‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 13 sur 436 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De son esj)rit de mort à la vie animale.

yous savons, dit l'Apôtre aux Romains (vi, 6), que itoirt vieil homme a été crucifie avec Jésus-Christ, afin que le corps de péché soit détruit ; c'est ce que les Chrétiens doivent savoir, et c'est ce que la |)lupart ignorent. L'on ne sait guère que par la grâce dubaptême nous sommes entés eu Jésus^Chrisi,

et que le vieil homme est toujours doué h la rroiï avec lui ; aiiiji que notre vie est une continuelle mort 5 la chair et aux vires; et celle vérité est si constaiiie, que le Saint- Esprit jironome paria bnurlie lie l'Apùlre, que ceux qui sont à Je'sus-Christ ont crucifié. leur chair avec leurs passions, (dalal. v, "il-.} C'est pourquoi le môme Apôtre dit : Aousne vivons ftns selon la chair, mais selon l'esprit. (Rom.. VIII. 12.) H dit encore, t/ue ceux qui vivent dans la chair, ne peuvent e'ire ai/rcableià Dieu. (lbid.,H.) 11 déclare que si ycs"»-- Christ est en nous, il est vrnii que notre porpsest mort à cause du péché. {Ihid., 10.) Qui dit donc un Clirélien qui a l'esprit de Jésus-Ciirist, dit un iidinnio mort h la vie animale, un homme qui lieni ses sens assu-

ietlis, qui tient son corps en servitude, un lomme que les inclinations de la chair ue dominent plus; je dis un honime qui n'est plus dominé par la révolte de sajiartie inférieure sensitive, et non r^as un homme qui p'en sent point la rébellion. Notre A(iôtre écrit aui (lalates ( v . 16), Vous n'accomplirez pas les passions de la chair; c'est-àdire vous ne les suivrez [/as, vous ne vous y laisserez pas aller volontairement ; mais il 110 dit point, vous ne les aurez |'as. (Quelque élevé qu'il iiW. dans les plus hautes voies de la grâce, il avoue qu'il ressent dans ses luemhres une loi qui résiste à la loi del'esjiril !Rom. vii, 23); c'est ce qui lui fait dire i Misérable que je suis! qui me délivrera du forps de cette mort? (Jhid., 2i.) Il a recours h son Seigneur là-dessus, il lui otfre ses plus ferventes prières jiour être délivré de celte rébellion; il n'est pas écouté, et on lui dit que la vertu se perfectionne parmi les jnlirmités. Je dis ceci ]jour la consolation lies |iersonnes tentées, et qui veulent en sincérité de cœur servir Dieu. L'amour de Dieu n'exempte donc pas toujours de la rébellion des sens, mais il tend toujours à Itsdoluirier.

Saint Paul nous enseigne que nous ne fommes plus dans la chair, si l'esprit de Dieu demeure ?nnoi« (/èî'd., 11); car c'est le projire du 6aint-Es|irit de nous faire mourir à la vie de chair, qui est la vie animale et sensuelle. De là vient que tous ceux qui ont été le plus vériiablrment animés de cet esprit adorable, ont déclaré une cruelle guerre à leur chair, è leurs sens et à leurs cor|is. C'est ce qui faisait dire au P. Seurin, « Que tous les >iainls avaient été dans res[/rit de iiénitence ; que, dès lors que l'âme aimait sincèrement Dieu, incontinent son divin esprit l'engageait à châtier le corps; qu'il ne savait pas comment nos affaires pourraient bien aller flvec Notre-Seigneyr sans cet esprit; que l'âme qui n'incommode point son corps est basse et rampante. » Mais ce raisonnement de l'Ai ôire, que nous ne pouvons nous lasser de citer, a une grande force, que ceux dant lesquels l'esprit de Dieu demeure, ne demeurent pas dans la chair ; car il faut conclure ensuite que la nécessité de la mortification est indispensable, si l'on veut avoir et conser»er l'esprit de Dieu. Orre.<;prit de

œL\RKS l.OMPLLTl.S DE BOIDON, 3t

Dieu est plus nécessaire pour la vie de grâce de nos âmes, que l'union de nos âmes avec nos corps pour l'y pouvoir faire vivre ; c'est donc une dernière nécessité. Sans cet esprit le chrétien ne serait plus membre de Jésus- Christ, il no serait plus une branche de cette vigne ; car c'est ainsi que cet aimable Sauveur se qualitie.

