‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 125 sur 436 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le triomphe de la croix dana non oraison, et la pureté de sa lumière.

L'oraison est l'un des grands effets de la Croix; et c'est une maxime bien assurée que pour bien iirier, il faut être bien crucilié. N'attendez jamais (|u'un esprit s'élève noblement à Dieu , |)endant qu'il demeure lié à la terre. L'amusement aux créatures est une ilésoccu| ation du Créateur. L'n cœur qui les aime est peu susceptible de l'amour de Dieu ; et celui qui aime peu Dieu n'y jiense guère. Nos [lensées suivent ordinairement nos atlections: Un avare qui aime le bien temporel en est tout occupé, et son empressement ne lui donne aucun repos, non pas même durant la nuit , comme nous le dit l'Ecriture. Le voluptueux ne pense qu'à ses plaisirs, l'ambitieux ne rêve qu'à 1 honneur ; enfin l'on pense à ce que l'on aime. Voilà, ô âme chrétienne, la raison pour laquelle la ])lupart du monde est si peuoccuiiéde Dieu, c'estquel'on estdépourvu de son tlivin amour. Certainement si on l'aimait bien, on y jienserail bien. Oh 1 quelle horreur de voir ce qui se passe sur ce sujet dans l'intérieur de tant de personnes, et dans l'extérieur qui paraît dans les comjiagnies et conversations. Oh! si nous voyions quelle est l'application des esprits deimis le matin jusqu'au soir! Combien y verrionsnous d'occupation de la créature et quelle occupation y trouverions-nous du Créateur? Entendez un peu ce qui se dit dans les compagnies des Chrétiens, considérez le sujet de leurs entretiens. Souvent il n'est pas dii;ne d'un homme raisonnable , loin de l'eue d'un homme chrétien? Hélas ! (jueUe jiart Dieu y a-t-il 1 c est ce qui fait soupirer les âmes éclairées qui n'ont pas de |)lus grande peine que de se trouver dans les compagnies ordinaires, parce qu'ordinairement l'on n'v(iense et l'on n'y parle point do Dieu; comme si on ne le connaissait point; l'on agit en infidèle et d'une manière plus déplorable que les infidèles, souvent les mahométans' parlent plus fréquemment et plus respectueusement de Dieu.

Nous avons appris depuis peu par des personnes dont la vertu et le mérite nous ùtent tout lieu d'avoir le moindre soupçon de la vérité de leurs paroles, que dans I& capitale de la Perse il s'y fait tous les jours des assemblées de ceux qui passent l'our les plus beaux esprits et que les grandeurs de Dieu font le sujet des entreliens de ces infidèles. Chacun dit ses pensées des perfections de ce premier des êtres, ils disimtent entre eux à qui en dira de [dus grandes choses, ils composent des pièces de ses excellences, et ses louanges font la matière de

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leur conversation. N\ a-t-il pas ici bien sujet lie dire que ces mahométans se lèveront au jugement avec nous et qu'ils nous condamneront. O mon Seigneur et mon Dieu, le peuple qui a vu une si grande lumière, marchera-t-il toujours dans les t6nèi)res : mais rattache auï choses de la terre l'aveugle ; de là vient la néiessité indipensable de la mortilicalion jiour avoir les yeux ouverts à la divine lumière et jiour penser à Dieu.

Il y a pende contemplatifs, dans la doctrine de l'aduiirable livre de l'Imitation de Jésus-CItrist, parce qu'il y en a peu qui sachent se déprendre et se séparer de l'amour des choses iiérissables. Un œil 'plein de terre n'a pas sa liberté et coaiment l'auraitil, puisqu'un seul brin de poussière lui ôte 1 11 faut gu'il soit pur pour voir les objets sans empêcheruent. Il en va do même de notre âme ; c'est pourquoi notre divin Maître déclare bienlieureux les nets de cœur, parce qu'ils verronfDieu. Ce qui se doit entendre non-seulement de l'autre vie, mais encore de la vie présente. Or cette netteté depuis la rébellion des sens à la raison du péché originel, n'arrive point sans une vraie mortitication. 11 faut donner bien des combats, et ce n'est que par la croix de la mortification que l'on remporte la victoire.

