CHAPITRE X
Le triomphe de la croix dans sa victorieuse chasteté'.
Saint Augustin parlant à Notre-Seigneur lui dit que [lersonne ne peut être chaste que par sa grâi-e, Elisabeth l'a donc été par la grâce de ce bon Sauveur qu'il lui a obtenue par sa croix. Mais comme eHe a possédé la vertu de chasteté dans un degré héroïque, l'on peut dire que la croix a triomphéen elle jiar le don qu'elle en a reçu d'une manière extraordinaire. Dès son enfance elle avait une modestie angélique, une très-sage conduite de ses veux, une grande réserve dans ses paroles, ce qui la rendait parfaitement aimable, mais qui en imprimait à même temps le respect. Dès ses plus tendres années elle ne permettait jamais que personne la vit découverte en quelque partie de son
corps, îi la réserve de son visage et de ses mains (ju'cllo ne pouvait cacher; encore tenail-ello cachée ses mains autant (|u'elle le pouvait. Elle ne souillait jias qu'une servante vît le bout de ses pieds. (J'est pourtpioi depuis iprelle eut la force de se cliau^ser, il n'y eut jamais personne (pii lui rendît ce service, lille-mème craignait de se voir, ce (jui lui faisait porter des habits et des chemises fort longues : et lorscpi'elle les lirenait ou s'en dépouillait, c'était toujours dans (iuel(]ue lieu obscur.
A r;1gc de sept ans une servante ayant voulu lui aider à lui ùtcr un drap tout mouillé dans liMjuel elle était eiivcloiiiiée au sortir des bains ipii lui avait été onlonnés par le médecin, cette jeune enfant ne le voulut jamais [lermettre. Lui étant arrivé un mal très-dangereux aux mamelles, qui lui causait une extrême douleur, elle ne voulut rien dire, de peur non-seulement de faire voir son mal au médecin, mais à sa mère même. Personne n'eût osé lui dire la moindre parole de cajolerie, elle qui était la douceur même devenait [lour lors une lionne. Elle tenait tous les jeunes gens dans le respect. Elle a avoué que dès son enfance Dieu lui avait donné un si grand amour pour la pureté qu'elle ne pouvait soulfrir la moindre chose qui en pût ternir la sainteté.
Voilà comme elle a excellé dans son enfance et' dans sa jeunesse dans une vertu qui est si combattue dans la pluiiart des jeunes filles, particulièrement lorsqu'elles sont bien faites. Mais malheur au monde dans son aveuglement, il est tout dans la corruption de la nature, il a la faiblesse pour partage, il est environné de toutes p;;rts, exposé à des dangers d'une }ierte éternelle 1 Hélas! cela est bienlùl dit, d'une perte éternelle. Ah! qui en entendrait un (leu le sens? a(irès cela au lieu de se tenir dans une garde continuelle, d'éviter soigneusement et au plus vite les occasions, l'on n'oublie rien pour fomenter les inclinations déréglées, l'on donne une entière liberté à ses sens, l'on se pare excessivement, l'on s'expose à toutes sortes d'occasions, on les recherche môme, les familiarités sont grandes entre les personnes des différents sexes : et pendant que les saints veillent avec des précautions étonnantes, eux qui sont d'une vertu extraordinaire, eux qui mortifient leur chair et tous leurs sens, qui ont un recours continuel à celui qui est notre force, l'adorable Jésus, les mondains et les mondaines vivent dans l'assurance, ne pensant qu'à leurs plaisirs et à leurs divertissements.
11 ne fiiui guère sétonner a()rès cela si le vice d'imiiurelé règne si universellement. Mais malheur aux tilles qui y donnent tant d'occasions , malheur aux pères et aux mères qui les soutirent ! Malheur aux confesseurs qui n'y tiennent pas la main 1 N'est-ce pas une chose monstrueuse parmi des filles et des femmes qui font profession d'êlre à la suite d'un Dieu crucilié de les voir montrer leur misérable nudité , de les
tFXVRF.S COMPLETES DE BOLDON.
voir nller seules avec îles liciiumcs à la promenade , et queltjuefois n'en revenir que bien avant dans la nuit , de les entendre chanter des chansons si [iroianes, de les entendre dire des paroles à double intelligence, ou au moins de les écouter, de les voir [Tendre des libertés si dangereuses, et avoir des conversations si suspectes. Néanmoins on n'ouvre point les yeux, l'on dit que l'on n'aperçoit pas le mal ; et il est vrai que ces aveugles volontaires ne peuvent pas le voir. O mon Dieu 1 quelle ditïérence entre les personnes mues de l'esprit de Dieu et celles qui sont animées de l'esprit de la nature corrompue 1 îuais, ô mon Dieu ! quelle différence y aura-t-il en l'autre vie ! 0 misérables mondains, ô misérables mondaines , vous le saurez bientôt. Vos plaisirs tromjieurs finiront dans peu , et les tourments qui vous attendent n'auront jamais de lin. Oh ! que la modestie d'Elisabeth, sa retenue, son exactitude , ses précautions , ses soins seront une étrange condamnation h tant de lillcs éventées et immodestes!
