LAMOUR DE DIEU SELL. — PART. II
K-lle obéissait dans les choses naturelles, se réglant par l'obéissance pour le manger, pour le Iioire et le dormir. Elle obéissait dans les choses spirituelles, jeûnant , veillant et faisant l'oraison , selon qu'il lui était ordonné, s'apnrochant des sarreinents ou s'en retirant, selon l'ordre (]u'elle en recevait. Sa grande crainte était de faire quel- (|ue chose contre l'obéissance, et elle souffrait de ne pas toujours trouver les moyens d'obéir, à raison que son directeur était obligé, par l'ordre de la divine Providence, de s absenter de temps en temps ; ce fut pour cela qu'il lui laissa d'autres personnes [lour lui donner lieu de continuer le sacrifice continuel de son espiit et de sa volonté. Elle faisait même des actions, par obéissance , qui paraissaient ridicules , et elle en a fait publiquement. « Actions, dit un grand serviteur de Dieu, qui sont d'autant plus projires à exercer l'obéissance qu'elles paraissent ridicules à l'esprit huuiain. » C'est ])ourquoi les anciens Pères du désert les faisaient pratiquer ordinairement; et dans ces derniers temps elles ont été exercées d'une manière adniiiable, mais rem[>lie des
Îilus saintes bénédictions du ciel , par saint gnace et ses premiers compagnons; parle bienheureux Jean de la Croix et les premiers Carmes déchaussés ; par sainte Thérèse et ses premières tilles. Nous |)ourrions dire ce que nous savons et ce que nous avons vu lualiquer sur ce sujet par des hommes apostoliques, que le zèle de l'intérêt de Dieu seul et l'ardent amour de sa jdus grande gloire ont fait passer jusqu'aux extrémités de la terre pour y porter l'Evangile du règne de Dieu et y faire connaître le nom de Jésus-Christ, son Fils bien-aimé.
L'obéissance, par le renoncement au propre jugeiuent et à la propre volonté, est une vertu si agréable à Dieu, que souvent il a fait des uiiracles pour l'autoriser, comme l'on peut remarquer dans l'histoire des Vies des saints. Toujours nous pouvons dire qu'il a donné une bénédiction singulière à celle de la sœur Marie-Angélique ; ayant des peines extraordinaires à faire quelque action, ses peines ont cessé plusieurs fois tjuand elle l'a pratiquée f^ar obéissance. L'n jour étant malade, se confiant au mérite de l'obéissance, elle dit à son directeur qu'elle espérait être guérie, s'il lui commandait; ce qui ayant été fait, elle le fut ell'ectiveraent. Dans le temps même de son relàihement, en sa jeunesse, dont il a été parlé, s'étant attachée à porter des rubans, elle ne laissa pas d'obéir à un confesseur qui lui dit de les quitter, quoiqu'elle y sentît une peine extrême et qu'il lui semblât qu'on la déchirait intérieurement ; et cette soumission fut suivie de beaucoup de grâces qui lui furent données.
Mais ce qui marque la force de son obéissance, est la violence qu'elle se faisait jiour surmonter ses répugnances et les difficultés qui se présentaient. Dieu tout bon, qui se plaît à converser avec les simples et les humbles de cœur, l'arrêtait souvent exté-
rieurement dans les églises , n[)rès y avoir demeuré longtemps ; mais son directeur lui ayant ordonné d'en sortir, ordinairement vers l'heure de midi , |>our aller prendre la nourriture néi'essairo, elle le faisait quoique avec de grandes douleurs; car à peine jiouvait-elle se soutenir, tombant même plusieurs fois dans le chemin. Nous [lourrons parler, avec le secours divin, des tourments qu'elle a endurés pendant le temps de l'oraison ; nous dirons seulement ici , (ju'eii ayant porté'd'étranges, elle s'y est rendue fidèle et exacte, parce qu'elle en avait l'ordre.
Ce qui est encore plus considérable, est que non-seulement elle obéissait malgré toutes ses répugnances et toutes les difficultés qu'elle avait ; mais de plus, elle soumettait son iirojire jugement malgré toute la lumière de son esprit, qui lui montrait qu'elle devait faire le contraire, et que sa conscience même ne lui [lermettait |ias. Il est vrai que c'est un mal d'agir contre ce que la conscience dicte, mais c'est quand elle n'est pas réglée [lar des personnes que l'on doit croire ; car pour lors non-seulement ce n'est pas un mal, mais une vertu solide de se soumettre. Une personne est tentée contre la foi, et le diable et son propre esprit s'y mêlant, il lui }iaraît que l'erreur dont elle est tentée est une vérité, et selon toutes ses vues elle n'en douterait en aucune manière; pour lors, bien loin de suivre ses sentiments, elle les doit soumettre; et le défaut de soumission, en cette rencontre, serait la cause de sa perte, comme il l'est dans les hérétiques, dont plusieurs néanmoins s'imaginent bien faire, et penseraient faire un mal contre ce que leur conscience leur fait voir, s'ils se rendaient à l'obéissance. Nous nous sommes servis de cet exemple pour apprendre aux iiersonnes peinées, au sujet de la soumission qu'elles doivent rendre à leurs directeurs, quand ce sont personnes de probité, de science, et qui n'ont aucune mauvaise doctrine, qu'elles iont dans l'illusion de ne pas vouloir obéir sous prétexte qu'elles penseraient l'aire mal selon leur jugement ; ainsi elles demeurent dans d'étranges opiniâtretés au sujet de leurs confessions et communions, ou d'autres pratiques qui leur sont ordonnées, et elles se rendent inhabiles au service de Dii^u, étant dans une occupation presque continuelle de leurs doutes et de leurs difficultés, ce qui les empêche de bien faire tous leurs exercices et ce qui les rend le jouet des démons ; c'est une chose digne de larmes de voir combien d'âmes qui ont d'autre part le désir d'être véritablement à Dieu, en sont retardées par cet attachement à leur propre jugement, ce qui vient d'un orgueil secret, et par la tentation de l'esprit malin.