C'est doncunenécessité, pourpouvoirbien s'appliquer à l'oraison qui nous fait voir Dieu par la foi, qui nous découvre ses grandeurs, ses mystères, ses conduites, il faut être bien mortifié. Marie-Elisabeth avait l'oraison dans un degré érainent, parce que, comme son nom le marque qu'elle avait pris se faisant religieuse, elle était une personne de la croix ue Jésus. C'est |)Ourquoi nous parlons lie sou oraison immédiatement après avoir parlé de son entier dégagement. Le Seigneur à même temps lui donnait la gr'ûce de l'oraison pour la nourrir, qu'il lui faisait manger du pain de larmes, et boire de l'eau de ses pleui-s. Elle y était si fortement et si àouvent appliquée, que l'on disait qu'elle priait toujours. L'on a apiiris d'un recteur de la Comjiagnie de Jésus, savant et célèbre religieux à qui elle avait dit en confiance la chose, qu'elle avait été une année et demie dans une oraison continuelle, sans que les entretiens extérieurs et les autres occupations l'en divertissent, ni même le sommeil, durant ce temps-là jouissant incessamment jiar un privilège spécial d'une élévation perpétuelle de son esprit à Dieu. 0 mon Seigneur, que vous savez bien récompenser par vos communications divines l'éloignement de celles des créatures! Mais faut-il que les liommes se privent do l'honneur incomparable de votre conversation, par leur occupation de pauvres et de chétifs néants.

Elle disait , après le Docteur angélique, qu'une personne religieuse sans oraison était comme un soldat sans épée, c'est àdire exposée sans armes à la furie de ses ennemis. L'oraison est comme la tour de David d'oii pendent mille Ijouclieis et toute l'armure des plus forts. C'est là oiî l'on reçoit la véritable lumière qui nous délivre

des illusions des diables, qui entraînent après eux le monde aveuglé par l'estime (pi'il a des faux biens de la terre. Elle disait (ju'ils feraient d'étranges ravages, même au sujet de la foi, si la puissance de Dieu no les tenait, et qu'ils jetteraient d'étranges doutes par des raisons apparentes qui surpassent la lumière ordinaire, et qui feraient succomber sans un secours particulier de Dieu, qui se donne par l'oraison. Aussi estce une chose remarquable dans les personnes que ces maudits esprits tiennent liées par le péché, il y a peu de foi, et dans quelques-unes elle y demeure presque éteinte.

11 est écrit: Approchez-vous de lui et vous serez éclairés. {Psal.x\\u\,G.)Tons ceux qui ont cet honneur parlasainteoraison reçoivent la lumière delà vie éternelle. Les biens qui en arrivent sont inexplicables. C'est dans l'oraison que Notre-Seigneur fit voir à la mère Marie-Elisabeth tout le monde plein de filets et des pièges que les diables tendaient Iiartout. C'est dans l'oraison que la même vue a été donnée à tant d'autres saints; si les raonoains s'y engagent si fréquemment et si fortement, s'ils ne s'aperçoivent pas du piège où ils sont tombés et lîe se mettent pas en peine de s'en tirer, s'imaginant, par une étrange illusion, être fort libres au milieu du plus fâcheux des esclavages, c'est qu'ils ont les yeux fermés à leurs maux , et ils ne les ouvrent pas, se privant de la lumière que Dieu accorde par le moyen de l'oraison. Aussi le même Sauveur, qui avaitrévélé à sa servante les dangers qui se trouvent dans le monde, lui révéla à même temps que le vrai moyen de les éviter était d'avoir recours à l'oraison et à la dévotion de la sainte Vierge. Car enfin c'est toujours le canal sacré par lequel Dieu fait couler ses grâces. Oh ! que bienheureux est donc celui qui est [iroche de cette aimable reine des anges et des hommes 1

