qui soient réputés vrais biens, et soient universellement désirés. En vain dirait -on qu'ils sont quelquefois fastidieux à leurs possesseurs; ce sont, si l'on veut , des décorations quelquefois désagréables aux yeux de l'acteur, et qui néanmoins paraîtront toujours admirables du point de vue d'où le spectateur les contemple : c'est pour les obtenir qu'on fait les plus grands efforts. Aussi les hommes illustres ne croissent-ils que dans les pays où les honneurs et les richesses sont le prix des grands talens; aussi les pays despotiques sontils, par la raison contraire, toujours stériles en grands hommes. Sur quoi j'observerai que l'or est maintenant d'un si grand prix aux yeux de toutes les nations, que, dans des gouvernemens infiniment plus sages et plus éclairés , la possession de l'or est presque toujours regardée comme le premier mérite. Que de gens riches, enorgueillis par les hommages universels, se croient supérieurs (i) à l'homme de talent, se félicitent d'un
(i) Séduits par leur propre vanité et les éloges de mille flatteurs, les plus médiocres d'entre eux se croient du moins fort au-dessus de quiconque n'est pas supérieur en son genre. Ils ne sentent pas qu'il en est des gens d'esprit comme des coureurs : Un tel, disent-ils
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ton superbement modeste d'avoir préféré l'utile à l'agréable, et d'avoir, au défaut d'esprit, Fait, disent-ils, emplette de bon sens, qui, dans la signification qu'ils attachent à ce mot, est le vrai, le bon et le suprême esprit! De telles gens doivent toujours prendre les philosophes pour des spéculateurs visionnaires, leurs écrits pour des ouvrages sérieusement frivoles, et l'ignorance pour un mérite.
Les richesses et les dignités sont trop généralement désirées, pour qu'on honore jamais les talens chez les peuples où les prétentions au mérite sont exclusives des prétentions à la fortune. Or, pour faire fortune, dans quel pays l'homme d'esprit n'est-il pas contraint à peijdredans l'antichambre d'un protecteur un temps que , pour exceller en quelque genre que ce soit , il faudrait employer à des études opiniâtres et continues? Pour obtenir la faveur des grands, à quelles flatteries, à quelles bassesses ne doit-il pas se plier ? S'il naît en Turquie, il faut qu'il s'expose aux dédains d'un muphti ou d'une sultane ; eu France , aux bontés outrageantes d'un grand seigneur (i) ou d'un homme en place qui, méprisant en lui un genre d'esprit trop différent du sien , le regardera comme un homme mulile à l'état , incapable d'affaires sérieuses , et tout au plus comme un joli enfant occupé d'ingénieuses bagatelles. D'ailleurs, secrètement jaloux de la réputation des gens de
entre eux, ne court pas. Cependant, ce n'est ni l'impotent ni l'homme ordinaire qui l'atteindront à la course.
Si Fou se tait sur là médiocrité d'esprit de la plupart de ces gens si vains de leurs richesses , c'est que l'on ne songe point même à les citer. Le silence sur notre compte est toujours un mauvais signe ; c'est qu'on n'a point à se venger de notre supériorité. On dit peu de mal de ceux qui ne méritent pas d'éloge.
(i) Ils contrefont quelquefois les bonnes gens ; mais à travers leur bonté , comme à travers les trous du manteau de Diogène , on aperçoit la vanité.
mérite (i), et sensible à leur censure, l'homme en place les reçoit chez lui moins par goût que par faste , uniquement pour montrer qu'il a de tout dans sa maison. Or comment imaginer qu'un homme animé de cette passion pour la gloire , qui l'arrache aux douceurs du plaisir, s'avilisse jusqu'à ce point? Quiconque est né pour illustrer son siècle est toujours en garde contre les grands; il ne se lie du moins qu'avec ceux dont l'esprit et le caractère, faits pour estimer les talons et s'ennuyer dans la plupart des sociétés, y recherchent, y rencontrent l'homme d'esprit avec le même plaisir que se rencontrent à la Chine deux Français qui s'y trouvent amis à la première vue.
