‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 150 sur 436 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Sa mortification extérieure.

Imitez-moi, mes frères, dit le grand Apôtre aux fidèles, et considérez ceux qui vivent selon l'Evanrjile que je vous ai donné; car if y en a plusieurs dont je vous ai souvent parlé, et je vous en parle encore en pleurant, qui sont ennemis de la croix de Jésus-Christ, de qui la fin sera lu perdition, qui font leur Dieu de leur rentre, qui mettent leur gloire en ce qui les devrait confondre, et qui n'ont le cœur qu'aux choses de la terre. {Philip. m, 17-19.) Nous n'avons dans notre siècle qu'une expérience trop commune de ces désordres, dont ce vaisseau d'élection no peut parler qu'en pleurant ; s'il vivait encore en nos jours, il aurait grand sujet de répandre des torrents de larmes, où l'on voit tant de chrétiens qui, faisant profession de bouche d'être des adorateurs de Jésus-Christ, le reconnaissant pour leur Dieu, en sont les ennemis par leurs mœurs; gens qui ne s'attachent qu'à leurs sens, qui se glorifient dans leur bonne chère et dans les plaisirs dontilsdevraient plutôt lou^'iv. Cen'est point, (lit encore le même .Vpôtre, Noire-Seigneur Jésus-Christ qu'ils servent, mais leur propre ventre [Rom. xvi, 17) ; ainsi ils en font un Dieu, car c'est à le satisfaire qu'ils sacrifient leurs pensées et leurs affections ; à peine sont-ils éveillés, qu'ils pensent à la bonne chère; ils donnent leur grande attention à faire de bons repas; c'est ce qui fait l'occupation de leur esprit, qui est tout plongé dans les jilats avec les viaiides qui y sont servies. Voilà ce qui fait le sujet de leurs entretiens : comme leur vie est tout animale, toutes leurs affections se portent aux plaisirs des sens. Mais Dieu abolira, dit encore r.\pôtre [1 Cor. vi, 13), et le ventre et la viande ; il faudra en venir à la mort, dont lus plaisirs de la vie n'exempteront jamais,

l.'AMOin DE DIEU SEIL. -PART. II.

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mais qui contribuent benucou|i à r.tvancer, et pour lors les trompeuses délices des sens ne serviront de rien ; l'on ne nKinL;er.T et l'on ne boira plus. .Mais il famlra |iaraJtre devant un Dieu, jiour lui rendre compte de toutes ses actions. Eh ! que feront les amateurs de leur cor(is, qui dans ce temps-là peut-ôtre sera jeté en terre, et y servira de nourriture auv vers et aux serpents? (piel «;ompto rendront-ils d'une vie toute bestiale? commenl parailront-ils devant un juj^e infiniment terrible, dont ils ont été lesennemis ? Qu'ils invoc|uent alors leur ventre, (jui a été leur dieu, alin qu'il vienne à leur secours.

Comme la vie de ce faux disciple de Jésus- Christ est tout animale et terrestre, ('elle de ceux qui sont véritabloaient 5 sa suite est toute de grAce et surnaturelle; ceux-ci donnent leurs soins à mortifier leurs sens, comme les autres s'apiiliquent à les satisfaire. Car ceux qui sont avec Jésus-Christ, nous apprend la divine parole, o«<fr«c(/îe/('i(rc/ia(r avec leurs vices et leurs passions [Galat. v, 2i), parce que, dit un pieux inter()rèle, la grâce du baptême , qui est toujours vivante en eux, lésa entés en Jésus-Christ crucifié, et que le vieil liomme est toujours cloué à la croix avec Jésus-Clirist ; de sorte que la vie du Chrétien est une continuelle mort à la chair et aux vices, et une vie de personnes ressuscitées. C'est cette vie dont a vécu la sœur Marie-Angélique de la Providence, par la sainte et chiétienne guerre qu'elle a déclarée incessamment àson corps. Si l'Apôtre veut [Philip, m, 19) que les fidèles considèrent ceux qui vivent selon son exemple, nous pouvons bien considérer la sœur Marie-Angélique, dont la mortification des sens est une fidèle image de celle que cet homme de Dieu a portée en son corps.

Nous devons néanmoins prendre garde, puisque nous avons des dons différents, selon la grâce qui nous a été donnée, comme nous l'enseigne le Saint-Esprit ; de les em- |ilO}er comme chacun d'eux le demande.

