LE TUIOMPIIE DE LA CROIX
PAIIT. II.
Les oppositions que les di'Miions apportent h une vocation si sainte sont de giandcs
tireuvcs des giflées qu'elle renferme, et co.ii- (ien elle est agrd'ahlo h Dieu. Les histoires apprennent assez leur rage, leurs menaces cl leurs eflorts contre les insliints réguliers; et ceux qui possédaient Ivlisabeth dans le temps de sa vexation en donnèrent même des marques au sujet d'un jeune homme qui s'était fait religieux en Italie, et (jui y faisait très-bien. Ils en témoignaient (le la rage, ils mena(;aient qu'ils le tourmenteraient d'une étrange manière, et qu'ils en feraient des atTaires à son supérieur, qu'ils lui feraient ressentir la peine qu'il leur causait, et qu'ils le [''ongcâieiit dans des maux qu'il lui serait iliffii'ile de porter.
Mais si l'enfer a tant d'opposition pour l'état religieux , le ciel n'a que des grâces pdur le combler de ses faveurs qui témoignent assez i;oiidiien il lui est agréable. Notre sainte fondatrice était toute pénétrée de ces sentiments, et en particulier de la grflce sublime de son institut, qui a [lour lin nonseulement de travailler h sa propre ()erfection, mais encore à la perfection des autres, et à retirer les âmes qui sont dans le ))éclié de leur cruelle servitude, pour les mener à la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Klle avait appris son excellence de la projire bouche lie ik tre Sauveur, qui lui faisant connaître (jue si ce n'était pas peu d'tmpêcher un seul péché véniel , ce devait être une chose bien grande , et plus grande qu'il ne se peut dire d'en empêcher une infinité de mortels. Le glorieux saint Ignace, fondateur de la Compagnie de Jésus, était bien dans ces vues lorsqu'il passait des temps considérables , et lui qui avait de si importantes occupations , pour empêcher un seul péché des (illes débauchées; et si quelqu'un lui en marquait de l'étonnement, il répondait aussitôt qu'il tiendrait tous les travaux de sa vie bien emplojés pour une jiareille action. Celui qui connaît un peu la grandeur de Dieu comprendra facilement cette conduite , et il n'aura pas de peine à se persuader que toutes les vies des anges et des hommes seraient dignement occupées pour empêcher le jdus léger péché véniel.
De !à vient que la bienheureuse Vierge faisait parailie tant de plaisir de rétablissement de l'institut dans la part qu'elle prend aux intérêts de son Fils bien-aimé. Et de vrai il vaudrait mieux que tout le monde ensemble , et les millions de mondes , si Dieu les créait, périssent entièrement que de commettre la moindre offense contre cette Majesté souveraine, et que par suite c'est plus faire d'empêcher une de ces légères offenses, que si l'on sauvait tout l'univers de sa ruine, et tous ces mondes. Quelle estime doit-on prendre d'une congrégation qui travaille incessamment à détruire non-seulement un péclié véniel, non-seulement un péché mortel , mais , comme il a été dit , une inûnité de péchés mortels.
C'est pourquoi notre divin Maître, dans une apparition à la vertueuse Mère, lui dit
ÛEUVRES CO.MPL. DE BOtDOS. IIL
qu'il fallait pliilAt Uuit •iuiitriir que d'apjioi-ter aucun ret.irdeiiieiit !i une (i.'uvro qui ét.iil tant i"! sa gloire ; et dans plusieurs communications extraordinaires de ce bon Sauveur et de sa bénite .Mère, elle ajiprit ce qu'elle disait , que son institut ayant pour tin de gagner les âmes à Dieu, et souvent des âmes toutes perdues dans le péché, il fallait u:5er d'une grande miséricorde, et avoir beaucoup de patience et de douceur, supportant leur humeur et compatissant h leur faiblesse. Klle a déclaré aux iiersonnes à qui elle rendait compte de sa conscience , que Notre- Seigneur lui avait commandé souvent de firendre soin de ces pauvres tilles, et même de leur corps, et que lui disant : .Mou Dieu ! (juc voulez-vous que je fasse? il lui avait dit : .Miséricorde, et tciujours miséricorde; soit en reprenant leurs défauts, leur donnant avis ou les châtiant , toujours miséricorde. Qu'il fallait sujiporter doucement las inciviles et grossières, et dons une occasion ayant dit qu(diiues paroles aigres Ji ces tilles, elle en fut reprise (lar ce débonnaire Sauveur. La même chose lui arriva de la [lart de la très-douce N'ierge , qui lui témoigna qu'il fallait avoir compassion 'l'elles dans un temps où elle voulait les réprimander. Car celte Mère de toute miséricorde lui disait qu'il les fallait traiter le plus doucement qu'elle pourrait, qu'elle devait même garder la douceur dans leur correction, qu'elle désirait que l'on en prît un grand soin, et qu'elle répulait fait à elle tout ce qu'on leur faisait-Quelonendevaitsupporterlesdéfauls dans une grande charité, se souvenant de celle que son Fils avait eue pour les pauvres pécheurs.
