CHAPITRE PREMIER
Son esprit de pauvreté.
Comme la nature cherche toujours de iilus en plus à avoiretà s'enrichir, la grâce, a jiroportion (ju'elle s'établit dans une âme, la porte à se dé|iouillcr et à être pauvre, autant que la liivine Providence sur elle le demande. Les véritables Chrétiens que Dieu n'appelle pas à une actuelle pauvreté , soit parleur naissance, la privation de leurs biens, ou par le choix volontaire qu'il leur en inspire, sont au moins dans l'amour de cette vertu dont ils ont une haute estime, et qu'ils regardent avec respect dans les autres, à qui Dieu a fait l'honneur d'en avoir la possession. Ceux-ci, qui sont les bienheureux de l'Evangile , ne fieuvent jamais assez estimer le bonheur ; ils sont élevés à une haute condition dans l'état du christianisme, puisqu'ils en sont les rois; ce sont ces bienheureux pauvres que le ciel partage de ses plus signalées faveurs; ce sont ceux qui sont dans l'indigence , dit l'admirable Mère de Dieu, que ce Souverain du ciel et de la terre remplit de biens, pendant qu'il renvoie vides ceux qui sont riches.
Il ne faut pas s'étonner après cela si la sœur Marie-Angélique de la Providence a eu une si grande part aux dons du ciel, puisqu'elle en a eu si peu aux biens de la terre; elle s'en est entièrement privée par le vœu qu'elle en a fait, après avoir longtemps soupiré pour cette grâce. L'on peut dire que les autres ne désirent pas davantage les avantages temporels de cette vie périssable, qu'elle en souhaitait le dépouillement; elle en avait des désirs si ardents qu'elle en semblait toute transportée. St-s amours pour la pauvreté sont indicibles. Elle en était comme passionnée. Dans les transports que la grâce lui causait, elle lui parlait en des termes qui marquaient un amour extrême et qui étaient pleins de tendresse. L'on sait assez que c'était la coutume du granci et de l'humble saint François, qui l'appelait sa luaitresse, sa dame,
sa reine; c'était le saint de la grande dévotion de notre sœur, et si elle tût osé faire ce qu'il a pratiqué, change^int ses habits avec de pauvres mendiants, elle l'aurait exécuté avec beaucoup de joie. Un jour, étant entrée dans l'église des religieux cordeliers d'Ëvreux, le jour de la fête de saint Pierre d'Alcanlara, l'un des plus grands amants de la pauvreté qui fût jamais , et en cela particulièrement le véritaljle fils et le digne disciple de saint François , notre bon Sauveur voulut lui donner quelque participation à son esprit dans cet admirable saint ; elle se sentit si pressée de l'amour de la pauvreté, que c'est ce qui ne se peul expliquer, et en même temps elle se vit toute baignée de larmes qui lui coulaient comme de toutes les parties de son corps. Les désirs extrêmes qu'elle avait d'être pauvre lui causèrent tant de divines langueurs qu'il lui semblait qu'elle allait mourir. Elle en tomba ])resque en pâmoison , et au retour de cette église en la maison oi'i elle logeait , elle fut obligée de s'arrêter en chemin, quoiqu'il n'y eût pas loin, et de s'appuyer contre une muraille , son corps ne pouvant pas supporter les sacrées ardeurs que l'amour de cette vertu lui donnait.
Le diable, qui est ennemi de tout bien, cl qui porte une opposition très-spéciale à la pauvreté chrétienne, parce qu'il ne sait où se [irendre quand il trouve une personne entièrement dépouillée , n'oubliait rien et faisait des efforts étranges pour tâcher d'empêcher les desseins de Dieu à l'égard d'une si sainte vocation. Il faisait quelquefois porter à noire sœur des mouvements d'une aversion étrange jJOur tout ce qui ressentait la fiauvreté; et comme c'est le propre de cet état de recevoir ce que l'on donne en charité, il mettait en elle des horreurs des services qu'on tâchait de lui rendre par cet esprit, et pour lors ce lui était une jieine de les voir rendre aux autres. .Mais Dieu, tout au contraire, demandait d'elle un soin trèsexact en toutes choses , pour ne rien faire qui ne fût convenable à un véritable pauvre. Une dame de ses amies m'a assuré (lue.
(ijît
OLLVKtS CO.Ml'LKTKS DE BULDON.
lui avant fait prt^parer un liouillon maigre dans un lia>sin d argcnl, il ne l'ut pas (lossiblc de le lui faire prendre, quoiqu'eii ce loinpslàelleen uiaiigeàifacilenieni eu lies écuelles d'éiaiii ou de terre.
O mon Seigneur et mon Dieu I s'il est bien juste que l'on soiltidèloh vos divins attraits, faites connaître, s'il vous plait, à plusieurs personnes qui sont obligées par leur état à vivre pauvrement, en avant fait vœu en votre sainte présence, et dont elles vous .rentlront un co:npte bien sévère, combien elles doivent être éloignées des manières d'agir des riches, et insjiirez de plus en [ilus à vos véritables serviteurs et servantes l'exacte observanced'une vertuqui vous est si chère. Ob! combien les communautés régulières doivent veiller à ne pas tomber dans le relâchement que le démon et la nature introduisent insensiblement à l'égard de cette vertu 1 L'on serait étonné combien il faut peu de chose pour donner prise à l'csfirit lualin à ce sujet, et c'est ce que les supérieurs doivent beaucoup considérer; car il n'est [)as aisé d'apporter le remède au relâchement, quand une fois il est introduit. O mon Dieu! ô mon Dieu! s'il nous faut rendre compte d'une parole oiseuse , que feront ceux qui, par une maudite complaisance et une molle lâcheté, auront été cause des dérèglements qui se seront glissés dans la pratique de l'observance d'un vœu considérable?