C'est donc une conclusion nécessaire qu'il faut prendre, d'olfrir nos corps à Dieu comme une victime vivante, pour parler selon l'Ecriture; c'est-à-dire, qu'il les faut immoler par la mortification, sans cependant les faire mourir ou les égorger comme les animaux que l'on oll'rait dans l'ancienne loi ; car, c'est |>our(juoi rA|)ùtreappellelavi(ttimequenouslui ()ré>entons dans la loi de grâce , une victime vivante [Rom, XII. 1); c'e^t où tend la sainte haine de nous-mêmes, qui est fort recommandée dans l'Evangile. C'est cette vertu évangélique que le P. Seurin a firaliquée d'u'ie manière qui surprend. Pour ce sujet il faut considérer qu'il a été l'une des |)ersonnes du monde qui a le plus soulfert. Et même l'on peut dire que ses grandes croix trouveront peu d'exemples. Il a souffert de la part des hommes, c'est ce qui est assez commun parmi ceux qui veulent être généreusement à Jésus-Christ; il a souffert delà part des démons des tourments inexplicables et d'une manière très-extraordinaire. Mais, ce qui est tout à fait terrible, ce sont les peines qu'il a [lortées par l'opération immédiate de Dieu; et cependant comme accablé, pour ainsi dire, et comme écrasé sous le poids immense de toutes les croix, il ajoute de nouvelles iieines à ces peines; son esprit et son corps étant crucifiés de toutes parts, il les attache encore à la croix par de nouveaux clous. Il portait ordinairement le cilice et des ceintures très-rudes; tous les jours il prenait la discipline, et il l'a prise deux ou trois fois par joui iurant un long teuqis; il a été ihême plus d'une année qu'il la prenait chaque jour durant trois heures. A la vérité, c'est bien pratiquer la sainte haine de soi-même; mais ce qui est bien particulier, c'est qu'il a eu des maladies où il n'a |)as manqué un seul jour à cet exercice. Et dans la dernière où il mourut, il s'accusait, comme d'une grande lâcheté, de ce qu'il n'y avait pris la discijile que deux l'ois. Ses abstinences ont été extrêmes durant son séjour à Marennes. En un mot i il a traité rudement son corps et l'a réduit en servitude, l'aflligeant par toutes sortes d'austérités et de pénitences qui ont été si grandes, qu'on aurait de la peine à les croire, et dont l'extrême sévérité n'a été connue que de ceux à qui son devoir l'obligeait de le dire.

O mon Sauveur, quel sujet de confusion et de reproche à notre lâcheté 1 Que diront à ces exemples ces Chrétiens délicats dont la vie molle les éloigne si fort de la pénitence, quoique leurs mauvaises habitudes, leurs attaches et leurs péchés les y obligent entièrement, pendant qu'une personne innocente qui n a jamais commis aucun péché mortel, qui est accablée d'autre part de tou-

LIIOMMK m DIEU. — PART. I.

hi

ti's sortes do peines, s'nmi^^e de la sorte , et iiiops^amiiiOiit par des inorlitiratioiis étonnâmes? 0 Dieu! quelle pénitence dans une si f^raïuJP innocciu'e I (aH esprit n lellenienl ré^né en lui, ijn'il l'a portéjusiju'à la ninrt; et il est bien Juste (jue le (Ilirélien meure avec son chef sur la croix : // faut mourir ou soulfrir , disait la sérapliinuo sainte Thérèse, mais en mourunt il fauC sortir de la rie par ta prnitencc.

Le secret tie l'Kvangile est de ne point se llatter soi-niônie, mais de se hair généreusement. Le P. Seurin môme enseignait , que « c'est une trom[)erie ordinaire du diable et de l'aniour-propre que le trop grand soin du corps : que pour ce sujet ramour de nousmêmes et le démon se servaient du prétexte de la santé qu'ils miittaient dans l'imagination ; que la vie conforme à l'esprit de la croix, et selon l'Lvangile , la détruisait, quoique dans la vérité il n'y a rien (jui la ruine davantage que de vivre selon ses inclinations et dans les plaisirs des sens ; que c'est là la cause de la plupart des maladies;

3ue l'un des moyens de se bien porter, est e ne se pas mettre tant en peine de sa santé; que souvent l'on trouve dans le corps un fonds de forces auquel on ne pensait pas ; que l'exiiérience le fait connaître évidemment dans la suite ; que le prétexte des infirmités corporelles dans les monastères mômes tient les ;lmes dans la tiédeur jusqu'à la mort, les portant à des soins inquiets pour les remècles, ou à une vie molle et relàcliée, ou à des conversations trop fréquentes , gartiant peu de silence et de retiaite; qu'il avait connu plusieurs personnes trompées par ces illusions; qu'au reste il fallait abandonner sa santé à Dieu et à sa divine providence. »