Le caractère propre à former les hommes illustres les expose donc nécessairement à la haine ou du moins à l'indifférence des grands et des hommes en place , et surtout chez des peuples tels que les orientaux qui, abrutis par la forme de leur gouvernement et de leur religion , croupissent dans une honteuse ignorance , et tiennent, si je l'ose dire, le milieu entre l'homme et la brute.
Après avoir prouvé que le défaut d'estime pour le mérite est, dans l'Orient, fondé sur le peu d'intérêt que les peuples ont d'estimer les talens ; pour faire mieux sentir la puissance de cet intérêt, appliquons ce principe à des objets qui nous soient plus familiers. Qu'on
(i) « En entrant dans le monde, disait un jour le président de ■> Montesquieu , on m'annonça comme un homme d'esprit , et je » reçus un accueil assez favorable des gens en place ; mais lorsque, » par le succès des Lettres Persanes , j'eus , peut-être , prouvé que » j'en avais , et que j'eus obtenu quelque estime de la part du pu- » blic , celle des gens en place se refroidit ; j'essuyai mille dégoûts. » Comptez , ajoutait-il , qu'intérieurement blessés de la réputation » d'un homme célèbre , c'est pour s'en venger qu'ils l'humilient , et » qu'il faut soi-même mériter beaucoup d'éloges, pour supporter » patiemment l'éloge qu'on nous fait d'autrui. »
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examine pourquoi l'intérêt public, modifié selon la forme de notre gouvernement, nous donne , par exemple , tant de dégoût pour le genre de la dissertation ; pourquoi le ton nous en paraît insupportable : et l'on sentira que la dissertation est pénible et fatigante ; que les citoyens ayant, par la forme de notre gouvernement, moins besoin d'instruction que d'amusement, ils ne désirent en général que la sorte d'esprit qui les rend agréables dans un souper ; qu'ils doivent en conséquence faire peu de cas de l'esprit de raisonnement , et ressembler tous plus ou moins à cet homme de la cour qui , moins ennuyé qu'embarrassé des raisonneracns qu'un homme apportait en preuve de son opinion , s'écria vivement : « Ah ! monsieur , je ne veux » pas qu'on me prouve. »
Tout doit céder chez nous à l'intérêt de la paresse. Si dans la conversation l'on ne se sert que de phrases décousues et hyperboliques ; si l'exagération est devenue l'éloquence particulière de notre siècle et de notre nation; si l'on n'y fait nul cas de la justesse et de la précision des idées et des expressions, c'est que nous ne sommes nullement intéressés à les estimer. C'est par ménagement pour cette même paresse que nous regardons le goût comme un don delà nature, comme un instinct supérieur à toute connaissance raisonnée , et enfin comme un sentiment vif» et prompt du bon et du mauvais ; sentiment qui nous dispense de tout examen , et réduit toutes les règles de la critique aux deux seuls mots de délicieux ou de détestable. C'est à cette même paresse que nous devons aussi quelques-uns des avantages que nous avons sur les autres nations. Le peu d'habitude de l'application , qui bientôt nous en rend tout-à-fait incapables , nous fait désirer dans les ouvrages une netteté qui supplée à cette incapacité d'atlention : nous sommes des enfans qui
voulons dans nos lectures être toujours soutenus par ia lisière de l'ordre. Un auteur doit donc maintenant se donner toutes les peines imaginables pour en épargner à ses lecteurs; il doit souvent répéter d'après Alexandre : « O Athéniens, qu'il m'en coûte pour être » loué de vous! » Or la nécessité d'être clairs pour être lus , nous rend à cet égard supérieurs aux écrivains anglais : si ces derniers font peu de cas de cette clarté , c'est que leurs lecteurs y sont moins sensibles , et que des esprits plus exercés à la fatigue de l'attention peuvent suppléer plus facilement à ce défaut. Voilà ce qui , dans une science telle que la métaphysique, doit nous donner quelques avantages sur nos voisins. Si l'on a toujours appliqué à celte science le proverbe : Point de merveille sans voile $ et si ces ténèbres l'ont rendue long-temps respectable, maintenant notre paresse n'entreprendrait plus de les percer; son obscurité la rendrait méprisable : nous voulons qu'on la dépouille du langage inintelligible dont elle est encore revêtue ; qu'on la dégage des nuages mystérieux qui l'environnent. Or ce désir qu'on ne doit qu'à la paresse. , est l'unique moyen de faire une science de choses de cette même métaphysique qui jusqu'à présent n'a été qu'une science de mots. Mais , pour satisfaire sur ce point le goût du public, il faut, comme le remarque l'illustre historiographe de l'Académie de Berlin , « que » les esprits , brisant les entraves d'un respect trop su- » perslitieux , connaissent les limites qui doivent éter- » nellement séparer la raison de la religion, et que les » examinateurs, follement révoltés contre tout ouvrage » de raisonnement, ne condamnent plus la nation à la » frivolité. »
Ce que j'ai dit suffit, je pense, pour nous découvrir en même temps la cause de notre amour pour les historiettes et les romans, de noire habileté en ce genre,
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de notre supériorité dans l'art frivole, et cependant assez difficile , de dire des riens, et enfin de la préférence que nous donnons à l'esprit d'agrément sur tout autre genre d'esprit; préférence cpii nous accoutume à regarder l'homme d'esprit comme divertissant , à l'avilir en le confondant avec le pantomime; préférence enfin qui nous rend le peuple le plus galant, le plus aimable , mais le plus frivole de l'Europe.
