‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 153 sur 436 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

Les tourments que lui ont causés les démons.

Dieu est admirable dans les âmes en la diversité de ses jjrAces, el les ojiérations intérieures que son Saint-Esjirit y fait sont si différentes, qu'il ne s'en trouve pas qui n'aient quelque chose de singulier qui les discerne d'avec 1rs autres. Ce monde intérieur n'est |)as moindre en ses diversités que le monde extérieur qui paraît à nos yeux, où nous découvrons autant de visages qu'il se rencontre de créatures raisonnables. O Seigneur, que vos ouvrages sont admirables ! vous avez tout fait avec une sagesse infinie, tout est plein des richesses de vos dons. ( Psal. cm, 2i. ) Cependant il y a de certaines conduites d ms les saints qui ont de grands rap|)orts, comme il est aisé de le voir en la vénérable sœur Marguerite du Saint-Sacrement, et en la sœur Marie de la Providence. Que personne donc ne s'étonne si en quelques sujets nous disons des choses en celle vie toutes f)areilles à celles qui sont écrites en la vie de la vénérable sœur Marguerite, particulièrement à l'égard des tourments que les démons ont causés à notre bonne sœur.

Dieu qui renverse l'orgueil des superbes en dissipant leurs desseins, comme le dit divinement notre glorieuse maîtresse en son cantique (Luc. i, 51 ), i)rend jilaisir à déployer la force de son bras par les instruments les plus faibles. Ainsi ce Dieu qui dans sa toute-puissance ne trouve rien qui lui résiste, (jui dans les premiers siècles a fait éclater les miracles de sa force dans le sexe le plus fragile, le faisant triompher glorieusement de toute la rage et de lous les su[)plices des tyrans, a voulu encore dans ces derniers temps se servir de filles jeunes et faibles, pour abattre et confondre toute la superbe des esprits orgueilleux de l'enfer, pendant que les héros de la terre leur servent de jouet, et qu'ils les tiennent malheureusement esclaves par la captivité du péché.

Les combats que notre sœur a eus avec les démons ont été grands; ils lui ont livré une cruelle guerre, multipliant et redoublant leurs attaques à proportion que la grâce de Jésus-Christ s'élabiissait en elle; ils commencèrent à l'attaquer par des mouvemeiils d'une peur extraordinaire qu'ils lui causèrent, mais ensuite ils lui déclarèrent une guerre ouverte. L'un de ces maudits esprits lui parut sous la forme d'un cliien d'une figure terrible ; il avait des yeux tout de feu qu'il arrêtait sur elle, et la gueule béante comme s'il eût voulu la dévorer ; son corps était couvert d'écuiUes vertes, et il

L'AMOl'R DE DIEU SEUL. - FAUT. II.

avdit une longue (iiieHo cntdrlilli'o et élevéi; en ti;uit : tiiiinnt deux ;iiis elle 1';! vu |ires(|ui; ((uijours pioche d'olle, et il la ,sui\ait |iaitnut. Il serait (lilliciie d'expliiiuer la Irayeur dont (Ile fut saisie au premier abord (jue ee monstre se fit voir : et pour lors elle t^'tait toute seule dans la maison où elle legeait, et durant les ténèbres de la nuit, lus personnes qui demeuraient avec (die étant allées faire une visite de piété. Mais la bonté de notre Sauveur Jésus-Clirist ayant diminué la force de ce monstre, il appela à son secours les complices de sa rébellion contre Dieu, et les compagnons de son niallieur éternel, les autres anges apostats. Ils vinrent donc en grande troupe, et ils t'environnèrent, la tenant assiégée de toute part, tAcliant de l'épouvanter par des formes monstrueuses qu'ils formaient au dehors, déchargeant leur rage surtson corps, produisant des injages allVeuses dans son imagination. Elle pouvait Lien dire en cet état, avec le Psalmiste: Ils m'ont environnre comme des abeilles irrite'es ; ils ont été embrasés comme un feu i]ui brûle dans les c'/n'/ies tnaisje me suis vengée d'eux au nom du Seigneur; j'ai été poussée avec effort, j'ai été près de tomber, mais le Seif/neur m'a soutenue. [Psal. cxvn, 12, 13.) Cette cruelle guerre a duré environ resjiace de dix ans, et a continué jusqu'h sa mort. Quelquefois la divine Providence la délivrait jiour quelque temiis de leurs attaques sensibles, mais ils revenaient avec plus de rage que jamais.