11 assurait « qu'il ne pouvait assez dire combien la mortitication du corps était agréable à Noire - Seigneur; qu'elle en attirait beaucoup de grûces; que les corps qui sont à leur aise ne sont pas propres aux a[)proehes des saints anges, que les enfants de Dieu aiment la pénitence; qu'elle lient l'esprit fort et vigoureux , la conscience tendre ; qu'elle cause une sainte joie et une divine allégresse; qu'elle fait peur aux diables; qu'entre ies pénitences la discipline était celle que l'on pouvait faire sans craindre les suites des autres qui peuvent ruiner trop la santé; que les diables la redoutaient si fort, qu'il avait reconnu dans les exorcismes des personnes possédées , que ces esiirits rualneureux , résistant à bien des choses , étaient obligés de céder à cette sorte de pénitence. »

Après cela il faut remarquer, pour garder de justes mesures, et ne point aller au delà de l'étendue de la grâce, qu'il est nécessaire de prendre avis d'un sage directeur pour la jiratique des austérités corporelles. L'A- }.ôtre recommande aux Mè\es qu'ils ne suient pas plus sages qu'ils doivent être, mais qu'ils le soient avec modération. (/ Tim. vi , 17.) Beaucoup se sont ruinés par des pénitences indiscrètes : grande marque que c'est une

tentation ordinaire à ceux qui commencent h servir Dieu; ils veulent trop veiller, trop jeûner; ils se gâtent la tôle et l'estomac par uni! trop grande application; ils épuisent leurs forces, et ne |ieiivent jibis rien faire. Il y a du péril de tous i fltés, ou de ne vouloir pas assez faire, ou de vouloir troj) l'aire ; ces deux manières font sortir é|.'aleineiit do l'ordre de Dieu. Le reinèdt^ cist une simple obéissance à la direction. Plusieurs se tromiient grandement en ce sujet, qui, eu voulant imiter les pénitences des saints, no (ircnncnl pas garde que les voies de la grâce sont liien dill'érentes , et qu'un chacun doit marcher selon la mesure dont Dieu le partage. Dieu nous propose les austérités admirables des saints, non pas pour toujours les imiter en tout, mais pour nous confondra dans notre lâcheté et dans la négligence où nous sommes de la pratique de celles qu'il demande de nous. Pour l'ordinaire le commun des Chrétiens est bien éloigné de tomber dans l'excès de la pénitence, puisqu'elle est si peu jiratiquée, et que l'on vit dans un relâchement déplorable ; cependant il s'en trouve quelques-uns qui y excèdent. Le diable et l'amour de nous-mêmes se glissent partout. L'on ne peut croire jusqu'oiî va l'attache à la pro|)re volcmté , et comme elle se mêle subtilement et imperceiitiblement dans les choses les plus saintes. On lit sur ce sujet une chose bienétonnant& du bienheureux Henri de Suso. Notre-Seigneur lui ordonna de quitter ses austérités cor|)Orelles, parce qu'elles étaient infectées de ramour-[)ropre ; et cependant d'un côtéelles étaient si rudes, que la seule lecture en fait peur; et d'autre part il en avait une si grande aversion naturelle , que la seule résolution qu'il en prenait le faisait trembler, et lui faisait jeter quantité de cris et d» larmes. Qui aurait jamais pensé après cela que ramour-|iropre s'y fût trouvé? Souvent il arrive que l'orgueil s'y cache, une secrète estime de soi-même, la (lensée que l'on est quelque chose, que l'on fait beaucoup pour IJieu, peu d'estime pour ceux qui ne sont I)as dans ces voies, une attache effroyable à ces exercices que l'on fait par soi-même, et que l'on augmente à l'insu du directeur, dont bien souvent on tire la permission par force^ ou d'autres fois il est obligé en quelque manière de la tolérer. Ces excès ayant ruiné les forces, rendent les personnes inhabiles à toutes les fonctions de leur état ; et ayant fait ce que Dieu ne voulait pas d'elles, elles ne peuvent exécuter ce que Dieu en demande : c'est oîi va le dérèglement de l'amour de nous-mêmes et l'attache à la propre volonté dans les exercices les plus saints. 11 faut remarquer ici une illusion assez ordinaire de plusieurs qui, sous prétexte d'une santé vigoureuse au milieu de leurs austérités excessives, persistent dans leurs pratiques, ne voyant pas qu'il y a des corps qui soutiennent" et endurent plusieurs années ces sortes de pénitences, et qui tombent Qnsuite tout à coup; ce qui est suivi quelque autre fois d'un autre escès daus le trop da

relâchement sous le prétexte (l'iiiiiimiié . Mais après tout , l'obe'issance vaut mieux t/iie la riclime. [Eccle. iv,n.) Quelques l'orcesque l'on |niiï.se avoir, si la propre volonté s'y rencontre , l'on est dans une dangereuse tromperie.

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