Nos mœurs données, nous devons être tels. La roule de l'ambition est, par la forme de notre gouvernement , fermée à la plupart des citoyens; il ne leur reste que celle du plaisir. Entre les plaisirs, celui de l'amour est le plus vif; pour en jouir, il faut se rendre, agréable aux femmes : dès que le besoin d'aimer se fait sentir, celui de plaire doit donc s'allumer en notre âme. Malheureusement il en est des amans comme de ces insectes ailés qui prennent la couleur de l'herbe à laquelle ils s'attachent : ce n'est qu'en empruntant la ressemblance de l'objet aimé, qu'un amant parvient à lui plaire. Or si les femmes, par l'éducation qu'on leur donne, doivent acquérir plus de frivolité et de grâces, que de force et de justesse dans les idées, nos esprits se modelant sur les leurs, doivent en conséquence se ressentir des mêmes vices.
Il n'est que deux moyens de s'en garantir. Le premier, c'est de perfectionner l'éducation des femmes, de donner plus de hauteur à leur âme, plus d'étendue à leur esprit. Nul doute qu'on ne l'élevâl aux plus grandes choses, si l'on avait l'amour pour précepteur, et que la main de la beauté jetât dans notre âme les semences de l'esprit et de la vertu. Le second moyen (et ce n'est pas certainement celui que je conseillerais), ce serait de débarrasser les femmes d'un reste de pudeur, dont le sacrifice les met en droit d'exiger le cuite et l'adoration perpétuelle de leurs amans. Alors les
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faveurs des femmes, devenues plus communes, paraîtraient moins précieuses; alors les hommes plus indépendans, plus sages, ne perdraient près d'elles que les heures consacrées aux plaisirs de l'amour, et pourraient par conséquent étendre et fortifier leur esprit par l'élude et la méditation. Chez tous les peuples et dans tous les pays voués à l'idolâtrie des femmes, il faut en faire des Romaines ou des sultanes; le milieu entre ces deux partis est le plus dangereux.
Ce que j'ai dit ci-dessus prouve que c'est à la diversité des gouvernemens, et par conséquent des intérêts des peuples, qu'on doit attribuer l'étonnante variété de leurs caractères, de leur génie et de leur goût. Si l'on croit apercevoir un point de ralliement pour l'estime générale ; si, par exemple, la science militaire est chez presque tous les peuples regardée comme la première, c'est que le grand capitaine est presqu'en tous les pays l'homme le plus utile, du moins jusqu'à la convention d'une paix universelle et inaltérable. Cette paix une fois confirmée, on donnerait sans contredit aux hommes célèbres dans les sciences, les lois, les lettres et les beaux-arts, la préférence sur le plus grand capitaine du monde : d'où je conclus que l'intérêt général est dans chaque nation le dispensateur unique de son eslime.
C'est à cette même cause, comme je vais le prouver, qu'on doit attribuer le mépris injuste ou légitime, mais toujours réciproque , que les nations ont pour leurs mœurs , leurs usages et leurs caractères différens.
IQO DE L ESPRIT.