C'est dans l'oraison que cette bienheureuse Mère de Dieu toute couverte des clartés du Soleil de justice a donné à sa chère fille des lumières admirables, et si grandes qu'elle assurait ne les pouvoir exprimer. Grâce qui lui avait été souvent accordée, qui lui découvrait l'importance de l'éternité, la vanité, l'aveuglement et la folie des hommes, qui s'amusent à des bagatelles qui ne font que passer, qui s'arrêtent au temps présent, sans considérer sagement l'avenir, ce qui leur doit arriver durant toute l'éternité, sans même le vouloir savoir. Dans ces lumières elle voyait tout le monde devant Dieu comme une ombre, et que dans cet état on ne le craindrait pas , quand tout ensemble il serait bandé contre nous. Car quel moyen de craindre ce (|ui n'est rien. Cette grande lumière du néant de toutes choses lui ôlait toutes les pensées de la moindre estime d'elle-même, la rendait imperturbable, et la mettait dans une profonde paix au milieu de toutes les tempêtes, faisait qu'elle se mettait si peu en jieine de tout ce que l'on disait d'elle, de tout ce que l'on entreprenait contre elle , et de l'abandonnement

LK TUlUMl'Ilt; l>K LA CROIX. - l"AKl. III.

iiiùinc lies gens de bien, 'l'iuitos les craintes ^i fiiiiin.iires dans le niundc, luules les inquiétudes , tous les ehas^rins , luus les enijKiiioinents viennent de ee (|ne le monde ne viiil juis les clioses dans leur vérité , (m'il estime ee (|u'il l'aut mépriseF, ([ii'il niéprise (fiiu'il l'aut estimer. .Mais les saints reniar- (]uent (lu'il y a peu d'esprits entièrement purs de cette fausse estime; ce (juo l'expénenco fait assez voir dans les |icrsonncs même de piété, il est rare d'en trouver qui vivent avec les créatures connue si elles n'étaieut point dans la vue de leur rien, le désir de leur estime, de leur amitié, de leur connaissance, témoigne assez que l'on s'imagine ([u'ellcs sont quelque chose.

L'on a écrit que notre vraie servante de Dieu et de son immaculée .Méro parlait des matières de la théologie avec tant de clartés, que l'on vowiit bien qu'elles étaient infuses , et qu'en cela elle était aduiiiée des i)lus savants théoloj^iens. Nous avons écrit les lumières j>rophétiques ([ui lui ont été accordées; mais ce que j'estime le plus dans ses lumières, et ce ([ui me les l'ail appeler des pures lumières, c'est qu'elles étaient eutièrement conformes h l'Evangile. Ses lumières étaient semblables à celles de notre bon Sauveur, elle ne pensait et ne juniail qu'avec lui, elle n'avait point d'autres senlimenls. Ce que les sou(>irs ([u'elle faisait souvent vers leciol témoignaient assez, carses soupirs marciiiaient l'estime qu'elle avait de ses grandeui'S, et l'extrême mépris (ju'ellc faisait de ce que le monde s'imagine être grand sur la terre et la singulière comiiassion de ceu.v qui en faisaient état, déplorant leur aveuglement dont elle ne savait assez s'étonner, avec des termes si eilicaces qu ils laissaient de grandes im|ircssions dans les esprits de ceux qui l'écoutaient. Elle assurait que la vue qu'elle avait de la folie volontaire du monde, qui se préci|iite comme il fait dans les enlers, était si |iénétrante, que sans un secours particulier de Dieu elle était capable de la faire mourir à tout moment. Hélas! queUiue peu de vraie lumière cjue l'on ait, il n'est pas possible de concevoir un si lamentable aveuglement, qui ne laisse que les sou|iirs et les larmes.

