CHAPITRE Ml
Sa parfaite croix.
Le grand Apôtre s écrie : Je vis, non plus moi-même, c'est Jésus-Christ gui vit en moi {Galiti. Il, -20) ; et il sécnc en même temp^ :
J'ai été crucifié avec Jésus-Christ (Ihid. , (Uj, paice que la vie de Jésus- Christ ayant été nuciliée, ceux qui vivent divinement de sa vie sont des gens de croix, ayant éié entés en lui, considéré couinie mort. La sieur .Marir - Aiigéli(]ue pensait avoir appris cette doctrine de la bouche iiiômc de notre bon Sauveui', i|ui, lui apparaissant, lui avait fait cniendr'! i|ue ceux ipu raiiiiaient en vérité entraient en communauté de ses peines, et (jue les |)lus grandes grûces do la croix étaient une suite de la société qu'ils avaient en lui. Ces vérités lui laissèrent une impression forte que sa vie devait être très-crucitiée; et plusieurs fois il lui a semblé que son corps était comme accablé sous une grêle de coups qui la pénétraient entièrement d'une douleur inexplicable; et elle a jiassé une fois une nuit tout entière dans ces tourments. Un j(jur il lui sembla tout à cou|> que les saints anges la liaient et la garrottaient par les bras et les pieds, et par le milieu du corps, de grosses et larges chaînes de fer, et qu'en ayant mis une.autreà son cou, ils la tenaient en cette manière, comme une victime destinée à la mort. Il lui paraissait que sou corps demeurait tout courbé sous le poids de ces chaînes ; elle ressentait des tourments extraordinaires, et, dans cette posture, elle se voyait couverte il'une confusion inexplicable]
Mais nous avons (jnelque chose de plus certain, qui est la divine parole, et dont nous ne pouvons douter sans crime, qui nous apprend par le grand Apôtre, dans sa J" Epilre aux Corinthiens (vi, 15, 16), que nous sommes le corps de Jé^us-Cllrist, et qu'ainsi nous devons avoir son même esprit, qui doit être le même dans les membres que dans le chef. L'esprit donc du Chrétien doit être un esprit de victime qui nous doit faire vivre dans une disposition continuelle de sacrifice à l'égard de tout ce que nous sommes, et de tout ce que nous faisons, et, par une suite nécessaire, dans une estime et un amour perpétuel de la croix.
C'était l'esprit de la sœur Marie-Angélique, dont la vie a été cruciliée en tout ce qu'elle était et en tout ce qu'elle faisait; en son corps et en son âme, par les peines qu'elle se faisait, par les tourments que lui causaient les hommes et les démons, par les soutl'rances qui lui arrivaient de la part des saints, des anges bienheureux et de Dieu même. Elle soull'rait donc de tout côté, de la terre, de l'enfer et du ciel. Elle était toute uruciûée en tout ce qu'elle était, et, premièrement, en son corps, dont on peut dire que c'était une |)ure croix depuis les pieds jusqu'à la tête. Sa tète était pleine de douleur, comme si on la lui eiV. percée d'épines-; ses yeux avaient leur peine, et elle avait des maux extraordinaires aux oreilles. Elle en souffrait aux dents de si violents, que cela ne se peut dire : sa gorge n'en a pas été exempte, sa poitrine et son estomac en étaient accablés; ses maux de cœur étaient ordinaires, aussi bien que ses colique,-, qui l'ont travaillée plus de dix ou onze années
ŒUVRES COMPLETES DE BOIDON
de telle manière, qu'il lui semblait iiu'on lui déchirait les entrailles. Kllc ;ivail des douleurs extrêmes au côté, aux mains et aux pieds; on lui a vu tout le tor|is enflé d'une manière prodigieuse. Klle avait des fluxions qui la faisaient beaucoup endurer; elle a été tourmentée durant plusieurs années d'une toux qui, à la tin, devint presque continuelle, (jui lui causait des ctTorts si violents qu'il lui en est arrivé plusieurs incommodités très-notables. Elle était travaillée de llux qui [laraissaient devoir la mettre à l'extrémité; souvent elle était comme un squelette, à l'exception du visage, qui paraissait bon. Un jour elle disait à une personne de confiance, qu'il n'y avait jias la moindre partie de son corps qui ne fût dans la peine. <J'est ain^i que son corps était consommé par la partici[iation de la passion de notre bon Sauveur.
Mais ce sacrifice n'est que la moindre pallie. Si l'Apôtre supplie les fidèles (Rom. XII, 1), par la miséricorde de Dieu, de lui offrir leurs corps comme une hostie vivante, sainte, qui lui soit agréable, c'est pour lui rendre un culte spirituel, non comme le culte de la loi, dit un pieux interprète, qui était tout sensible et extérieur, ni comme celui des gentils, qui était brutal et déraisonnable, mais comme celui des adorateurs en esprit et en vérité. Le sacrifice que Dieu demande est un esprit affligé ; c'est le sacriîice de justice qui lui est agréable, c'est le sacrifice de louanges qui l'honore , et le Saint-Esprit assure, par le Psalmiste, qu'il fera voir le salut de Dieu à celui qui va à lui par cette voie.