Si l'on peut ajouter quelijue créance à des esprits de mensonge, que Dieu néanmoins contraint en de certains sujets de dire la vérité pour sa gloire, c'a été par leur opération que dès l'âge de sept à huit ans elle a eu un ulcère dans l'œil, qui lui causait une peine très-sensible ; et comme les médecins Jugeaient qu'elle en [)Ourrait perdre l'œil, ils lui appliquèrent des remèdes violents qui, demeurant inutiles, lui augmentaient beaucoup sa douleur; mais la divine Providence enfin la guérit |)arfaitement.

\oici des tourments qu'ils lui ont causés qui sont bien certains; et comme ils lui sont arrivés en la ujôme manière que la vénérablesœur Marguerite duSaint-SacremenI, nous userons des mêmes expressions dont on s'est servi dans sa Vie pour 'es expliquer. Les diables lui causaient une lelle pesanteur dans lesjambes, que lorsqu'elle était debout, elle ne pouvait se soutenir sur ses pieds; et étant couchée, elle ne remuait ni bras ni jambes. Elle demeurait comme sans mouvements, mais avec de grandes douleurs. Ce poids excessif non-seulement lui rendait tout le corps [lerclus, mais lorsiju'on la voulait tourner tant soit peu, elle se trouvait pesante comme une masse de plomb.

Elle a eu des convulsions générales qui ont étonné tous ceux qui la voyaient, des agitations si extraordinaires dans tous les membres du corps, qu'elle frappait de sa tête, de ses pieds et de tout le reste de son corps, les lieux oîi elle était, avec tant de force, que des peisonnes qui étaient dans des maisons

voisines l'ont entendue (juclquefois ; on l'a vue des temps considérables dans ces agitations, et durant plusieurs semaines avec|ieu d'intervalle, et c(da souvent resjiace de [ilusieurs années. Hien des fois elle sentait connue si on lui eût donné des cou|)s de couteau dans les }eux, et pour lors elle en perdait l'usage et ne voyait plus. Ouelfiueiois elle se trouvait comme si on l'eût euipalée. D'autres fois, il se faisait une si forte contraction des pieds, desjambes, des mains et des liras, (jue l'on voyait tout son corps changé, et elle, (pu était assez grande, ne paraissait dans cet état (juc comme vin enfant de sept à huit ans. Son corps était plié et raccourci, en sorte (|ue ses jambes étaient proche de sa tête, ce qui lui causait des douleurs inex|)licables ; il lui semblait en do certains temiis qu'on lui peiçait les bras et le reste du cor[is, qu'on lui mettait des alênes dans les doigts des mains et des pieds, et en d'autres, qu'il y avait dans toutes les parties de son corps des botes qui la rongeaient cruelleojeiit, et qui lui dévoraient Tes entrailles, ce qui lui faisait soulfrir des douleurs qui surpassent l'imagination.

L'on rapporte dans la Vie de saint Louis Bertrand, religieux de l'ordre de Saint-Dominique, qu'un religieux du môme ordre, qui éiait un personnage d'une singulière vertu et d'une grande patience, étant tourmenté d'une colitiue, faisait des cris pitoyables, ce qui étonnait les personnes qui étaient présentes. Saint Louis Bertrand, cjui voyait les choses les plus cachées dans la lumière de Dieu, leur dit (ju'ils ne devaient pas trouver étranges les plaintes du bon religieux malade, parce que les tourments qu'il endurait étaient extrêmes, à raison qu'ils lui étaient causés par les diables, qui, par la permission divine, étaient entrés dans ses entrailles : comme il n'y a point do puissance eu la terre qui égale celle de ces maudits esprits, les peines qu'ils donnent ne se peuvent concevoir ; il n'est donc pas aisé de comprendre celles de la sœur Ma'rie- Angélique, dont le corps, comme autrefois celui de Job, leur était abandonné.

