‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 141 sur 436 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Son dessein pour être religieuse ; Vestime et la dévotion quelle avait pour l'ordre de Notre-Dame du Mont-Cannel.

Le Prophète-Roi ayant reconnu dans les villes, où les conversations des hommes sont plus fréquentes, beaucoui) d'injustice et de dissensions; après avoir vu, pour parler avec lui, c^ie l'iniquité en environne les murailles, et qu'au deilans elles sont pleines d'injustices et de violences, il dit :

Qui me doutnra les ailes d'une mlombe r et jr idlrrui et Iroun-rni du repos : je me suis infuihvn loin, eljr suis demeuré dans la solitude : et e'est Id (/u'il allnidait eelui qui ruiail déliirédu décourai/ciiirul et de la tempête. [Psal. i.i\, 11, 1-2, 7,8,9.)

Notre bonne sœur, pressée des mômes désirs, pensait sérieusement à se séparer des conversations du monde et à s'enfuir du siècle pour demeurer en queltpje lieu retiré. Pour ce sujet, elle prend dessein de s'enfermer dans le cloître, comme dans un lieu où les Ames, comme les colombes sacrées, v trouvent le repos dans leur sim|dicité. 'Elle demniulc donc d'être rorue en qualité de sœur converse dans mie communauté célèbre de la ville de Meaux, et elle y est reçue avec beaucoup de charité. Les religieuses de cette maison avaient bien de la bonté pour elle, et sa maîtresse, qui était mère de novices, en prenait tous les soins possibles. Comme le travail est attaché à la qualité de converse, et (pi'elle était toute ]ileine de ferveur, elle s'employa fortement dans l'action ; mais ses forces corporelles n'étaient pas égales à la ferveur de son esprit, et elle devint bientôt infirme , et, do telle manière, qu'elle fut obligée île sortir: la divine providence qui (a destinait à un autre élaten disposait de la sorte. Elle quitta donc le cloître et en revint toute ideine d'incommodités , et particulièrement d'une grande surdité, qui lui dura environ sept ou huit mois, jusqu'au jour de la fête de saint François, qui a éié pour eJie un jour de bénédii'tion dans [iliisieurs rencontres; et dans ce saint jour elle fut guérie par le vin que l'on bénit à loccasicn de la sainte Larme, que l'on garde en l'abbaye de Vendôme. Cependant elle a eu de puissants attraits pour la retraite des maisons religieuses ; car, commeellesoupirail incessamment après la solitude , elle regardait la cloîlure des religieuses comme un excellent moyen jiour y mener une vie retirée. .Mais surtout elle avait une estime et une allection incroyables pour l'ordre de Notre-Dame dû Moïit-Caruiel. Les pieux mouvements d'une dévotion très-singulière envers la bienheureuse Vierge, que Notre-Seigneur lui avait inspirés dès son enfance, pouvaient y contribuer beaucoup, cet ordre appartenant d'une manière spéciale à l'admirable Mère de Dieu, s'étant toujours fait discerner par le culte qu'il a rendu à cette Reine du ciel, qu'il a honorée même auparavant qu'elle fût; les disciples de saint Elie, qui en est le fondateur, ayant conservé par une fidèle tradition ce que les premiers d'entre eux avaient appris de ce prophète , à qui Dieu avait révélé les grandeurs futures de cette divine Vierge, et même selon leur tradition sa Conception immaculée : ce qui ne doit pas beaucoup surprendre , si l'on considère que les Pères ont estimé que la petite nuée, qui couvrit ensuite la terre et qui fut montrée au saint prophète Elie, était ta figure de la très-heureuse Vierge. Car si ce prophète a eu connaissance de la Irès-saiate Vierge,

CfXVRES COMPLETES DE BOIDON.

