‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 11 sur 436 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Di son esprit de mort à la vie naturelle.

C'est une chose bien rare dans le monde que de vouloir quitter le monde. Peu disent comme le P. Seurin : « Dans la pensée de mourir je ne songe qu'à rendre l'esprit aux pieds de mon Sauveur Jésus-Christ, u Le détachement de la vie n'est pas coiomun, ou parce que les hommes étant tous naturels, sont tous plongés dons l'attache aux choses visibles et préseule^ ; ou parce <|uo s'ils s;

servent des lumières surnaturelles, ils sont dans la crainte de ce qui doit suivre la mort. Cependant il n'y a rien que la nature craigne davantage que la mort , parce qu'elle détruit sa i)lus étroite union :]ul est celle de l'âme avec le corps. Il n'y a rien aussi que la grâce désire avec })lus d'ardeUr, rien qui lui soit plus doux, parce que c'est par elle que l'âme se trouve parfaitement réunie avec son premier prii)ci(te qui est Dieu, et qllc dans sa parfaite union elle trouve sa félicité. ALtIs les états de la grâce ont peu de lied dans la (ilupari des hommes où la natdrd règne ; ainsi l'on ne voit que des soins em» pressés pour la santé du corps, dont on fait une telle estime et dont on s'occupe si forte» ment, qu'à toutes rencontres la première) pensée qui vient, la première chose dont oti parle, c'est de demander comment on se porte, et si les nouvelles de la santé corpo» relie .sont bonnes ; à même temps l'on ne manque pas de témoigner sa joie; comme au contraire si elles ne le sont pas, aussitôt l'on fait paraître sa douleur. Le com[>liment du P. Seurin à ia mère Jeanne des Anges, u-suline de Loudun, n'est pas commun. « Je vous trouve bienheureuse, lui écrivait-il, de pouvoir bientôt mourir. «Celte pensée de la mort réjiandait une douceur incroyable dans toutes les incommodités corporelles qui lui arrivaient; et quand il considérait que ses maladies le pourraient bien faire mourir, il se sentait rempli d'une consolation inconcevable. Ce sont les sentiments de ceux qui sont animés de l'esprit de Jésus-Christ, et qui sont mus par les pures opérations de sa divine grâce.

L'on rapporte qu'un certain cavalier fai-» sant voyage et passant à travers une solitude, fut surpris d'y entendre une voix eitraordinairement charmante, dont la douce et agréable mélodie l'arrêta quelque temps pour en goûter le plaisir. Une chose si sur-' prenante dans un désert, l'obligea de rechercher d'où venait cette voix. 11 s'en alla donc vers le lieu où elle se faisait entendre, et il y trouva un sujet qui l'élonna bien 'ia-» vantage : il aperçoit un solitaire dont le corps était dans une si grande corruption, que la chair lui tombait par morceaux de toutes parts ; et c'était la jiersonne qui chantiit si agréablement. Là-dessus l'ayant interrogé quel était le sujet d'une joie si extraoruinaire qu'il faisait paraître par son chant, le solitaire répondit : C'est, Monsieur, que la pourriture de mou cor[is me marque assez qu'il est proche de sa Qn. Et de vrai, s'il est comme un mur opposé entre Dieu et l'âme, peut-il lui arriver rien de plus doux que de voir cette muraille abattue"? C'est ce qui faisait dire à notre saint religieux : « Je soupire après les angoisses de la mort comme a[irès un grand bien, car ce sont les faubourgs de la vie éternelle. »

La vie est en patience aux hommes de grâce, et la mort en désir. Si cette maxime est peu entendue, c'est parce qu'on a peu de foi ; c'est parce que l'on est trop intéressCi Les hommes du Dieu l'cnlendcnt, les liom*

fflXVUES COMPLETES DE BOIDON.

nies de Dieu la goùicnl, paire qu'ils croient, parce qu'ils aiment, parce qu'ils ne clierchentpas leurs iméièts, mais ceux lie Jésus- Christ. Quel moven île croire un paradis, c'est à-dire un lieu de lionlieur achevé, dont tous les bienheureux habitants sont autant de grands rois, dont reni|)ire ne tinira jamais, qui y vivent et qui y régnent dans la participation du Lioiiheur même d'un Dieu, et ne [las désirer v aller? l'eut-on dire quo l'on a de la foi, et'avoir tant de peine t quitter une vie pleine de misères. Le bis, liieureux frère dilles, l'un des premiers compagnons de saint François , entrait dans de saintes extases à la seule prononciation du mot de Paradis. Ah Dieu! que la vue de cet heureux séjour a causé de saintes irapatiences aux véritables lidèles! Car enfin pour peu que l'entrée glorieuse en soit retardée, c'est une grande jirivation. Que ces paroles me semblent indignes d'une personne qu-i en a la foi : L'on mourra toujours assez tût. Ne comple-t-on donc [lourneu la privation d'un royaume céieste pour quelques années, pour demeurer dans une terre d'exil st une vallée de larmes?