Dans la pureté de cette lumière qui lui faisait voir le rien de toutes choses, il ne faut pas s'étonner de ce que nous avons dit dans le chapitre précédent du grand dégagement qu'elle portait de la beauté cor|iorelle, mais ajoutons ici que sa lumière lui en donnait de l'horreur et lui découvrait comme un grand obstacle à l'amour divin. C'est ce qui la faisait soupirer dès sa jeunesse, et s'écrier au milieu de ses soupirs: Ahl que ne suis-je assez heureuse pour être si laide, que je devienne l'aversion des créatures. En disant cela elle se sentait toute pénétrée dans l'intérieur d'une consolation céleste; car le Dieu que nous servons pour peu que l'on fasse pour lui, donne toujours beaucoup. O mon Dieu, que les hommes ne savent-ils \os bontés! Ln jour un grand seilineur lui avant dit, l'ayant regardée comme

il |.a>sait, (pi'elle était la juns i)clle filU; qu'il ertt jamais vue, elle en demeura toute saisie de fri-iyeur, et elle commença de fuir an plus vile jiour se cacher,

Elli' avait ajipris dans l'oraison qu'à jirc;premciit parler les vains honneurs du monde étaient de véritables horreurs. Ainsi ayant reçu une lille qui avait servi une dame de qualité, et pensant (ju'elle en ferait mieux, ayant été bien élevée auprès de celte personne, Notre-Scigneur lui dit, « ne regardez pas Ji la noblesse ni aux conditions. » Ce doux Sauveur avait fait la niéirio instruction à sainte Thérèse au sujet d'une fondation. A,>ant dans un entretien, lorsqu'elle était à Avignon, loué l'esprit des dames de cette ville, [lensant par ce moyen les gagner saintement, Notre-Seigncur lui lit voiiMjufî cela ne lui était pas agréable, qu'il f.-dlait aller au contraire du monde, (jui était tout dans des vues et des consiiiératioiis humaines. Que le bonheur du chrétien était de n'avoir point de part à son estime, ni à son amitié, d'y être méprisé, que c'était une grande miséricorde d'y porter de bonnes croix, que c'était le moyen de satisfaire jiQur les péchés et d'acquérir des biens immenses pour l'éternité; que le courage devait croître à mesure que les croix s'augmentaient, parce que c'était dans les souffrances qu'il était davantage , que c'était lui qui souillait dans ses membres ; qu'il n'y fallait pas y considérer ce que l'on jiouvait de soi-même, mais la force que que l'on y lecevait de sa divine bonté; que c'était lui qui y devenait la force de ceux qui lui étaient unis; ce que l'on pouvait remarquer facilement dans les martyrs, que plusieurs succombaient, parce qu'ils se regartlaieiil trop, et ce qu'ils pouvaient faire. Instruction divine bien digne de nos réflexions, et qui nous doit apprendre qu'il ne faut mesurer l'état des souffrances actuelles, aux pensées que l'on a des [leines qui doivent arriver. 11 est vrai, souvent la seule lienséeen fait trembler; mais c'est que [JOur lors l'on n'a pas encore la vertu divine qui est donnée lorsque actuellement il faut souffrir. C'est pourquoi vous voyez des gens qui se peinent au seul souvenir de certains maux qu'ils craignent, qui ont une constance invincible lorsqu'il les faut soufl'rir. Notre bonne servante de Dieu, et de son immaculée Mère était très-persuadée de ces vérités, aussi avait elle mis toute sa confiance au secours de son Sauveur, et avec ce secours tout ce qui est le plus capable d'affliger les autres, lui donnait beaucoup de joie : ainsi les meilleurs nouvelles qu'on lui pouvait dire, étaient les calomnies que l'on faisait d'elle, ce que ses amis connaissant, ils avaient de la peine à les lui celer, pour ne la pas jiriver de ce plaisir.

Mais si dans la pureté de sa lumière le néant de toutes les choses créées lui était découvert, la grandeur de l'être suradorable de Dieu lui était manifestée d'une manière admirable. Dans cette vue elle disait, que si l'on savait ce que c'est que l'honneur

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(]ue Dieu fait à une Ame lorsqu'il se veut servir d'elle, qu'il n'y a rien que l'on fît. et que l'on ne soulfrit i^our cet honneur. Elle a eu des grandes vues de la présence do Dieu en toutes choses, et comme rien ne subsistait que par sa présence.; que la perte de la i)roi)re volonté en la sienne faisait le repos de l'âme, et(iue c'est ce qui mettait la très-sacrée ^■ieri;e dans une si profonde peine, demeurant si longtemps en ce uiondo éloignée de la présence visible de son Fils; que chacun devait être content dans son état; que Dieu donnait des grâces sutlisantes à tous les hommes, que ceux qui se damnent se perdent par le mauvais usage qu'ils en font ; qu'il n'y a personne qui le cherche en vérité (et elle disait ces choses parlant des hérétiques ) qui ne le trouve infailliblement.