Mais l'Evangile y est très-exprès qui nous enseigne [Matlh. xi , 28), que ce Dieu do toute consolation appelait à lui tous ceux qui étaient travaillés et chargés , et qu'il les soulagerait; qu'il assurait qu'il voulait la miséricorde, et non pas le sacrifice, qu'il n'était pas venu pour les justes, mais l'our les pécheurs. Aussi ses délices étaient de converser avec eux pour les gagner, d'idlcr les voir, et de manger à leur table. Une douceur si ravissante leur donnait un libre accès auprès de sa divine personne, ils l'abordaient sans crainte pour entendre sa divine parole, et loin d'en avoir le moindre rebut , il n'avait pour eux que des bontés cliarmantes. L'Histoire sainte nous en donne des exemples admirables, mais qui sont infiniment louchants; l'on ne peut rien ajouter à celui de sainte Madeleine. Cependant les scribes, qui étaient les docteurs de ce tempslà, et les pharisiens , qui se distinguaient du reste des Juifs par une ])rofession spéciale d'une piété tout extraordinaire , en prenaient occasion d'en murmurer contre ce miséricordieux Sauveur ; mais tous leurs murmures, et toutes les plaintes qu'ils en faisaient même à ses disciples ne lui ôtaient rien de la douceur de sa conduite. Il agissait toujours avec les pécheurs dans une débonnaireté ineffable.
Ah 1 s'écriait sur ce sujet le glorieux saial
Œl VRES COMPLETES DE BOL' DON.
François de Sales, c'est bien le propre d'un Dieu'faillionime d'avoir un amour cordial pour les pauvres pécheurs. Pour nous autres nous sommes trop grands seigneurs, et tout misérables que nous sommes, car qui est celui qui ne l'est point? nous avons de la peine à les supporter. Nous les traitons avec impatience et avec rebut. C'est ce que déplf)rait souvent ce prélat d'une incomparable douceur : et certes l'exfiérience fait voir clairement que ces rebuts sont cause de mille maux, et quelquefois de la damnation des pauvres âmes. Car enlin les cœurs s'ouvrent a la douceur et se ferment h une sévérité rebutante. Combien de personnes cèlent leurs péchés au tribunal de la pénitence jiar la crainte que le démon et la nature leur donnent, et qu'une manière d'agir sévère augmente ! mais combien de ces personnes sont tirées de ce déplorable état par une conduite ouverte et charitable, qui leur donne la liberté de s'accuser de leurs crimes? il est vrai que les cœurs ne se gagnent pas par les rebuts, mais par la douceur, la miséricorde et la patience, puisque celle d'un Homme-Dieu doit être la règle de la nôtre, sans doute qu'elle doit être bien grande et «ans se lasser jamais. Aussi un jour notrt' -vertueuse mère s'étant plaintedes murmures des filles pénitentes au sujet du retranchement de quelque chose de leur portion à raison d'une grande cherté , elle vit que ces plaintes déplaisaient à Notre-Seigneur et à la très-sacrée Vierge, €t que son ange gardien en demandait pardon pour elle. Sainte Anne lui paraissant lui dit qu'il les fallait gouverner avec [latience. Comme l'on a des égards [)Ourl';s personnes malades, que l'on n'a |ias pour celles qui jouissent d'une bonne santé, que l'on en prend tout autre soin, que l'on en supporte davantage, qu'on les traite avec beaucoup plus de douceur, il en faut user de même avec les personnes qui ont des maladies spirituelles et dont les maux demandent d'autant jibis d'application, qu'ils surpassent incomparablement tous ceux que les curps peuvent souffrir.