Dès lors que la sœur Marie-Angélique de la Providence eut fait vœu de pauvreté , elle [lorta toutes ses hardes h une pauvre avec laquelle elle logeait, et avec laquelle elle vivait dans un même dessein de glorifier Dieu uniquement. Elle lui mit entre les mains tout le peu qu'elle avait, sans aucune réserve. Elle avait même dépouillé sa ciieniise pour la lui donner, n'ayant plus qu'un vieux corps de jupe et le reste de son habit de même pour se couvrir. Elle ôta de plus le bonnet de sa tète pour le lui mettie entre les mains , afm de le recevoir d'eUe par aumône , aussi bien que tout le reste qui lui était nécessaire. Elle était ravie quand elle po;ivait |iratiquer quelque acte de la ve:tu de jiauvreté; c'est ce qui l'a pressée jilubieurs fois d'aller demander du [lotage par charité, à la porte des communautés religieuses. L'amour de cette vertu lui avait fait aussi désirer de mourir à l'hôpital, et d'être enterrée dans un cimetière d'Evreux , qui est pour les jiauvres ; et comme ce cimetière n'est pas fermé, qu'il est hors de la ville, proche un grand chemin, et que l'on y passe ordinairement , (ce qui est un désordre) elle se fût estimée heureuse d'y être foulée aux (lieds; mais la divine Providence avait d'autres desseins.
De plus elle fit une entière démission <le tout le bien qui lui pouvait appartenir, et depuis ce teujps-là clic tii,t tout ce <\n'(in bu laissait pour son usage i omme un iirêt. • Cependant, comme l'on avait jugé à propos qu'elle fût vêtue honnêtement, on lui laissa encore une échar[ic de (alfetas, dont notre
bon Sauveur voulut lui faire un reproche avec une grande miséricorde et uiio grande douceur. Oh ! que ces sentiments sont éloignés de ceux des hommes, et que le; dioses qui ne paraissent rien quelquefois i leurs yeux sont considérables en .-a divine présence ! Sainte Thérèse était vraiment pauvre, et elle a excellé en l'amour de la pauvreté. Néanmoins parce qu'un jour elle s'était trouvée un peu embarrassée , étant à la fondation d'un monastère, et n'ayant rien jiour l'établir, N'otre-Seigneur lui apparut et lui dit : O l'avarice du cœur humain! il lui semble que la terre lui manquera toujours. ]1 se fit aussi voir à la sieur de la Providence, mais dans un état pitoyable. 11 lui montra queliiue chose de sa cruelle flagellation. Son corps lui jinraissait tout couvert et déchiré de plaies; il était tout en sang, la peau découverte et la chair emportée en plusieurs endroits, en sorte que l'on voyait clairement les nerfs et les os. Il s'approcha d'elle et lui fit un doux reproche de ce quo ses habits n'étaient pas conformes h co qu'elle lui avait promis. Ces paroles ne furent pas sans effet, car depuis ce temps-la elle ne porta plus qu'une écharpe d'étamine, et ce lui était un sujet d'une douloureuse peine, d'avoir encore queli]ue chose i]ui ne ressentît pas assez la pauvreté. Ah! s'écriaitelle, quel bonheur et quel avantage de n^avoir rien du tout , et d'être entièrement dépouillée et à l'intérieur et à l'extérieur! qu'une âme est heureuse d'être dans une totale privation de tous les biens temporels et de soi-même, et qui n'a plus aucune jirélention en la teirc 1
Dans ce temps-là elle eut une vue fort étendue de la pauvreté chrétienne et de plusieurs personnes religieuses qui, l'ayant vouée à Dieu, s'acquittaient bien mal de leurs [iromesses. Elle en voyait un grand nombre qui n<^anmoiiis ne disposaient de rien jiar elles-mêmes, (jiii faisaient tout avec la [leriiiission des sujiérieurs ou supérieures ; mais ces [lermissions, qui étaient accordées, ne laissaient pas toutes choses en commun, comme elles le doivent être; et notre bon Sauveur lui faisait connaître que ces particularités lui étaient très-désagréables. Elle vit aussi dans une grande lumière combien la supériorité est une charge terrible, et le compte etfroyable qu'auront à rendre les supérieurs qui n'auront pas assez veillé et tenu assez ferme pour faire observer exactement la sainte jiauvreté en ne soutl'rant rien de ( articulier, mais mettant toutes les choses en ('ommun. Oh 1 combien sont heureux les véritables [lauvres ! pauvres en biens, pauvres en commodités de la vie, pauvres en meubles, pauvres en habits, paavresen paroles, pauvres en plaisirs, pauvres en honneurs, [lauvres en amis,, pauvres en toutes choses : mon Dieu! faites-moi la grâce d'être de ce nombre.