Tous les Chrétiens doivent châtier leur corps, à l'imitation de l'Apôtre [ICor. ix, 27), niais non pas en la môme manière ; et il recommande à tous les tidèles qu'ils ne soient pas plus sages qu'ils ne doivent, mais qu'ils le soient avec modération. [Rom. xii , 3.) Ceux qui vont au-dessus de leur grâce, tombent en des illusions pitoyables, ce qui arrive à plusieurs qui font des austérités et des pénitences que Dieu ne demande pas d'eux, et ils se ruinent la santé du corps indiscrètement, et se rendent inhabiles dans les voies saintes de la perfection. Us allèguent qu'ils ne sont en rien incommodés de leurs mortiQcations extérieures ; mais ils ne prévoient pas qu'ils le seront dans la suite des années; et, ce qui est plus considérable, c'est qu'il se glisse parmi les austérités extérieures un esprit d'orgueil secret qui leur fait penser qu'ils font beaucoup en pratiquant ces choses ; et souvent ils se rendent opiniâtres dans leurs praliques , ayant bien de la [)eine à obéir quand on

OEUVRES COMPL. DE BOUDON. HI

leur commande de les quitter ou modérer; ils disent encore cpie les suints en ont bien l'ait de |)lus grandes, et ils disent vrai; mais ils ne voient pas que la conduite de la divine l'roviiience sur les saints est plus à admirer qu'à imiter; la vue de ce qu'ils ont fait doit nous servir h nous confondre et k nous humilier dans le peu que nous faisons. C'est dans celte vue que je propose l.;s mortifications extérieures de la sœur Maric;- Angélique, donnant avis de suivre entièrement l'ordre des directeurs pour leur pratique, et de n'en point faire sans l'obéissance, si l'on ne veut être pris dans les pièges des démons.

Notre bonne sœur a été admirable dans la mesure de la grâce qui lui a été donnée surabondamment pour mortifier ses sens.

Dieu lui donnant des mouvements , dès sa jeunesse, de se surmonter en fout ce qui lui pouvait faire plus de peine, et elle faisait des choses dont la seule pensée cause de l'horreur; nous en avons apporté des exemples qui ne laissent aucun lieu d'en douter. Nous ajouterons ici, qu'environ à l'âge da dix-sept ou dix-huit ans elle ramassait de petits morceaux de viande que l'on avait jelés, ou laissé à manger, à raison qu'ils étaient gâtés, car elle s'ap()liquait à manger ce que les autres ne voulaient pas. Elle mettait du suif île chandelle et du fiel de bœul dans son potage. Elle mêlait de la suie de cheminée avec d'autre nourriture qu'elle |irenait ; ce qui lui faisait avoir d'étranges répugnances, comme on le peut juger facilement. Elle a même pendant un ceriain temps jeûné trois ou quatre fois la semaine, et les autres jours elle mangeait de la viande. Ensuite elle ne prenait qu'un repas par jour ; après cela elle commença à faire toujours maigre, et puis elle se jiriva des œufs et du poisson, se contentant de seuls lé^u mes sans beurre, et ne mangeant que ou gros pain. Pendant plusieurs années elle ne fit qu'un seul refias par jour, qui consistait en un pauvre potage (car elle n'en pouvait manger d'autre, quoique maigre ) et un peu de pain et d'eau. Elle a resté quelquefois trois mois entiers ne vivant que de pain sec et d'eau pure, et elle passait les carêmes, les avents , tous les vendredis et tous les autres jours où le jeûne est ordonné, vivant de cette manière. Toutes les années, depuis l'heure de midi du jeudi saint jusqu'à une heure du samedi, souvent elle ne ruangeait point du tout. Pendant un temps considérable elle mangeait seulement le aimanche, le mardi, le jeudi , le samedi, et une seule fois ces jours-là. Cependant elle souffrait en de certains temps une faim si extrême, que quoique ses abstinences donnent assez lieu de croire qu'elle était naturelle , néanmoins plusieurs circonstances ont donné assez de fondement pour juger qu'il y avait de l'extraordinaire, ce qui augmentait davantage sa [)eine. S'étant abandonnée sans réserve à la divine Providence pour en recevoir uniquement ce qu'elle voudrait inspirer de lui donner, sans avoir rien

OFAVRES COMPLETES DE BOL'DOX.

dit de sa ri^soliition aux personnel avec lesquelles elle vivait, elle no mangeait [iréciséinent que ce qui lui était présenté ; en conséquence, si dans son re[ias on ne lui coupait qu'un petit raorceau de pain , ou bien que par mégarde on le retirât de devant elle, elJe n'en demandait jias davantage, quoiqu'elle en eût un extrême besoin, ce qui Ta fait soutrrir d'une manière étrange jusqu'à ce que son dessein ait été connu. Souvent même le peu de nourriture qu'elle prenait, au lieu de satisfaire safaini, lui causait un nouveau tourment, la trouvant à son goût amère comme du liel.