On l'a vue tout d'un coup saisie d'un fioid extrême et toute glacée, et passer en des ardeurs qui la brûlaient comme un feu ; il lui semblait qu'elle éiait pleine de llammes, et qu'en cela elle particiiiait en ijuclque manière aux tourments de l'autre vie. Les [lersonnes qui l'apiirochaient, quand elle était dans ces états , tantôt la voyaient tout ardente, comme si elle eiil été dans un feu, et tantôt comme une personne morte, dont le corps est destitué de toute chaleur. On l'a vue réduite dans des agonies extrêmes, en sorte que l'on pensait qu'elle allait expirer. Les coups que les démons lui donnaient, paraissaient visibleraeiit sur son corps, et ils étaient si violents, qu'elle a cru plusieurs fois qu'elle en mourrait. 11 lui a semblé, en différentes occasions, qu'on lui coupait le corps en plusieurs morceaux; les personnes q\ii demeuraient avec elle l'ont vu jeter eu l'air comme une balle. Dijraat

l'espace de deux ans, les diables lui [>araissaient prôts à l'élraiiij'lcr , en sorte qu'elle disait les soirs, qu'elle doutait si elle serait en vie le lendemain. Avant ses veiHes à l'église devant le très-saint Sacrement de l'autel, elle a passé dans cette crainle les nuits entières , tenant entre ses mains un vase plein d'eau bénite pour se défendre contre ces cruels esprits, dont les coups qu'elle en a reçus lui ont l'ail sortir un os derrière le dos, ce qui lui « causé bien de la douleur jusqu'à la fin de sa vie.

Or, ce qui marque que ces peines ne venaient pas d'une cause purement naturelle , est qu'on la voyait pas^e^ tout à coup d'une extrémité à l'autre, et qu'étant accablée par la violence des maux (|u'elle endurait, elle en était subitement tlélivrée , et mise dans un état où il ne paraissait pas qu'elle eût rien soutïert, agissant et allant dans une pleine liberté. Quelquefois en lui donnant de l'eau bénite, dans un instant elle était dilivrée de ses maux, et d'autres fois il lui semblait que cette eau sainte la brûlait, le démon lui faisant ressentir en son corps quelque chose des jieines qu'il endurait. L'on s'est servi des remèdes ordinaires de la médecine dans le commencement de ses maux; mais l'on fut oliligé de les quitter, voyant que non-seulement ils lui étaient inutiles, mais qu'ils augmentaient beaucoup ses douleurs. Cependant, pour ne rien oublier de ce que la jjrudence chrétienne demande, l'on s'en est encore servi dans sa dernière maladie, quoique très-inutilement, bien qu'il semblât que cette maladie avait des causes ordinaires et naturelles.