S6ns doute qu'il l'a hnnorée, el qu'ayant découvert à ses discijiles le ;;rand mystère de riiiearnation qui devait s'ofjérer en elle, ils l'ont révérée avec de ;irofonds respects, comme la personne qui devait être la Mère de Dieu. Nous avons c|ueique chose de plus surprenant en notre France, puisque l'ancienne tradition lie l'Kglise de Chartres apprend (]ue les Druides ont fait l'image de Notre-Dame, qui s'y conserve encore présentement, longtemps avant sa sainte naissance; qu'ils Un rendaient de grands honneurs, que Dieu conlirmait par des miracles. Car si Dieu a bien voulu manifester de la sorte celle qu'il a choisie de toute éiermlé pour être sa Mère, et à des peuples qui n'étaient pas éclairés comme le peuple juif; à plus forte raison peut-on penser qu'il l'a révélée à ses prophètes. Après tout, la proteclion singulière que la sfmveraine des anges a toujours donnée à l'ordre du Carmel a été si extraordinaire qu'il en a été ajipelé l'ordre de Notre-Dame.

De plus, comme cet ordre fait profession d'une grande solitude, ce qui a fait dire à sainte Thérèse que les ermites en étaient les anciens Pères, et que notre sœur, comme il a été dit, ne respirait qu'après la vie retirée, il !ie faut pas s'étonner si elle étiut si alfectioniiée [lour le Carmel. Sans doute qu'elle n'eût rien oublié pour avoir la grâce d'y être reçue, si ses iiiQrmités corporelles ne l'en eussentempèchée, ou (ilulôt les voies extraordinaires par lesquelles elle était conduite, ce qui la privant d'y pouvoir être reçue, au moins elle était toute Carmélite d'atiection. Elle tâcha d'en avoir quelques marques à l'extérieur. Ainsi elle eut la dévotion d'en j)orter l'habit, autant que la prudence chrétienne lui fiouvail iiermettre : elle flt pour cela de très-humbles prières, par le moyen de quelques personnes qui la considéraient, aux révérendes Mères carmélites, de lui donner la forme de l'habit de Notre-Dame du mont Carmel qu'elles portaient. (C'est de la sorte que sainte Thérèse qualifie l'habit de cet ordre, l'appelant l'habit de Noire-Dame du Mont-Carmel, lorsqu'elle en parle.} Ces bonnes .Mères lui accordèrent sa très-humble demande avec une grande bonté; elles lui envoyèrent la forme de leur habit, ce qu'elle reçut avec un profond respect et des démonstrations d'une joie extraordinaire.

On lui (it un habit conforme à celui des religieuses carmélites, dont elle portait une partie le jour, au-dessous du commun qui paraissait, n'ayant pas la liberté de le porter entièrement en public; mais elle portait le reste durant les veilles de nuit, qu'elle passait devant le très-saint sacrement, comme il sera dit dans la suite de cette histoire. Il n'y avait pas jusqu'aux alpargales qu'elle ne chaussât, qui sont des souliers faits de cordes, dont se servent ces bonnes religieuses; car enlin tout ce qui regardait le Carmel lui était dans une estime merveilleuse et d'une consolation qui serait diflicile à expliquer.

Dès son enfance, elle, était ravie quand

elle voyait passer quelques religieux carmes par la ville d'Kvreux; elles les suivait dans les rues et courait après eux sans savoir ce qu'elle faisait, par un mouvement secret de l'esprit de Dieu, ce qui était une marque des grandes grâces qu'il voulait lui communiquer par les saints de cet ordre. L'une des jilus agréables nouvelles qu'un ait jm lui donner durant tout le cours de sa vie a été de lui apj)rendre qu'il y avait quelques religieuses du Carmel dans la ville d'Kvreux ; el, ayant su qu'une Carmélite y passait pour aller en son monastère, au retour d'un autre ou elle avait eu quehpie charge, elle s'en alla avec promptitude en la maison où elle était; elle se prosterna h ses pieds; elle lui baisa son liabit avec un profond resjiect, et elle paraissait toute transportée d'une joie sainte, qui n'est pas commune. Elle avait des désirs ardents de pouvoir demeurer en quelque jiauvre lieu proche le désert des Carmes déchaussés, qui est dans le diocèse d'Evreux, à une lieue de la ville de Louviers. Enfin, après avoir aimé avt>c tant de force et de tendresse l'ordre de Notre-Dame du mont Carmel durant sa vie, elle l'a encore aimé à la mort, désirant d'être enterrée avec l'habit qu'elle portait.