Ces vues de la grandeur de Dieu jui donnaient une haute estime pour ceux qui avaient l'honneur d'être ses ministres. Elle avait un respect singulier pour les prêtres; et ce lui était une chose insupportable d'en voir user autrement. Celui 7«i vous méprise, dit le Fils de Dieu leur parlant, me méprise. [Luc. X, 10.) Le bon ou mauvais traitement qu'on leur fait retournent sur le gi'and Maître qu'ils servent. C'est pourquoi les jiersonnes qui ont été les plus saintes, c'està-dire les plus désintéressées de leur propire intérêt, mais les plus jiénélrées de la lumière divine, ont toujours eu une vénération spéciale pour les ministres sacrés de Jésus- Christ. L'on rapporte sur ce sujet une chose très-remarquable arrivée de nos jours en la j'ersonne de feu .AL de Renty, dont il a été parl'é : un gentilhomme l'étant allé voir, et ayant mené avec lui le précepteur de ses enfants, (jui était [irêtre : comme, selon i'usage corromi'u du siècle aveugle, ce prêtre se retirait à l'écait dans la salle, pour laisser lieu au gentilhomme d'entretenir la compagnie, M. de lîenty la quitta aussitôt pour aller entretenir ce prêtre, témoignant le respect (pi'il avait pour lui, faisant voir qu'il était Chrétien, et que comme Chrétien il devait agir selon les lumières de la foi,, et non pas selon les lois pernicieuses du monde corrompu. Mais les i)rêlres souvent s'attirent le mépris de la grandeur et de la sainteté de leur état, par les actions viles et basses qui en sont indignes, par le peu d'exemple qu'ils donnent, ou par l'attache d'un sordide intérêt.

Marie-Eli>abeili rendait de grands honneurs aux serviteurs pour l'amour de leur grand Maître; mais elle estimait grand généralement tout ce qui concernait le culte divin. Elle voulait que tout ce ipii était à la chapelle fût fort net et Tort propre, elle avait grande peine ip.iand il y manquait quelque chose. Ah! disait-elle, nous prenons tant de soin d'accommoiler nus chambres et nos lits, nous voulons que tout y soit bien, et nous négligeons la maison de Dieu ; cela me louche vivement le cœur. 11 y aurait bien ici à soupirer sur ce qui se passe dans tant d'églises de la camjiagnc, et tant de chapelles

publiques et particulières. Ce n'est pas exagérer que de dire que c'est un sujet qui demanderait des torrents de larmes, vu le peu de soin qu'en prennent les bénéficiers, les gentilshommes et dames. O mon Dieu I tous ces Messieurs voudraient-ils bien avoir une chambre jiour les loger piireille aux églises ou chapelles qui servent à recevoir le Dieu de toute grandeur : soutl'riraient-ils que le linge qui sert à leurs tables fût aussi peu propre que celui qui sert aux autels ; qu'il y eût des ligures dans leurs logis en aussi mauvais état, que les saintes images; voudiaient-ils se servir de chemises aussi grossières, aussi sales que les aubes qui sont destinées pour le sacrifice redoutable de la religion ! mais, ô l'horreur des horreurs, voudraient-ils boire dans des coupes pareilles aux calices d'étain, aux ciboires d'étain, où l'on place le corjis et le sang d'un Dieu! combien y a-t-il de bénéficiers, que l'on apjielle sans charge d'Smes, qui ont des bénéfices simples qui n'ont jamais vu les églises, ou chapelles de leur bénéfice, qui sont dans un désordre lamentable, quoiqu'ils en reçoivent le revenu avec grand soin tous les ans ! C'est ce que nous savons sans en pouvoir douter.