L'on a écrit d'elle que, quand la pureté aurait été animée et aurait paru dans un corps sensible , qu'elle n'aurait [jas pu être jilus exacte. Cette expression marque la j^randeur de sa modestie, qui a toujours été en elle très-singulière dans tous les états de sa vie. Pendant le temps qu'elle a été mariée, état où on l'avait engagée par force , elle n'a jamais permis qu'aucune servante la déshabillât , exactitude bien singulière dans une personne de qualité. Un jour, son mari l'ayant pressée pu commencement de son mariage d'aller se baigner avec lui et une honnête compagniequi l'était venue voir oîi il y avait des femmes et des filles, à raison des chaleurs excessives qu'il faisait : cela se fit avec toute la bienséance possible de la part de tous ceux qui s'y trouvèrent; mais jiour elle elle se mit tout habillée dans la rivière, s'y étant jetée tout à coup ce la sorte. Il n'y avait rien de plus doux ni de plus agréable que sa conversation, mais rien de plus sévère, lorsque l'on faisait ou disait quelque chose qui choquait le moins du monde riionnêteté. C'est ce qu'elle ne souffrait jaiuais dans les compagnies , et si elle ne pouvait pas rem()êcher, elle se retirait pour faire connaître l'horreur qu'elle en avait, et em|iécher une autre fois que rien de semblable n'arrivât. Les hommes sont sensibles aux moindres choses , à la moindre parole qui les choquent, et souvent l'on en va jusqu'aux querelles, l'on s'offense même d'un mauvais traitement qu'aura reçu un valet et un chien que l'on aura: il n'y a (jue vous, ô grand Dieu des éternités, que l'un ne considère point, [lour qui vos créatures n'ont que des froideurs et des glaces t L'on frapjie un animal, un chien, son maître demande [lourquoi on le frappe : l'on vous otfense , ô bonté infinie, et a. peine oseraiton ouvrir Ja bouche.
Marie-Élisabeth avait trop de lumière et trop d'amour de Dieu, jiour le voir offenser en sa présence et garder ie silence : et l'a-
mour qu'elle avait pour le Créateur lui faisait [uépriser facilement tout l'amour des créatures qui y est opposé, et rendait sa chasteté victorieuse dans toutes sortes d'occasions. La renommée de sa rare beauté s'étant répandue de tous côtés , un grand seigneur en devint si passionné qu'il se résolut de tenter toutes sortes de voies et d'artifices pour venir à bout de son malheureux tlcssein. Pour ce sujet il n'épargna rien, offrant de grandes richesses et honneurs aux personnes qu'il croyait pouvoir l'y servir. 11 gagna un gentilhomme qui lui iiromit do faire tout pour lui donner la satisfaction qu'il désirait. Cet homme, pour réussir dans sa méchante entreprise, feignit des affaires avec le mari d'Elisabeth, et effectivement il en avait, afin que, traitant des affaires avec le mari, il eût lieu de parler à sa femme. Mais il y remarqua tant de pudeur et de modestie qu'il n'osa jamais lui rien dire de ses mauvaises intentions. Celui-ci n'ayant pas réussi, un autre s'offrit, dans la pensée que rien n'était capable de remjiêcher de parler ouvertement sur ce sujet : mais quand il eut vu cette femme forte, il n'osa jamais prendre cette liberté non plus que le premier. Ohl qu'une vertu modeste est puissante I cependant , le premier voulut encore revenir |)0ur une seconde fois, et il s'en retourna avec la même confusion. Ils remarquaient dans le visage d'Elisabeth je ne sais quel éclat de sainteté qui jetait un si grand trouble dans leurs esprits qu'ils demeuraient tout interdits.
Or, comme ce grand seigneur vit qu'i"l ne pouvait réussir par tous ces moyens, il s'en servit d'un bien terrible, et c'était de faire accuser devant le souverain le mari d'avoir malversé , et d'avoir commis quantité d'injustices dans les charges qu'il avait eues , afin de pouvoir obliger sa femme à venir en cour pour soutenir la justice de sa cause. Pour en venir mieux à bout , l'on prit le temps qu'il était arrêté par les gouttes dans un lit, l'on exagéra les choses d'une manière étrange , et l'on députa des commissaires par des voies extraordinaires pour informer. Le pauvre accusé, surpris d'un tel procédé et lies mémoires que l'on fournissait contre lui, ne pouvait se défendre, ne pouvant trouver les pa{)iers qui le justifiaient: dans ce besoin ses amis l'abandonnent , ceux qui au{)aravant lui faisaient offre de leurs personnes et de leurs biens è peine osent ouvrir la bouche pour dire une parole en sa faveur. Mais c'est l'ordinaire du monde, il est rare de trouver des amis dans l'adversité.
Cependant notre femme forte, pleine de la lumière de l'esprit de Dieu, découvrait bien ces artifices, demeurant ferme comme un roclier au milieu de toutes ces tempêtes. On l'attaque du côté des honneurs et des biens, l'on se sert de toutes sortes de ruses, on la menace d'une ruine totale, et de voir ses enfants réduits a la mendicité ; et ce qui est de plus fâcheux, c'est que son mari, qui n'était pas si éclairé qu'elle, s'intéresse