Elle prenait la discipline avec une grande rigueur, et durant un long tem|is, une heure tous les jours, et ([uelquelois deux heures, quelquefois troii, et d'autres fois sans s'apercevoir dutenq)S qu'elle y ernjiloyait ; elle l'a jirise même cinq heures de suite, et avec tant de force, que l'on entendait les coups des lieux qui étaient proches; aussi l'on vovail les instruments dont elle se servait tout pleins de sang. Ce qui est remarquable , est que dans de certains temj>s ayant les bras et le reste du cor[)s comme si elle eût été paralytique, sans pouvoir s'en servir, sa main demeurait libre pour pouvoir s'en frapper ; et elle a dit à son directeur que les saints anges lui ont aidé dans cet exeicice ailhgeant. 11 est arrivé qu'en le |iratii|uant elle se trouvait tourmentée d'un furieux mal de tête, comme si on l'eût trépanée, et comme si on l'eût percée avec des pointes; «t déplus elle souffrait des maux de cœur extrêmes, et tout cela n'était i)as capable de lui faire quitter. Elle demeurait inébranlable sous une grêle de coups , dont la douleur la [lénétrait vivement; elle appelait môme quelquefois au secours des iiersonnes en qui elle avait une parfaite confiance, et qui étaient de son même sexe, et s'étant fait liera une espèce de pilier, elle les priait de lui donner la disci|iline sans l'épargner. Ceux qui savent l'histoire de la vie des saints n'ignorent pas que plusieurs ont fait la même chose, et il est écrit de l'admirable saint Louis, roi de France, qu'il se faisait donner la discipline.

Elle était revêtue de cilices et de haires ; elle portait une ceinture de fer ordinairement jour et nuit, et de temps en temps une autre qui était |ilus large, et cela même durant ses maladies; et comme quelquefois les démons la jetaient avec violetice de tout côté, et contre les murailles , on peut penser la douleur ru'elle en souffrait. Sa ceinture de fer étant entrée avant dans sa chair, elle n'en eut cependant aucune incommodité; elle se Hait encore les jambes de ces ceintures pour se mortifiei' en toutes les parties de son corps.

Le vingt-quatrièiiie d'octobre où l'on célèbre dans le séminaire épiscopal d'Evreux, la fête du divin Cueur de l'aimable Jésu>, elle commença à ne (dus se chauilerdu tout, et durant trois années elle ne s'est point aj)prochée du feu, quoiqu'il y ait eu des hivers très-rigoureux , et môme que pour

lors elle veilhU les nuits entières dans l'église des religieuses Ursulines, et qu'elle fût obligée de travailler au linge pendant tout le jour, et souvent tremblante de froid, et étant comme glacée. Quelquefois les nuits elle ne laissait pas d'être vêtue très-légèrement, ayant les jambes et les pieds nus. Quand elle couchait dans un lit, elle mettait des planches de bois qui, n'étant pas assez longues, l'obligeaient de rétrécir son corps, et de retirer ses pieds pour y être entièrement; et dans ce temps elle se levait la nuit pour s'occujier des louanges de Dieu. Elle avait une si sainte haine de son corps, qu'elle ne se lassait jamais de le voir soulfrir. Un jour s'étant blessée d'un bout de bAton qui lui était entré dans la tête, elle ne voulut le laisser retirer que plusieurs jours a[)rès, de peur d'être soulagée. Une autrefois, une aiguille étant entrée dans sa tête, elle y demeura durant vingt-quatre heures, et s'y était enfoncée de telle manière qu'on ne l'apercevait presque jilus, ce qui donna bien de la peine à l'en retirer.

Mais l'on peut dire que l'adorable Jésus était son sujiplément en sa nourriture, et sa divine vertu , sa force dans toutes les pénitences qu'elle a exercées par un mouvement particulier de sa grâce. Jamais son directeur ne les lui aurait [lermises, s'il n'eût vu manifestement que l'esprit de Dieu y était; c'est ce qui l'obligea d'en faire plusieurs épreuves, et qui furent pour la bonne sœur des occasions de beaucoup souffrir. On lui ordonna donc, quand elle commença à ne plus vivre que de potage et de pain, de prendre quelques œufs, mais elle les rejetait avec une violence extrême. Lorsqu'elle ne vécut plus que de j^aiii et d'eau, il lui fut commandé de prendre du liouillon maigre ; mais à [>eine en avait-elle pris quelques gouttes, qu'il semblait qu'elle allait étouffer, et elle sentait un feu qui brûlait dans les entrailles; si môme on lui eût donné du pain un peu meilleur que celui qu'elle mangeait ordinairement, elle était réduite à l'extrémité. Durant les années qu'elle ne s'approchait jamais du feu, si par c]uelque rencontre, comme du réchaud dans lequel on en eût jiorté, elle en eût ressenti la moindre chaleur, elle souffrait de grandes peines. Plusieurs fois étant malade, comme on voulait la mettre sur un Ht, elle en était jetée par terre par une [luissance secrète, ainsi que ce qu'on donnait môme pour la couvrir; et Dieu donnait dus jireuves si convaincantes de sa volonté, que l'on fut obligé de s'y rendre. L'on ra|)j)orte quelque chose de pareil de la bienheureuse Madeleine de Pazzi, religieuse Carmélite mitigée; car, comme ses supérieures voulaient qu'elle se conformât à la manière de vivre de la règle mitigée, comme elle s'observait dans sa communauté, elle en était empêchée miraculeusement, de telle sorte qu'il la fallait laisser vivre selon la règle primitive; car elle ne pouvait pas manger de viande, et mêma ou remarquait qu'elle était dé-

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