‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 138 sur 436 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Des grâces de son enfance et de sa jeunesse.

Dieu, qui est riche en miséricorde, a jirévenu sa servante des bénédictions de sa douceur dès son enfance, et il l'a comblée de ses plus abondantes bénédictions. Elle s'est réjouie dans sa force, pour parler avec le Psalniiste, et elle a été ravie de joie dans le salut qu'il lui a donné [Psal. xx, 1, 4h son âme a été comme une terre sainte qii il a visitée et qu'il a enivrée des pluies de ses grâces, qu'il a comblée de richesses spirituelles. {Psai. i.xiv. 10.) Elle a été comme ce lleuve de Dieu, dont il est jiarlé dans l'Ecriture, qui est plein d'eaux, et dont les vaisseaux sont remplis (/6(d.,10, II) : le Seigneur a béni et couronné ses premières années de ses biens, et dès ce temps-là il l'avait remplie de joie parla vue de son ^isage; je veux ilire, qu'il avait fait luire son visage sur sa (letite servante, par les divines lumières dont il l'éclairait, par une ap|>lication spéciale à la sainte pénitence et par Je don d'une sublime oraison. Dès l'âge de six à se[>t ans elle se sentait attirée puissamuient à Dieu; ce qui la faisait entrer dans un grand recueillement intérieur, et elle était élevée dans une oraison simple, sans aucune méthode ou secours des créatures. Heureux celui. Seigneur, que vous instruisez et à qui vous enseignez votre loi ! ^

Cet attrait à la sainte oraison était accom-

pagné d'un grand amour pour la solitude; car c'est une vérité que le monde et les créatures deviennent à charge à l'âme qui converse avec Dieu. Quel dégoût n'a-t-on pas pour les créatures quand on a goûié le Créateur 1 Cette enfant prenait p'aisir d'être seule, parce que Dieu était avec elle. Elle se retirait au haut de la maison, et, se cachant dans un grenier, elle y passait des temps considérables en oraison. C'est une chose remarquable que les enfants de cet âge étant naturellement timides, et ayant jieur de demeurer seuls, à raison de la crainte ([ui les saisit, celle-ci demeurait dans des lieux écartés paisiblement pour s'occuper de Dieu. Il est vrai iju'elle y était soutenue par une vertu divine, et le Dieu de toute majesté prenant son plaisir dans son inno cence, la favorisait tie coiiso'ations célestes. Un jour ayant ouï dire ijuil n'y avait pas sujet d'avoir peur dans les lieux les plus retirés, parce ijue Dieu remplissait toutes choses par son immensité, et que nous avons nos bons anges proches de nous, ces vérités tirent une telle impression sur son esprit que depuis ce temps-là elle serait demeurée durant les nuits les plus sombres dans les solitudes les plus affreuses. Elle en fit bien voir quelque chose, lorsque, âgée seulement de six ou sept ans, elle se trouva enfermée toute seule dans l'une des plus grandes églises d'Evreux, où elle demeura tranquille jiar la vue de la [irésence de Dieu qui l'occupait; et elle était si fidèle à la grâce que rien ne l'en pouvait déprendre, comme elle le montra en sa retraite en son grenier, où quelquefois il se trouvait un si grand nombre de chats qui faisaient des cris si cfl'royables que cela était bien capable lie lui donner de la frayeur et de la faire fuir; mais elle persévérait dans son occupation intérieure avec une constance inébranlable.

Elle joignait dès ce temps-là la mortification avec l'oraison : aussi est-ce une grande maxime des saints que l'oraison sans la raortiûcalion n'est pas grand'chose. Elle prenait garde à ses inclinations pour les mortifier : aussi est-ce la première leçon qje notre grand Maître fait à ses disciples, le renoncement de soi-même. Hélas! première leçon que la plupart des Chréliens n'ont jamais bien apprise durant tout le cours de leur vie, et qu'ils ne savent pas encore à l'heure de la mort, quand il leur en faut rendre compte au jugement qui sera décisif de leur éternité. Notre petite hlle avait une inclination si extraordinaire pour la |ir()|)reté que cela était étonnant; et elle éprouvait une peine extrême quand elle voyait quelque chose dans la maison qui n'était pas dans l'ordre, comme des habits, du linge, ou autres meubles qui n'étaient pas bien rangés; cependant, s'apercevant de sa pente naturelle, que l'on pourrait dire être une marque de sa pureté intérieure, elle voulut la surmonter, et, prenant des balavures ou choses semblables, elle les mettait en des lieux où elle les l'ùt voir, poat

ŒUYKIiS COMPLETES DE BOLUO.'*.

mortifier son inclination naturelle. L'on remarquait en elle beaucoup de douceur; néanmoins elle était d'un tenifiérauient violent et fier : c'est qu'elle s'aiipliquait h renoncer à sa propre humeur. Mais comme nous sommes com[)osés de deux parties, et que tout doit être assujetti à Dieu, elle mortifiriit son petit corps aussi bien que son esprit, et dans un âge si tendre elle prenait des cordes de crin pour se discipliner et s'en faire des ceintures : ensuite elle se sentit pressée de l'amour de la croix; son âme était toute dans les désirs des souirrancos, dans la vue de celles de notre bon Sauveur ; et, méditant un jour comment elle pourrait l'imiter dans ses douleurs et particulièrement en son couronnement d'fcf)ines, à l'oraison d'une image de sainte Gallierine de Sienne, qu'elle avait vue couronnée de la sorte, Notre-Seigneur lui lit connaître que sans se mettre une couronne d'épines, dont elle avait eu quelque dessein, il lui en faisait ressentir les etl'ets, grâce qui dans la suite du temps lui fut accordée le jour que les religieux de Saint-Uominique font la fête de la sainte couronne de Nûtre-Seigneur ; car ce fut ce jour-là qu'elle commença de ressentir des piqûres violentes à la tète, comme si on l'eût percée de truelles épines.