Mais la lumière de la grandeur deDieuqui était dans sa sainte servante, et celle de sou immaculée Mère, paraissait surtout dans la prière; car elle priait avec une modestie admirable, les yeux élevés au ciel, les mains jointes de telle sorte qu'elle faisait rentrer en soi-même celles qui la voyaient, et même il y en a eu jilusieurs qui ont avoué qu'ayant plusieurs fois le bonlieur de dire le chapelet ou autres prières avec elle, que les ayant commencées fort tièdement, peu à [leu ils se sentaient dans une dévotion extraordinaire, ce qu'ils lui attribuaient; aussi ressemblait-elle au feu qui par son ardeur écliauffe tous ceux qui l'approchent. Elle ne voulait point qu'on rinterrom|iît dans ses prières, si ce n'était [lour des atl'aires inévitables, disant qu'il fallait laisser le tout à Notre-Seigneur, qu'il ne lui fallait i)as dérober ce temps. Hélas ! nous voulons bien avoir celui de manger ou de dormir; mais si le roi nous faisait l'honneur de nous venir voir, permettrait-on que l'on vint nous interrompre. Elle avait un grand soin que l'ollice divin fût bien dit et sans immodestie, que toutes les cérémonies fussent bien gardées, et la grande sainte Thérèse assurait (ju'eile eût voulu donner sa vie pour la plus petite, que les sœurs ne le quittassent, ou sortissent sans grande cause, môme »juelquefois elle se privait de ses infirmières pour les y envoyer quoiqu'elle en reçût de l'incommodité. Quand elle était à la messe, ou assistait à d'autres prières, elle s'em[iêchait de tousser et de cracher, quoi(]u'elle en soutfrît beaucoup. D'autres peuvcfit faire ces choses avec resjiect; et il y avait quelquefois de l'indiscrétion à s'en empêcher. Cependant les mahoiuéians gardent ce respect extérieur dans leurs temples, au moins pour ce qui

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regarde d'y cracher, et ils n'y eiilreiil jamais qu'ils n'aient quitté leurs souliei's à la uorte. Klle ne voulait (juc l'on lit aucun oruit durant le temps de l'oraison on de l'olFice divin, et recommandait en son ah- -sence h celle qui |>résidail de bien veiller à CCS choses. Le peu de soin (pi'en prennent les sufiérieurs des lieux e>t une grande nianpie qu'ils sont jieu jK^nélrës de la jivaii- <leur du Dieu (pii y ('st a(Joré ; et dans le sentiment de >ainl Jean Chrysostomo c'est ce qui mériterait que les persoinies peu respectueuses dans nos é.^lises et que les \)vètres qui ne s'ajipliiiuent ()as à en ôter les ii-révércuces fussent lous écrasés. Nous ne parlons (]u'avec ce Pèie. Le saint cardinal de Bérulle, dans les ordonnances des vi- .siles qu'il a laites aux religieuses Carmélites, recommande aux |)rieures de ne dire pas la moindre parole dans leur chœur sans une vraie nécessité, et que pour lors cela se fasse <t voix basse et d'une manière qui fasse paraître une sainte crainte; et que même quelquefois l'on sorte du chœur |)Our les uire. O mon Dieu 1 laites part des lumières de vos saints pour vos intéi'êls à tant d'ecclésiastiques dans la célébration de vos redoutables mystères qui s'y conqiortent si négligemment et si à !a hâte, à tant de Chrétiens qui nrofanent si honteusement la sainteté des lieux qui vous sont consacrés.