Le feu P. Bagot, leligieux de la compagnie de Jésus, iiomme d'une rare et profonde érudition, d'une grande ftji et d'une émiiienle piété , étant revenu d'une maladie mortelle, soufiirait dans sa convalescence ; et iiuoique pour lors, étant fort Agé, il vît bien que les jours de son pèlerinage en ce bas monde ne dussent pas être longs, cependant le retardement de la mort lui était un tourment. 11 me pria, l'étant allé voir au sortir de .'•a maladie, de le consoler dans la désolation qu'il portait de nôtre pas mort ; et la croyance qu'il avait d'y mourir lui avait donné une joie si douce et si sensible, qu'au jugement des médecins , elle avait Ijeauioup contribuée lui redonner la santé. L'on [leul dire, pour me servir des paroles de rÈcriture, que ])eu d'années a[irès il mourut ilans les baisers du Seigneur, étant sorti de cette vie par une maladie de deux ou trois heures, dans une douceur, dans une tranquillitéetdans une paix admirables. Le grand cardinal Bellarmin, à li nouvelle de la mort qui lui fut portée, s'écria tout ravi de joie : Je me suis réjoui dans les heureuses nouvelles qui m'ont été dites : Nous irons en lu maison du Seiijneur. {Psal. cxxi, l.j Ces vues de foi donnaient au P. Seurin des joies si excessives , qu'il assure qu'il avait de la peine h les supporter.

Mais ce qui l'éloignait le plus de la terre, ce qui lui donnait de lâan forts uiouvemeiits de désirer d'en sortir , était l'amour qu'il avait pour Jésus son Dieu et son Sauveur; il était (lan> la fidèle pratique de ce qu'il enseignait aux autres : « (Jue ce n'était pas assez il'aimer l'aimable Jésus, mais qu'il lalfuit avoir une sainte [lassion pour lui et pour tout ce qui le touche. >> Kt comme il était tout pénétré de cet amour, il avoue bonnement qu'il ne faisait [dus ipie languir et soupirer après lui : « Qu'il ne peut prendre plaisir qu ii penser à lui ; qu'il veut passer

le rcvte de ses jours dans le gémissement comme une tourterelle qui a perdu sa com- ]iagne, sa sainte humanité ayant ipiitié notre terre pour se retirer dans le ciel. » Il disait que « Dieu prend des tlèches dont la poi;ïte est teinte dans le sang lie Jésus pour nous blesser, et q ae le cœur ensuite e^l c omiiie le cerf navré, et n'a plus de repos c]u'enlre les mains de son Seigneur. » Dans eel état riiomm;' de Dieu pouvait bien dire avec le Psalmiste: Comme le cerf soupire avec ardeur après les sources des eaux, ainsi mon âme soupire après vous, mon Dieu! Mon âme a une soif ardente pour Dieu qui est fort, pour le Dieu virant. Quand irui-je paraître devant sa face! l Psal. xli, 2 3.) Mais il pouvait ajouter avec le même Prophète : Mes larmes sont devenues mon pain durant le jour et durant la nuit, pindant qu'on, vie dit à toute heure : Où est votre Lieu'/ Ces sentiments lui faisaient dire :« que la blessure li'amour qu'il avait reçue, au lieu de sang lui faisait jeter des larmes, et qu'il croyait passer le reste de ses jours dans des pleur;- continuels. »

Il laut demeurer d'accord que l'absence d'une |iersonne que l'on aime fortement est une dure )ieine. La jdupartdes hommes ressentent peu, hélas! le faut-il dire? point du tout la [irivation de la présence visible do l'adorable Jésus; mais c'est qu'ils aiment peu ce tout aimable Sauveur. Le défaut d'amour nous doit donner la dernière confu- .«ion ; il mérite bien d'être puni par la justice divine. Le savant et [deux Blosiiis assure qu'il y a un tourment [larticulier dans le [uirgatoire pour les âmes qui n'(nit pas désiré de voir leur Dieu et leur Sauveur. J'entre de tout mon cœur dans ce sentiment; car n'est-ce [las une chose bien indigne d'un Chrétien, qui lui ilo;t être bien honteuse et qui marque son peu de foi et d'amour, de vivre sans le dé^ir de voir celui qui eït son grand et unique tout? Les véritables aiiiai.ts du Fils de Dieu ont été dans des dispositions bien o|i|iosées. Combien de lois a-t-on entendu dire à un saint Bernard : « Adorable Jésus, hé! (juand sera-ce ([ue vous viendrez l'our me retirer de ce monde? Quand auraije la douce consolation de vous voir? Ah 1 mon cœur ne vous jieut assez dire courbien il le désire, maii il vous le dira des millions de fois, et il vous le dira toujours jusiju'a ce que vous m'ayez fait celte grâce. » Sainte 'J liérè.>e,dans un des cantiques que le diviii amour lui avait inspirés, ne jieut se lasser de répéter iju'elle meuit de ce qu'elle ne nieuri [ as, et entendant sonner l'horloge, elle s'écriait : « O heures 1 ô moment.s de la vie! (pi'il est doux de vous voir | a'sser, [luisque nous nous en allons avec vous, et que vous nous a(i[irochez de la mort ! » Parlant du même sujet dans quelqu'un des [etils ouvrages que la divine Providence nous a fait donner au public, j'y ai ra|iporté quelque chose bien considérable qui se lit dans la vie du grand serviteur de Dieu, le révérend P. Balthazar Alvarès de la rom[iagnie de Jésus, comjiosée [lar le célèbre Père de la même com-

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