L'AMOUR DE DIED
rc'llempiit (ioiiner quelque plaisir lorsqu'elle Ih nreiDiit, elle v iriiuvail nu (léj^'nOl tri'-sftclieux, ce qui lui était,, connue elle l'a avoué, une étrange niorlilicatuiii, de souffrir puieuient sans avoir jainais la plus petite satisfaction.
Dieu tout bon se réservait tellement cette Ame, (lu'il la voulait à lui seul; il ne lui laissait pas la moindre imperfecticui, la {dus petite néglifjcnce sans In punir aussitôt. Ktant un jour allée rendre visite à des religieuses un jour de fêle, quoicpie ses entretiens fussent de choses divines, quand elle y allait, l'on fut surpris de la voir dans une entière impuissance de (larler, et de juiraîireà la grille comme une iiersonne muette. Dieu tout bon voulant faire connaître par celte impuissance que ces jours, particulièrement dans les maisons religieuses, doivent être tout consacrés à ses louanges, et pour ce sujet à la séparation des créatures, r/est pourquoi Jes constitutions de laplu- [larl des maisons religieuses interdisent les parloirs les jours de dimanche et de fête, s'il ne se rencontre quelque pressante nécessité. Mais, ô mon Dieu 1 l'on ne connaît guère combien vous êtes saint; et l'éloigneluentque votre sainteté infinie demande des créatures. O combien de personnes religieuses en sont peu pénétrées ! Notre bonne sœur soulfrit un jour de très-grandes douleurs pour avoir entendu rire avec un peu d'excès. Une fois, étant allée voir une personne de haute qualité, qui néanmoins ne souhaitait sa conversation que pour s'entretenir de Dieu avec elle, à peine fut-elle entrée, qu'elle se vit accablée de douleurs, et on eut bien de la peine à la ramener; elle en demeura huit jours malade, et dans ce temps-là elle vit proche d'elle un monstre effroyable qui paraissait tout boufii d'orgueil. Dieu voulait lui ap|>reiHire combien il est dangereux à l'humilité ou de se perdre, ou de recevoir de la diminution dans les conversations avec les personnes considérables du siècle. Mais qui iiourrait comprendre combien l'esprit de Dieu est saint? Quelques personnes ayant eu la curiosité (le la regarder dans un lieu où elle était, sans qu'elle s'en aperçût, pour connaître ce qu'elle faisait, elle en eut une lumière qui lui fit voir combien ces choses sont désagréables à Dieu, et combien elles agréent aux démons, qui l'agitèrent pour lors et lui tirent crier : A'enez, venez donc satisfaire à votre curiosité.
O mon Dieu ! que vos pensées sont éloignées de celles des hommes ! Ordinairement les vendredis saints elle ne mangeait point du tout; mais s'étant trouvée extraordinairement mal dans l'un de ces jours, Ion crut qu'au moins on devait lui faire prendre un |ieu de pain; on lui en présente lionc, et le pain lui tombe des mains; on le lui donne de rechef, et voilà qu'elle est saisie d'un tremblement qui lui ùtait toute la liberté de le tenir. Ayant été grandement blessée à la ♦êle, l'on jugea à propos de la faire saigner; mais il v a des personnes dont la seule di-
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vine Providence se réserve les soins, et du corps aussi- bien que de l'Ame; l'on serait étonné des cliAliments (]ii'elle a [lortés jiour s'être laissé saigner. Aussi, comme il a été dit, la plupart de ses maux étaient surnaliirels; et c'est môme ce ipi'a déclaré un médecin ipii l'a vue bien des fois, ipii en a jugé de la sorte, après avoir consiihé plusieurs autres médecins célèbres eu des voyages (|uil faisait en des premières villes du royaume. C'est une chose surprenante, qirellea été |)unie pour avoir ressenti en jjassant, et sans qu'il y eût rien de sa volonté, un peu de chaleur du feu, dans le tem|is qu'il ne lui était |ias lilire de se chauller.