Ce pur amour de notre bon Sauveur lui donna une dévotion tré— singulière a la trèsheureuse Vierge; car quel moyen de l)!en aimer le Fils sans aimer la Mère. Comme le Père éternel a conlié à ses soins le saint enfant Jésus, il veut encore s'en servir pour élever les âmes les plus [lures dans les voies éminentes de la plus haute perfection. C'est j)Our(|uoi l'Kglise dit de cette grande reino qu'elle marche dans les voies de la justice pour y combler de richesses sjjirituelles ceux qui l'aiment. O aimable Mère de Dieu 1 qu'il est doux et qu'il est avantageux de vivre et de mourir dans votre service! Notre bonne sœur se sentit encore pressée d'avoir une dévotion spéciale aux saints anges, dévotion qui attire une abondance de grâces, et qui est une source Je mille bénédictions. Elle était pour lors âgée d'environ huit ou neuf ans; et, allant aux écoles des religieuses ui'sulines d'Evreux, elles lui inspirèrent quantité de pratiques de piété pour honorer J'inunaculée Mère de Dieu ; c'est ce que l'on doit faire dans !a voie ordinaire; et Notre- Seigneur et sa sainte Mère ont fait connaître en [ilusieurs occasions combien ces pi-aliques leur étaient agréables. Mais cette lille, toute petite qu'elle était, était déjà conduite I)ar les sentiers les jilus parfaits de la vie intérieure. Elle avait de la peine à prier vocalement ; le recueilleujent intérieur qu'elle portait l'attirait à un état d'une grande simplicité. C'est pourquoi son directeur, à qui la divine Providence l'a adressée dès son

Blus bas âge pour lui découvrir les voies de i(!U sur elle, car c'est là iiroprement l'affaire du directeur et non pas de s'ingérer de soi-même à faire marcher les âmes par des cheiuins de l'homme, c'est-à-dire par

les lumières de son propre esprit; son directeur, dis-je, lui fit quitter toute cette multitude de pratiques, lui ayant dit que la sainte Vierge serait plus honorée si elle demeurait dans son recueillement.

Or ce rocuillement intérieur qui venait de l'esprit de Dieu n'était pas sans etfet; il produisait en elle, comme il a été dit, le renoncement de soi-même et l'amour des croix; il lui donnait une sainte pente à toutes sortes de biens. Vers l'âge de se[it ou huit ans, elle i)ortait son déjeuner sur l'autel de la très-pure Vierge, la priant de l'otlrir à Notre- Seigneur, et s'en privait de cette manière. Lorsque l'Eglise célèbre la fête de l'humblo naissance d'un Dieu fait homme, elle se couchait par terre, cédant son lit innocemment à la bienheureuse Vierge et au glorieux saint Joseph, et donnant son cœur au divin enfant Jésus pour y reposer. Elle avait une si grande pureté de conscience, qu'elle ne pouvait commettre des fautes, jiour légères qu'elles fussent, sans s'en confesser au plus tôt. Elle était ravie d'entendre parler de Dieu : c'est un plaisir de parler de ce qu'on aime ; entin elle eût voulu faire toute sorte de bien, s'il eût été en son pouvoir.

Mais l'homme, dont la naissance est si honteuse, dont la vie est si courte et remplie de beaucoup de misères, est semblable à ces ilcurs qui réjouissent la vue de leur beauté et qui perdent leur éclat presque aussitôt qu'elles commencent à le montrer. Il disparaît comme les ombres, et à peine demeurc-t-il dans un même état; c'est ce que nous allons remarquer dans celte âme si prévenue des bénédictions du ciel : car nous pensons avec saint Jérôme, écrivant la T'j« de sainte Paule, qu'il est quelquefois à propos de ne pas taire les défauts des personnes qui, d'autre part ont excellé dans la pratique héroïque des vertus ; cela peut servir aux âmes tentées de découragement dans les voies de la perfection, pour ne se pas abattre dans leurs chutes, et i)Our reprendre une nouvelle vigueur dans le service de Dieu. C'est ce qui fait éclater les grandes miséricordes de notre bon Sauveur; c'est ce qui montre cju'il y a toujours lieu d'espérer en ses bontés intinies ; c'est ce qui apfirend à ne pas se conUer dans les bonnes œuvres que l'on a t>u faire, et à ne [ircsumer jamais de nous-mêmes, voyant que des âmes si pleines de grâces ne laissent pas de tomber.

Notre petite sœur était une iille de grâce et remplie de bénédictions très-singulières; ce qui lit dire à un serviteur de Dieu, à qui elle fit une confession générale durant une célèbre mission, et étant âgée pour lors de dix ans, qu'elle avait bien de l'ubligation à la divine bonté, et qu'elle en était bien plus aimée qu'elle ne pensait. Ces paroles, dans la suite des tem[is, lui ont louché vivement le cœur. 11 lui ordonna pour pénilence la lecture de quelque bon livre durant huit jours, et de s'appliquer à l'oraison durant un certain temps. Mais, environ la quinzième année de son âge, elle se laissa aller

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