‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 123 sur 436 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le triomphe de la croix dans son parfait dégagement.

Toute la plénitude des grâces dont nous

venons de parler ont eu [lour sujet un cœur parfaitement ilé.^agé ; car il n'est fias pos-iiile que le co^ur se reniiilisse, s'il n'est entièrement vide. C'est ce qui faisait dire auircfoisaugrand saint. Vugu-lin : « \'idez-vous afin que vous soyez remplis. » Il n'est pas besoin, disait la sérapliiipie sainie Thérèse, que nous parlions bien haut pour [larler à Dieu, ou pour en implorer les divins secours, car il n'est |ias loin d'un chacun de nous, dit le grand Apôtre. Mais disons qu'il n'est pas nécessaire de faire un long chemin pour aller à cet Etre suiadorable , ou de faire de grandes choses, d'agir beaucoup jiour avoir part h sa divine plénitude, il n'y a qu'une seule chose à faire, c'est de donner lieu h ses saintes communications. Il n'y a qu'à lever les obstacles en sa divine vertu. Oh! que le Dieu que nous servons est bon! s'il fallait pour être plein de son Saint- Esprit, être bien savant, toutes les personnes sans lettres ne le pourraient pas. S'il fallait prêcher , aller aux missions , tout le monde n'en est pas capalile : pratiquer de grandes austérités, c'est ce que les corps infirmes ne peuvent pas ; donner de grandes aumônes, assister les nécessiteux, les pauvres n'en ont pas le moyen, ijue Dieu donc (lemande-t-il de nous? Ce que tous les hommes avec le secours de sa grâce peuvent faire, de se vider le cœur de l'attache aux choses créées pour ne s'attacher qu'à lui seul.

Considérez un petit vaisseau pleinde quelque liqueur quel onlieutaumilieudela mer, et que l'on a dessein de remfilir de ses eaux. Il nes'agit pasdetravailleràchercherde l'eau pour le remplir, puisqu'il y en a une infinité plus qu'il ne lui en faut étant au milieu de ce vaste élément. La seule chose donc qui est nécessaire, c'est de le vider. Sans cela vous avez beau faire, tout ce grand amas d'eaux qui l'environnent lui sera inutile; mais comment est-il possible qu'il ne reçoive point l'eau étant au milieu de l'eau, c'est qu'il est plein d'autre chose. 11 en va de même du cœur de l'homme. Ah 1 le Dieu de toute bonté a des desseins infinis de se communiquer à lui, et pour cela il n'est pas besoin d'aller bien loin pour s'approcher de celle majesté suradorable, puisque toutes choses en sont remplies, et que même nous sommes plus en Dieu que le vaisseau que je suppose n'est dans la mer. Nous voilà donc dans Dieu tout plongés, tout abîmés dans cet êlre immense. Comment donc n'être point plein de Dieu? Est-ce que le cœur de l'homme est trop grand, et que Dieu ne lui suOit pas 1 Est-ce que Dieu n'est ]ias cafiable de faire sa plénitude, lui qui est infiniment suflisant à soi-même? C'est que le cœur est plein de la créature.

Mais faites ici réflexion que comme le vaisseau qui est dans l'Océan ne se remplira de ses eaux qu'à proportion qu'il se videra des autres choses qui le remplissent, de même le Dieu de toute bonté ne se communiquera au cœur de l'homme qu'à proportion qu'il se séparera dts choses créées. Si le cœur est

ŒUVRES COMPLETES DE BOUDON

plein li'alUiclies à des |n5(li(''s nol.tbles. il n'y a point (le Dieu en lui. je veux dire qu'il n'y est |ins avec amour S'il y a beaucoup de la créature, il va peu de Dieu :s'il va peu delà créature, Dieu y est beaucoup, inaisalin qu'il n'y ait plus <)ue Dieu seul, il l'aut que tout en sorte. C'est jiourquoi notre maîiie crie à tous ceux qui veulent ôtre desa suite: Si quelquun veut venir aprrs >iini,qu il renonce à soi-mi?me. [Matlli. \vi, 2V.j Car après cela où l'homme chrétien pourra-t-il chercher des excuses dans ses attaches? (Juels i)rétoxtes pourra-t-il prendre [lour se défendre d'une parfaite morlifii^ation? Celui qui lui fait celle divine leçon est son Dieu et son maître, il le doit donc indispensablement écouter. Il ne l>eut aller ;^ une autre école s'il veut demeurer chrétien ! ou il faut qu'il cesse d'être son disciple, ou ilfaut qu'il reçoive sa doctrine, car elle est pour tous ceux de sa suite. « Si quelqu'un, (lit saint Jean Chrysostome mé- (Jitant ces paroles du Sauveur, veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même ; cela marque une obligation universelle pour tous les lîdèles, et il n'y a aucun moyen de s'en excuser. Mais si nous soiiuues' obligés de renoncer à nous-mêmes, quelle sera la chose créée que nous ne devions quitter [lar le détachement? »