Ces pures et divines lumières qui investissaient de toutes paris la digne mère lui faisant voir le profond respect qui est dû à Dieu dans l'oraison, sa nécessité et les biens ineij)licables (jui en arrivaient, la i)ressaient non-seulement de s'y appliquer, mais d'y engager les autres selon son pouvoir; et il est très-vrai que c'est l'un des moyens les j>lus efficaces pour établir les intérêts de Dieu. Que ne fait-on pas, q>ie n'obtient-on pas de la divine bonté par cette voie"? La très-heureuse Vierge dans sa retraite obtenait elle seule plus de secours à toute l'Eglise par son oraison que tous les apôtres ne lui en rendaient par tous leurs travaux et fonctions apostoliques. De là viennent les fortes oppositions des démons aux personnes qui pratiquent l'oraison. La mère voyait quelquefois qu'ils élevaient comme des nuages [lour obscurcir, s'ils eussent pu, sa contemplation. Elle les vit grandement irrités de ce que par son avis (juelques personnes s'appliquaient à ce saint exercice, quoiqu'au commencement elles n'y donnassent qu'environ un quart-J'heure. Sainte Thérèse a écrit qu'il y a des légions de démons qui s'oi)posent et donnent de grands combats pour em])êcher seulement que l'on ne passe d'un degré à l'autre. C'est ce que devraient bien considérer ()lusieurs directeurs qui arrêtent toujours les âmes dans le conmiencement des voies de l'oraison sans les laisser passer plus avant quand Dieu les y attire. Le bienheureux P. Jean de la Croix enseigne qu'ils en soulfrironlbien en purgatoire; et s'ils le font parce qu'ils no connaissent que les entrées dans ce saint exer-

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cice, ils ne sont pas excusables, puisqu'ils veulent se mêler de ce qu'ils n'enten<lenl pas. Au reste les voies de Dieu sont bien dillériMites, et il faut en tout éviter les exirémilés. Il y en a qui veulent conduire tout le monde par la inéditalion, il y en a (jui veulent mener toutes les Ames à la ('Ontcmplalion ; et les uns et les autres man- (picnt. Il faut t.lcher de discerner la voie de Dieu sur une ilme, et la mener par oiî Dieu veut qu'elle aille. La digne mère étant un jour en [leine si elle quillerait de certaines pi'ières vocales qu'elle disait en l'honneur de la très-sacrée A'ierge, elle lui fit connaître (jne rap[>lication à l'oraison ment.ile lui était |ilus agréable. Et poui- lors il faut faire l'oraison mentale pour honorer cette auguste Mère de Dieu. Nous aurions ici beaucoup de vérités à dire; mais en ayant fait un traité entier que nous avons donné au public sous le titre, Du 7-vgne de Dieu en l'oraison mentale, c'est ce qui nous oolige de nous arrêter dans un sujet dont l'on ne saurait trop parler.

Cependant auparavant que de finir ce chapitre nous y marquerons (luelques saintes maximes de la digne mère qu'elle avait prises dans les lumières de l'oraison.

Nous sommes lous voyageurs en ce monde, il faut donc toujours marcher sans s'y arrêter, et souvent pour des choses de rieïi et nous y amuser. 1! faut aller sans retardement. Si nous faisons quelque chute, il faut en demander pardon à Dieu, se relever aussitôt , j)asser outre et ne pas demeurer abattu; car que servirait à une iieisonna ipii serait tombée de demeurer par terre, .serait-ce un remède à sa chute? et si elle tombait cent fois, ne se relèverait -elle jias autant de fois? L'abattement, le chagrin, l'inquiétude, le découragement viennent de la nature ou du diable. L'esprit (le Dieu humilie, donne de la douleur, mais d'une manière paisible, et pleine de courage et de confiance.

Ceux qui s'arrêtent aux sens, voulant goûter les |)laisirs trompeurs de la vie, ou aux consolations siiirituelles sensil)les, mettant la dévotion où elle n'est pas, dans les goilts, les douceurs et les lumières, et ne la mettant pas oii elle est dans .une volonté forte et prompte d'exécuter la volonté de Dieu, ce ([ui se fait plus |>urement dans les privations, au milieu des distractions involontaires, des obscurités de l'esprit, des déyoïits. des ennuis et des peines, ces gens-là ne sont pas jiropres à la vertu et n'avanceront guère.

Pour bien avancer dans la vie chrétienne, il faut se tenir dans la défiance de soi-même et dans une vraie humilité. C'est 1 humilité', (jui nous délivre des fiiéges de la nature, du iiémoA et du monde. Le vrai humble voit toujours son néant, sait toujours qu il mérite l'enfer, qu'il est indigne des grilces de Dieu, qu'on ne lui saurait jamais faire tort, iiue tout ce qu'il soutire de Dieu , des liomm<s,'s, ou des démons, ou de soi-même, est bion au-dessous de ce qu'il mérite : ainsi il ne se plaint jamais de rien, et quelque

(JEliVUES r.OMPLKTES DE BOUDON.

bien qu'il fas«e, il est convaincu qu'il est vin serviteur inutile.