La sœur Marie-Angélique n'ayant pas eu assez de soumission dans une occasion, parce qu'il lui semblait que sa conscience ne lui permettait pas, il lui fut montré, avec une impression de terreur qui la fit trem-
Ijler, la faute qu'elle avait faite. Ce n'était repeuJant qu'une faute légère qui lui était arrivée celte fois, car elle se surmontait généreusement, allant contre ses propres sentiments. Ah! comliien de fois, disait-elle, flurais-je assuré sans hésiter que ma perte .était inévitable, obéissant à ce qui m'était ordonné, surtout en approchant des sacrements, et particulièrement du très-saint Sacrement de l'autel ; car ouvrant la bouche pour recevoir le corps adorable de Notre- Seigneur, je croyais lui donner un passage dans l'enter; je disais à mon Dieu. :« Si je consens que vous passiez dans l'enfer de mon pauvre cœur, ô mon Seigneur I vous savez que je le fais pour obéir aux ordres que je reçois comme de votre part, puisque c'est |)ar l'obéissance. O mon Sauveur! oïl allez-vous vous mettre? Dans une âme qui e.<t un abîme d'ordures et de misères. » Elle pensait faire des sacrilèges; c'est-à-dire, selon sa jiensée, qui était soumise à de meilleures lumières des personnes qu'elle devait c"oire, et elle n'était pas seulement tentée, mais comme toute [ilongée dans la tentation. Dans cet état, elle paraissait dans une désolation lamentable, et elle donnait une grande compassion. Si quelque personne lui disait : « .Mais comment [louvez-vous communier dans ces peines? » elle répondait : « C'est que je ne saurais désobéir. Je dis assez que c'est î'adorable Jésus avec un démon ; que c'est l'abîmer dans un lieu de péché, et l'on ne me veut pas croire. » Son esprit, en ce temps-là, était accablé de craintes qui lui faisaient croire qu'elle ne devait en aucune manière s'approcher de la communion.
Il est assuré que le démon s'y mêlait avec une étrange violence, non-seulement par les pensées dont il lui remplissait l'imagination, mais encore par des impuissances naturelles qu'il lui causait, l'empêchant de marcher quand elle allait à la communion vivifiante du corps d'un Dieu, ou la rendant immobile. Mais elle lui résistait avec une loi forte et demeurait dans l'attente du secours du grand Maître, dont la toute-puissance triomphe facilement de toutes les forces de l'enfer. Ainsi quelquefois, après avoir attendu avec confiance en la bonté de Dieu ce qu'il lui plairait ordonner, environ les deux heures après midi elle se trouvait libre de la violence des esprits malins, et elle •••'approciiaitde la sacrée communion.
Hnlin l'on peut assurer'qu'elle a souffert au delà de ce qui se peut dire pour se rendre exacte à l'obéissance, et on l'a vue porter des agonies furieuses en se soumettant ; la raison est que les démons faisaient tous leurs efforts pour l'en empêcher, et de telle manière qu'ils semblaient vouloir l'étouffer, et il paraissait qu'elle allait en perdre la vie ; ces esprits superbes montrant assez par leur opposition combien une personne véritablement obéissante leurest terrible. Notre sœur portail une disposition générale à une soumission sans réserve, et son exactitude en ce sujet a eu du rapport avec les saints qui y ont le plus excellé. En voici «luelques
preuves bien singulières: un jour son directeur lui ayant dit qu'elle avait trop d'orgueil pour recevoir te corps d'un Dieu anéanti sou.s la forme de l'homme, et n'ayant point d'autre intention que de l'humilier seulement, elle crut, dans une grande simplicité, qu'il voulait lui marquer (tar ces paroles qu'elle ne devait pas s approcher de la sainte communion, et elle s'en priva pendant cinq à six mois que dura son absence. Une autre fois, en l'absence de son même directeur, s'étant confessée à un vertueux ecclésiastique à qui il l'avait confiée, lequel lui dit sans faire réflexion qu'elle se tint à la porte de l'église, elle y fut si exacte qu'elle y restait dans toutes les églises oii elle allait, sans oser s'avancer plus avant, en sorte qu'elle ne communia ni ne se confessa, jusqu'à ce que ce confesseur ayant pris garde qu'elle ne se jjrésentait plus au confessionnal, et lui en ayant demandé la raison, elle lui répondit, que lui ayant dit de se tenir à la porte de l'église, elle n'osait pas sortir de ce lieu, ce qui surprit beaucoup cet ecclésiastique, et l'obligea à lui expliquer son intention.