C'est le sentier étroit par lequel la sœur Marie-Angélii^ue a été conduite, oii elle a enduré de ces peines dont parle la séraphique sainte Thérèse, que l'âme ne peut exprimer ni dire ce qui se passe en elle, |)arce t)ue ce sont des angoisses et des peines qui ne se pourraient nommer. Ces angoisses et pressures intérieures, dit le pieux évêque de ■Jarrassonne, dans la \ iede la grande sainte que nous venons de citer, sont si intolérables, qu'on ne peut les comparer mieux qu'avec les tourments de l'enfer. C'était le sentiment de la mêuie sainte, qui, parlant de ces peines, dit : Je ne sais à quoi les comparer, si ce n'est aux peines que l'on souffre en enfer. Le sublime docteur mystique Thaulère est dans la même pensée, qui asure que les douleurs de ces âmes affligées intérieurement sont si grandes, qu'il leur semble endurer les tourments de l'enfer.
C'était dans cet état elfroyable que notre bonne sœur croyait être réjirouvée, et elle était exercée par cette tentation d'une manière très-vi(jlente; en sorte qu'elle éclatait en soupirs et en gémissements, disant qu'il n'y avait plus de salut pour elle; et on voyait |iour lors son visage tout baigné do larmes, et son extérieur qui donnait la dernière compassion. Elle pouvait bien dire ces divines paroles de l'Ecriture : Les douleurs de l'enfer m'ont assiégée, les maux qui mènent aux enfers me sont venus trouver;
mon âme est accablée de maux, et ma vie est toute proche de l'enfer; j'ai été mise dans le plus bas de la terre, dans les lieux les plus ténébreux, et dans l'ombre de la mort. Il semblait qu'elle était comme ceux dont parle le Roi-Profiliète, qui descendent en enfer tout vivants. Ce tourment inexplicable lui a duré jusqu'à la fin de sa vie; son âme étant remplie de tristesse et d'ennui, chargée et couverte de confusion, accablée sous des peines immenses et une infinité de douleurs.
Elle avait une horreur sensible de tout bien, elle se sentait portée à toute sorte de mal. Elle était exercée par toute sorte de tentations; il lui semblait souvent qu'elle y consentait : tout le mal, disait-elle, est eu moi, et il me paraît être de moi. Dieu l'ayant destinée pour souffrir pour plusieurs pécheurs, comme nous le dirons avec le secours ilivin dans l'un des clia(iilres suivants, elle portait des impressions que lui faisaient ressentir les dispositions de ces personnes criminelles , et elle pensait de temps en temps qu'elle en était coupable. Comme Dieu avait donné une permission spéciale aux démons de soulever ses passions, ils en excitaient en elle, ilans la partie inférieure, de furieuses rébellions contre sa divine majesté; ce qui ne doit pas surprendre les personnes qui ont peu de lumières et peu d'expérience de ces voies : car saint Bonaventure remarque très-bien avec les autres Pères de la vie spirituelle qu'il arrive des tentations de blasphème contre ce souverain de toutes choses et contre ses saints, et elles les conduisent quelquefois jusque sur le bord du précipice; mais la vertu divine qui demeure en elles, quoiqu'elle y soit cachée, ne les abandonne pas, et les soutient [lar une force secrète si puissante qu'elle les fait triomi>her glorieusement.
Nous avons examiné dans le livre Des saintes Voies de la croix, que la divine Providence nous a fait donner au public, s'il était à projios de parler ou d'écrire de ces tentations, et nous y avons montré qu'il y allait de la gloire de Dieu de le faire; que celait une dernière charité de découvrir à plusieurs personnes extraordinairement aflligées de ces tentations, et à quelques directeurs i)eu éclairés, que ce n était pas un crime ni une marque de l'indignation de Dieu d'être exercé de la sorte, puisque plusieurs saints avaient été traités de cette manière, et qu'ainsi ces pauvres âmes ne devaient lias s'abattre pour ces tentations, et (pie les directeurs ne doivent pas leur eu faire de la peine, mais, au contraire, les consoler et les encourager.
Mais nous ne faisons en cela qu'imiter les saints docteurs de la vie intérieure, en partii ulier saint Bonaventur?, qui a eu le zèle et la science, qui était plein du Saint- Esprit, qui, dans ses œuvres spirituelles, a irailé de ces tentation.-, et, en particulier, de l'une des plus lâcheuses, qui est de se tuer. Notre bon Maine a bien voulu être tenié au dehors de cette manière j'ar le dé-