H y a bien souvent de ramour-projire à ceux qui s'allligent de ne pas i'aire grand chose; pour l'ordinaire l'amour déréglé do nous-mômes est la source da»cetle peine. Il faut reconnaître que nous ne sommes rien, <]ue nous ne pouvons rien, et nous ne serons pins étonnés de nos misères, non plus qu'un pauvre de ce qu'il n'est pas riche.

Il faut vouloir la vertu, mais autant que Dieu la veut, et dans le degré qu'il la veut, et non pas davantage.

L'on veut parfois trop se regarder et trop savoir. Dieu nous donnerait plus de lumière .si nous nous laissions conduire. Oh 1 qu'il est à propos de bien dresser ses intentions et défaire toutes choses pour la seule gloire de Dieu. Que je désirerais que Dieu seul fût uniquement regardé, et que toutes nos actions fussent puritiées de toutes autres vues. Je ne liens heureuses que les personnes qui font tout ce qu'elles font, et souffrent tout ce qu'elles souffrent pour Dieu.

Il y a des actions éclatantes comme de l'or, qui dans le fond ne sont rien. Il y a bien de l'illusion dans les actions qui paraissent lionnes. Tout sera découvert au jour du jugement, où l'on verra que tout ce qui a paru saint en bien des choses n'est qu'ordure aux yeux de Dieu.

Les grands de la terre seront bien étonnés quand ils se trouveront seuls au redoutable tribunal de Dieu ; pour lors ils verront que tout le bonheur de l'homme ne se trouve cl ne se peut trouver que dans le service de Dieu.

Qu'avons- nous à craindre quand nous avons Dieu avec nous? Oh 1 quelles richesses de le posséder, c'est tout avoir que de l'avoir. Oh! qu'il y a du contentement de se résigner à sa sainte volonté ! il n'y a rien qui soulage tant dans les peines.

Si le monde savait ce que c'est, quelle douceur et quelle consolation il y a de se donner à Dieu du tout, il le ferait sans doute, mais il ne faut rechercher que lui seul. Nous ne jouissons de cette douceur que parce que nous nous recherchons nous-mêmes et n'allons pas droit à Dieu seul. Il y a peu de cœurs contents au monde, il est vrai, |)arce qu'il y en a peu qui se contentent de Dieu seul. Mais dès lors qu'il s'en trouve, à même temps vous y voyez une plénitude de paix que tous les hommes et tous les diables ne }ieuvent pas troubler, c'est-à-dire dans le centre de l'âme, et cette paix subsiste parmi toutes les rébellions de la jiartie inférieure, quoique souvent elle ne soit pas sentie. 11 est im[iossible d'être entièrement uni à Dieu seul par un détachement [larfait, sans être dans un repos immuable. 11 est notre centre ; dès lors que nous y sommes, nous sommes en rejios. Mais nous ne sommes que des avaies à l'égard d'un Dieu qui est infiniment libéral envers nous.

Que nous sert de vivre si nous ne souffrons quelque chose pour Dieu? Les croix sont nos richesses et nos trésors. Noire cou-

rage doit croître ^^ mesure que nos croix augmentent. Dieu donne ses secours à proportion des maux que nous avons.

Oh ! que les peines du purgatoire sont épouvantables; c'est une grande miséricorde de beaucoup souffrir en ce monde pour n'y pas tant rester. Il vaut mieux se jeter entre les bras de Dieu par amour que par force, et se confier de toutes choses en son amoureuse providence. Je me sens toute fortifiée quand je pense aux mérites de son sang qu'il a olferts en payement jiour nous.

11 me semble (jue c'est mon affaire, quand je vois avancer la gloire de Dieu. La dévotion à la très-sainte Vierge en est le grand moyen. Il n'y a qu'à se confier véritablement en elle, et l'on verra son assistance ; c'est la Vierge fidèle.

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