C'est ce que faisait d'une manière trèsparfaite la charitable mère Elisabeth. Dès leur entrée, elle leur marquait un cœur de mère, leur témoignant beaucoup d'alfeclion et de tendresse, elle leur faisail paraître une grande joie , et elle leur accordait ce qu'elle pouvait, se rendant saintement complaisante pour les gagner à Dieu. Elle avait soin d'ôter leur vermine et toutes leurs immondices, et quelquefois même elle les mettait coucher dans son lit. Elle leur portait leurs médecines, et tout ce qui leur était nécessaire. Elle pansait et nettoyait les plaies de celles qui sentaient le plus mauvais, quoique naturellement elle ne ]>ùl supporter l'ordure. Elle avait un contentement indicible à demeurer auprès d'elles malgré toute leur mauvaise odeur, à les visiter souvent, à les caresser, à leur donner dos douceurs. Elle ■veillait extrêmement à ce que r ien ne leur manquât, que les portions qu'on leur servait dans leurs rej-as fussent bonnes, ce que
Motre-Scigneur lui-même déclara lui être très-agréable, et qu'il voulait qu'on leur apprêtât toutes choses comme pour sa per-* sonne sacrée. Mais n'est-ce pas une vérité que le saint Evangile nous enseigne, où notre maître nous dit : /l'n vérité je vous dis que lorsque vous avez fuit ces aclions île charité aux moindres de mes f rires, c'est â moivie'me que vous les avez faites [Mutth. v, 40); et ce rui de gloire assure encore qu'autant de fois que l'on manque à faire la charité aux petits, on manque de la faire à luimême. Elle sacriûait tout pour ces pauvres créatures, sa santé, et elle disait qu'elle ne se serait pas mise en peine de gagner leurs honteuses maladies en les assistant; sa vie, son honneur, elle n'épargnait rien.
Mais si sa charité était si ardente pour les besoins de leur corjis , que ne faisait-elle pas jiour le bien de leurs Ames? Elle les recevait avec une bénignité indicible quand elles s'adressaient h elle pour leur spirituel, et elle avait une grâce admirable pour les gagner à Dieu, ce qu'il autorisait quelquefois |)ar miracles, comme il arriva à une Flamande, à qui elle |)roinit qu'elle guérirait d'une honteuse maladie si elle se convertissait : ce qu'ayant fait, elle se trouva guérie : mais quelques années après s'étant laissée aller à la tentation, et ayant voulu sortir, au même instant qu'elle sortit de la clôture, elle fut reprise de son mal si fortement qu'elle eu mourut dans peu de jours. Mais l'on a admiré les changements notables arrivés en des âmes criminelles par ses prières et intercessions, ces pauvres personnes étant vivement touchées , avouant avec larmes leurs fautes, et déjilorant leur aveu.glenient. Quand elle entrait avec elles, elle joignait les mains et disait : Mes enfants, dites après moi : Mon Dieu, je veux aller en paradis, oui, mon Dieu je veux aller en i)aradis. Elle récitait les heures de notre Dame avec elles, et elle ne voulait pas qu'on l'appelât quand elle était dans ces emplois si ce n'était pour les choses nécessaires. Elle quittait volontiers des conversations agréables [vour s'entretenir avec ces créatures qui souvent étaient trés-grossières et fort rustiques. Mais elle les voyait dans l'a dorable Jésus.
Elle attendait avec patience le changement de leurs mœurs, imitant en cela la conduite de Dieu même , qui attend le pécheur à pénitence jusqu'au dernier soupir de sa vie, et qui ne laisse pas dans le temps de sa rébellion de le lavoriser de ses grâces et de lui accorder ses faveurs et pour le corjis et pour l'âme. Le Seigneur , dit le Psalmiste, est clément et doux : il est lent à punir, et plein de miséricorde. {Psai. lxsîv, 5.j La précipitation et l'emportement d'un zèle qui n'est [las selon Dieu sont cause de bien des maux ; et il y a des gei.s qui, [iressant trop les all'aires, les ruinent entièrement, l'allé ne s'étonnait (loint de leurs péchés; et quand on lui en parlait elle s'humiliait beaucoup, reconnaissant que c'était par la seule miséricorde de Dieu qael'on n'était pas tum-
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