11 ne se peut dire les violences qu'elle a endurées des iliables cpii faisaient tous leurs efforts pour l'empêcher d'aller à l'église et y veiller devant le très-^aiut Sacrement de l'autel, et les ruses et artiticcs dont ils se servaient; nous en avons déj<i dit quelque chose; mais nous remarquerons ici que souvent ils la rendaient malade pendani trois ou quatre heures après midi, pour l'obliger de ne [las sortir de sa petite chambre, et ils la réduisaient même dans un état si pressant, qu'elle pensait devoir se mettre sur quelque lit. Mais les |iersoniies avec qui elle logeait ayant connu les artifices de ces esprits perfides, la tiraient du lit , où elle était quelquefois dans un étal si doloureux, qu'elle faisait une grande compassion. Klles surmontaient néanninius cette compassion , et elles la traînaient |)Gur ainsi dire à l'église. En de certains temps, à peine étaitelle sortie de la maison (pi'elle entrait dans une parfaite liberté; et en d'autres, el'le se trouvait arrêtée dans les rues . et tombait des six ou seiit fois. On l'a vue jetée contre les murailles, ce qui a été déjà remarqué, lorsqu'elle était proche de l'église , et avec tant de force, que l'on pensait quelle avait le corps tout brisé; et à ()eine était-elle proche du saint autel, y étant entrée , que toutes ses peines cessaient, et qu'elle jouissait d'une tranquillité admirable.

Ln jour, le démon ayant pris la forme de

la servante du logis où elle demeurait, lui dit que sa tante était bien malade, et qu'elle viMi.iit l'avertir afin qu'elle se rendît au plus lût à la maison pour la voir et lui rendre ses services, pensant la faire sortir de cette manière de l'église ; mais elle se sentit pressée de l'abandonner à la divine Providence, et le lendemain, étant retournée à la maison, elle trouva que sa tante n'avait eu aucun mal, et que la véritable servante ne lui avait aucunement parlé. Cet esprit malin a pris plusieurs autres fois la figure de vertueux ecclésiastiques, pour lui alléguer quantité de raisons belles et fortes en apparence , pour la dissuader de continuer ses veilles devant le très-saint Sacrement de l'autel ; il a pris même une fois la forme de son directeur, pour tâcher de la décourager dans les voies du service de Dieu, sous prétexte de lui faire connaître ses misères. Nous ne répéterons pas que ces esprits d'enfer faisaient des bruits horribles, qu'ils lui faisaient entendre des tonnerres effroyables, qu'ils lui apparaissaient en. toutes sortes de figures monstrueuses, et qu'au milieu de toutes les frayeurs intérieures et extérieures qu'ils lui causaient, elle demeurait seule avec Jésus, seule durant les obscurités de la nuit, sans aucun secours humain , parmi cette multitude de démons.

Mais au milieu des ténèbres le Seigneur était sa lumière ; a« milieu de tous ce^ilangers il était son salut , et elle ne devait pas craindre ces serpents et dragons de l'enfer, car il était le [>rotecteur de sa vie. Elle pouvait dire avec le Prophète-Roi : Lorsque les mécliunls s'avancent vers moi pour dévorer ma chair, les ennemis qui m'affligent sont eux-mêmes devenus faibles et sont tombés. Quand je serais assiégée par une armée campée alentour de moi, mon cœurne sera point dans la crainte ; quand une guerre s'élèverait contre moi, j'espérerais dans le combat. [Psal. XXVI, 2, 3.)

De plus. Dieu avait permis aux démons de soulever ses passions jusqu'à l'extrémité. C'est une remarque que les maîtres de la vie spirituelle ont faite , que les tentations des saints sont ordinairement violentes ; et l'on rap|)Orte en la Vie du grand saint Pacôine, qu'un jour un démon lui ayant paru dans le désert, lui dit qu'il avait permission de le tenter d'une manière extraordinaire, et que si la même [lermission lui était accordée à l'égard des autres hommes qui mènent une vie commune, ils succomberaieut bientôt.

Mais Dieu est fidèle, s' écvie l'Apôtre, et il ne permettra point que nous soyons tentés audessus de nos forces , mais il vous fera profiler de la tentation, afin que vous la puissiez soutenir. [I Cor. x, 13.) Dieu donne le calice de douleur avec mesure, dit saint Augustin : grandes et douces conyolations pour toutes les personnes affligées des plus fortes tentations, en ce que, si elles se rendent fidèles à la grâce (lui leur est donnée , elles remporteront la victoire, et auront à 1 avenuune plus grande grâce pour résister.

Cerfaineiûcnl l'on rencontre des person-

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