L'une de ses grandes dévotions était aux saints de cet ordre; elle en avait une spéciale pour saint Elie, qui en est le patriarche; elle en avait une extraordinaire pour sainte Thérèse, dont la divine Providence s'est voulu servir pour y établir la réforme dans ces derniers temps ; et pour le bienheureux Jean de la Croix, le premier religieux d'une si sainte réforme. Si l'incrédulité, à l'égard des grâces de Dieu, ne dominait |ias en notre siècle, j'en pourrais rapporter des plus admirables qu'elle a reçues par ces saints, que je passe sous silence, y ayant si peu de disposition dans les esprits, qui semblent vouloir borner les conduites de Dieu selon leurs pensées, conmie si le Dieu des siècles qui nous ont précédés, et qui a comblé ses saints de faveurs si étonnantes, selon le témoignage même des Pères de l'Eglise qui les ont écrites pour la postérité, n'était pas le Dieu des temps où nous vivons, et que sa bonté ne fût pas égale, ou son pouvoir diminué.

Je dirai seulement que saint Elie lui a plusieurs fois apparu avec un visage assez sévère, mais qui ne laissait pas d'avoir de la douceur à son égard. L'hisloire de la r<5forme du Carmel apprend que ce saint prophète apparut à ce prodige de grâce de nos derniers teiups, l'illustre dame Catheiine de Cardonne, qui s'était déguisée par un mouvement |iarticulier du Samt-Esprit, et, prenant l'habit d'homme pour s'enfuir de la cour d'Espagne, s'était retirée dans un désert, où elle ne vivait que des herbes que la terre produisait, dans une austérité si extrême, qu'elle fit pénitence pour avoir mangé deux asperges sauvages qu'elle y avait cueillies, comme si c'eût été un mets trop délicieux. Ce fut dans cette solitude que ce grand patriarche se lit voir à cette ûme éminente, el

LAMOUU DK DIEU SEIL.

l'AKi. I.

il lui apprit In réforme de son ordre, qui avait loiuiDciiLH^ depuis sa lotraiin ; mais ellu avait eu si peu de eoinnuiiiicatiim avec le iiiutide ([u'elic l'ignorait : le saint lui montra môme la forino de l"liahit de l'ordre, et elle le jinrla le reste de sa vie, quoiqu'elle ne rot pas religieuse.

Mais voici une autre apparition du môme prophète, bien plus prodiL;ieu>e; elle est tirée d'une lettre écrite en es|)agnol par la mère Anne-Marie de saint Josc[in, prieure du couvent des Carmélites de Barcelone, à une personne très-considérahlo, il va près de trente-cinq ans ou environ, dans laquelle elle assure qu'il y avait des témoignages authentiques du prodige dont elle paile. Elle dit donc que dans un couvent des (Carmélites d'Espagne saint Elie apparaissait, ce (jui était vu de plusieurs leligieuses de cette maison, qui le voyaient communier avec la communauté, de telle manière que l'on fut obligé de mettre une hostie de plus que le noni'hre nécessaire pour la communion des "-œurs ; car, dans ce lieu, le prêtre ne consacrait des hosties (]ue selon le nombre de religieuses qui devaient s'approcher des divins mystères. Ce qui ayant été rapporté au provincial de ce monastère, qui était un homme <le Dieu, et personnage de grand mérite, qui fut de|)uis général, il voulut faire quelque épreuve de cette ai)parilion si sur[)renante ; jiourcela il consacra une hostie de plus que le nombre qui était nécessaire, et a\ aiit communié toutes les religieuses , il" ne s'en trouva jias une seule qui restât, celle qui était surnuméraire étant ]»orlée par une vertu invisible à saint Elie. Au reste, celte grâce n'est pas incroyable, si Ion considère que ce jirophète n'est pas mort, et que Dieu peut bien le faire porter par les anges dans un lieu où il reçoive une grâce qui est accordée même aux plus grands péclieurs, s'ils se convertissent, et dont la participation est au pouvoir des méchants qui en abusent.