Cejiendant une obligation si universelle est [leu entendue, et encore moins praliijuée parmi les Clnétiens. Loin Je s"ap|)li(|ucr fidèlement au renoncement de soi-même dans toutes choses, ])artout l'on se porte, l'on se cherche, l'on se trouve. Si Ton n'y veille avec une extrême fidélité, l'on se regarde le premier, et ce qui nous touche, dans tous les desseins que l'on prend, dans tout ce que l'on fait, dans tout ce qui arrive. Peu de personnes sont pénétrées de la vue de Dieu dans leurs actions, et très-jieu qui n'aient que la seule vue de Dieu seul. Oh ! que Dieu seul est rare dans les esprits et dans la volonté, non-seulement dans les em|ilois temporels, mais dans les occupations les plus spirituelles. Ce maudit amour de nous-mêmes, ce détestable amour-propre se glisse partout, se mêle partout ; et ce qui est trèsétrange, c'est qu'il se trouve souvent où il est combattu. Car, hélas I il n'est que trop vrai, l'on parle quelquefois du détachement par attache, ces prédicateurs, par exemple, qui déclament avec tant de force contre l'amour de soimêrne jiar un véritable amour d'eux-mêmes, le propre intérêt les suivant jusque dans les chaires où on lui fait la guerre. Les directeurs qui , s'entretenant avec leurs pénitentes de la vie mortifiée, le font avec un esprit d'immortification. O seigneur, sauvez-nous, parce qu'il y a eu peu de saints, de gens qui n'ont plus de vie , et qui puissent dire avec l'hoamie ajiostolique en vérité : Je vis, mais non je ne vis plus, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. IGalat. ii, 20.)

Marie-FIisabeth élait de ce pelit nombre, elle était véritablement morte à elle-même, elle était sanctifiée en vérité, c'est-à-dire séparée de tout ce qui n'était pas Dieu. La

croix de son divin Sauveur avait eu ce sain' efl'et en elle, c'est de la manière qu'elle y avait triomphé. Son détacheinent était général, et elle souhaitait quêtons les autres entrassent dans le même transport. Jésus seul, s'écriait-ellc , mérite tous les amours, et trop est avare à qui il ne sufiit pas. Nous avons déjà remarqué qu'elle voulait qu'il n'y eût (pae lui seul (jui fût considéré. Dans cette vue elle ne jiouvait souffrir qu'on la regardiît en quoi que ce fût, et que l'on fit la moindre chose en sa considération, qu'on lui rendît iiour l'amour d'elle quelque service , ou à sa maison. Chose bien rare, coumie chacun peut le savoir, et il y a des gens qui auraient peine de se voir servis s'ils ]iensaient qu'on ne le fît pas en leur considération. « L'on aime à être aimé, c'est nne tentation, » dit saint Augustin, «qui dure toute la vie dans presque tous les hommes. » 11 faut être un homme tout de grâce pour ne la plus ressentir ; aussi l'on peut dire que INLarie-Elisabeth n'avait [ilus rien de la terre; et l'on a remarqué que sa grande application allait en la vertu de son Sauveur à rendre ses inclinations toutes célestes. Ainsi elle était véritablement morte au monde, et à tout le monde ; c'est ce qui la tenait dans une j)arfaite égalité en toutes choses, dans l'adversité, dans la prospérité. Comme une véritable morte, elle n'était plus touchée de rien, elle n'était plus émue (Je rien. Dans les bonnes elles mauvaises nouvelles elle était toujours la même. Que tout le monde se bandât contre elle, que ses meilleurs amis la quittassent, cela ne lui faisait aucune imjiression, Elle n'était peinée d'aucune séparation , d'aucune mort, pas même de celles des [lersonnes qui lui étaient plus nécessaires, tout enfin ne lui était plus rien. Dieu seul lui sufilsait.

Elle déplorait continuellement l'aveuglement des hommes qui ne s'en contentent pas. Son grand attrait allait à ne se soucier nullement de soi-même, à n'y pas même penser. Elle s'écriait : Faites, Seigneur, que je m'oublie de moi-même. Certainement il faut avouer qu'elle n'y pensait guère, puisque dès sa jeunesse elle s'en souvenait si peu, et en des choses qui d'ordinaire font la grande occupation des filles, conuise la beauté du corps et les ornements dont elles se parent ])0ur être agréables. Mais pour elle, dès qu'elle était toute jeune, elle avait horreur de sa beauté , et la moindre louange qu'on lui en donnait lalDigeait extraordinairemcnt : ce qui la faisait beaucoup souffrir, car comme elle était parfaitement belle, souvent on lui donnait de ces louanges. C'est une chose fort commune, et qui se trouve aussi parmi les personnes qui font prof>.'Ssion de dévotion • l'on donne son estime à ce qui plaît aux sens , on loue les agréments naturels , c'est-à-dire que l'on a beaucoup de l'esprit d'Adam, et peu de celui de Jésus-Christ. Les nourrices, les mères ne font que parler aux enfants de la beauté cor|iorelle, on ne cesse de dire aux filles qu'elles sont belles, l'on fomente de la

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