Sainte Tliérèse .s'est aussi montrée plusieurs fois à cette bonne sœur et à plusieurs autres saints de son ordre ; mais elle a été plus d'une année qu'elle voyait presque toujours le bienheureux père Jean de la Croix, soit par une vision iuiaginaire, soit par une vision purement intellectuidle. On appelle vision imaginaire surnaturelle celle qui arrive dans les sens intérieurs par des formes ou images qui y sont mises surnaturellement par une conduite extraordinaire de Dieu, qui ne se sert pas pour lors de la voie naturelle. On appelle vision intellectuelle, celle qui est donnée immédiatement à l'esj>rit sans que les sens extérieurs ou intérieurs y servent , ce qui se fait par une grande et très-spéciale lumière divine : or, il n'y a que Dieu qui puisse donner les visions purement iniellectuelles; mais le diable peut les contrefaire par des lumières grandes, mais naturelles, et s'aidant de l'imagition d'une manière si subtile qu'il semijle quelquefois quelle n'y a aucune part. C'est de la sorte que quelques docteurs estiment 'iue re malheureux esprit agit auprè<! de

OÎAVRES (.Om>L. DE ColfON. III.

notre bon Sauveur, lorsqu il lui lit voir loiu les royaumes du monde ; car comment eûtil pu lui découvrir tant do choses par les >pu\ du corps? Cependant comme j'ai déclaré dans réclaircissemenl des grâces dont j'avais à traiter que j'avais seulement lo dessein de les proposer sans en assurer rien lie certain, je laisse à juger si cette viiu liresqiie contimielle du bienheureux Jean de la Croix est arrivée naturellement par les forces de la seule imagination, comme il se fait dans la voie commune de la méditation, oij l'on forme des images des choses que l'on considère. Il est vrai que cela est assez rare, non-seulement à cause delà durée du temps, mais à raison des etfets, (jui sont bien autres quand ces vues sont surnaturelles , et dans les lumières qu'elles donnent, et dans le vrai et solide amour de Dieu qu'elles inspirent, ce qui est aisé ii discerner par des personnes qui en sont dans l'expérience.

Notre bonne sœur a reçu encore une grande lumière de la perfection qui se pratique dans le désert du Carmel, dans lequel on lui a montré les religieux (jui s'y retirent dans un recueillement admirable, et comme tout abîmés en Dieu. Et certainement l'on jieut dire de ces déserts ces jiaroles d'Isaïe: La terre déserte et sans chemin se réjouira, puisque ces lieux sont inaccessibles à tout autre qu'aux heureux habitants qui y demeurent, ainsi que l'on peut dire être une terre sans chemin, et encore à raison que la nature y a si peu de part par l'esprit de moititicationqui y domine, privant les solitaires des consolations humaines, et les remjilissant d'une joie toute divine ; ainsi c'est une solitude qui est dans l'allégresse , et qui lleurit comme le lis. Elle poussera et germera de toute part; elle sera dans une elfusion de joie et de louanges, puisqu'elle est comme le ciel de la terre, oii Dieu est loué lierpétuellement. La gloire du Liban lui sera donnée, la beauté du Carmel et de Saron; car l'on y voit le premier esprit des anciens [irophètes qui vivaient retirés sur la montagne du Carmel, parfaitement renouvelé; ils verront eux-mêmes la gloire du Seigneur et la magnificence, et l'éclat de la magniiicence de notre Dieu; car c'estdai.s ces lieux, que l'on a appelés le pays de Dieu,à la dilférence des villes, qui sont les pays des hommes, que l'infinie majesté de ce premier des êtres se découvre d'une manière admirable, et que les esprits sont tout pénétrés de ses divines grandeurs : c'est dans ces lieux, à l'écart des créatures , que l'adorable Jésus fait voir quelque chose de sa gloire, par des espèces sacrées qui la représentent magnitiquement. Il y aura là un sentier, et une voie qui sera appelée la voie sainte ; celui qui est impur n'y (passera point ; ceux que le Seigneur y aura mis seront couronnés d'une allégresse éternelle, et le ravissement de leur joie ne les quittera point, [ha. x\xv.)

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