Un jour ayant voulu aller prendre un peu l'air a|irès midi, et il semblait que c'était une chose qui lui était assez nécessaire, à peine avait-elle commencé à se mettre en cheinincpi'ellese trouva arrêtée et dans l'impuissance de marcher; on eut bien de la peine à la ramener. Mais voici encore quelque chose de plus surprenant. Plusieurs fois, dans ses grandes maladies, il faut excepter la dernière, où elle fut laissée communément dans les voies ordinaires, au moins à l'égard de plusieurs choses ; comme on voulait la mettre sur un lit, elle en était rejetée parterre par une puissance secrète. On voulait lui donner un manteau fourré, et il lui était 6té par une vertu invisible. Tous les soulagements qu'on voulait lui donner dans ses maux ne servaient qu'à en augmenter les peines. Jamais elle n'avait plus de froid que lorsqu'on s'appliquait à lui donner des hardes les plus propres à l'en délivrer. On l'a vue en des faiblesses très-grandes en ses maladies; dans cet état, on lui a voulu faire prenilre quelques gouttes de vin, elle ne l'a jamais pu faire; mais elle a soulfert ensuite des tourments extraordinaires. Elle ne recevait pas de son directeur la consolation qu'elle en aurait pu attendre, à raison qu'il avait été souvent absent, et que d'autre part elle se trouvait dans une im[iuisfance entière d'écrire, car tout le pouvoir lui en fut ôté. La présence de notre bon Sauveur, en bien des occasions, lui était encore une cause de nouvelles peines. Le sacrifice devait être parfait, et à l'égard du corps, et à l'égard de. l'âme. Le Fils de Dieu, dans son immolation sur la croix, n'a pas voulu qu'il lui restât une goutte de sang; cette victime devait être sacrifiée en toutes choses sans réserve. Mais le lem|)S de son sacrifice ne sera pas de quelques jours ou de quelques heures, comme celui des anciennes victimes; il sera de longues années, et jusqu'à la fin de sa vie. Tous les jours elle était en des tortures ditférentes; les nuits, qui sont destinées pour prendre quelque re[ios , étaient pour elle un temps de douleur.
Sainte Thérèse disait : Ou souffrir, ou mourir ; sainte Madeleine de l'azzi disait : Souffrir et ne pas mourir: la sœur Marie- Angélique avait des désirs de soulfrir jusqu'au jour du jugement.
Mais ce qui causait de l'admiration dans
les personnes qui la fréquentaient et qui connaissaient quelque rtiose de ses maux, était une patience invincible nu milieu de tous ses tourments : on la voyait souflfrir des peines qui faisaient peur, et cela n'empêchait pas qu'elle ne s'acquittât des devoirs de sa condition, comme si elle eût été exemptée (lu niai. A|irès avoir (lassé les nuits entières en oraison dans l'église des religieuses ursulines, durant les [ilus grands froids des hivers les filus rigoureux, elle retournait tous les matins h son travail, et elle travaillait toute tremblante de froid, ce qui causait beaucoup de compassion, la liberté lui étant ôtée, comme il a été dit, de s'approcher du feu. Cependant elle ne s'occupait pas de ses peines, et elle n'en voulait point occuper les autres, comme de certaines personnes qui, par un amour déréglé, veulent que l'on pense et que l'on parle de leurs maux, à qui il semble qu'on ne les saurait jamais assez plaindre, et qu'on ne leur compatit jamais assez. Notre sœur ne parlait de ses peines que lorsqu'elle n'y faisait pas réflexion, s'oubliant ainsi heureusement elle-même.
Bien loin de témoigner de l'ennui ou de l'impatience, quoique ses travaux ne lui donnassent i)as de trêve, elle les recherchait sans aucun soulagement, et elle le refusait même quand il lui était présenté. Quand elle était soilie d'une grande douleur, elle disait qu'elle ne lui servait qu'à en augmenter l'apfiétit. Dans dos temps oii elle souffrait de grands tourments intérieurement et extérieurement, le démon la mettant dans l'assoupissement pour lui empêcher d'en faire usage, elle [iriait qu'on la réveillât pour en ressentir les douleurs ; elle était cruciQée, comme nous venons de le dire, en tout son corps et en son âme; elle endurait de toutes parts, de la terre, de l'enfer et du ciei ; et néanmoins ses désirs pour les croix croissaient de plus en plus, et ils étaient si véhéments, qu'elle ne pouvait s'en rassasier. Ses tourments lui étaient aussi agréables que les [)laisirs aux plus voluptueux du siècle; il semble qu'elle se nourrissait de douleurs. Un jour les démons lui faisaient de grandes menaces, elle leur dit, dans une grande force qui lui était donnée par notre bon Sauveur Jésus-Christ : « Si vous manquez de me donner un seul coup de ceux que la divine Providence a destiné que vous me donniez, l'ire de Dieu tombe sur vous. » Ce lui était un tourment d'avoir quelques moments sans tourments. Les tra» vaux c}ui lui arrivaient lUi servaient de rafraîchissement, et les croix lui étaient un soulagement : elle olfrait ses jirières et ses vœux pour en obtenir le don ; et il est vrai que c'est une rare faveur de noire bon Sauveur; elle lui en rendait de très-humbles actions de grâces. On la conduisit à la cé- -èbre chapelle de Notre-Dame de la Délivrance, qui est à quelques lieues de la ville de Caen ; mais elle y alla pour remercier la divine bonté de l'honneur et de la grâce qu'elle avait reçus de jiarticiper aux croix de notre bon et divin Maître; et
OEUVUES COMPLETES DE BOL'DO.N. tl7?
cerlainenient il faut avouer que les pauvres
C'est ainsi qu'elle a otfert à Dieu un sacrifice parfait d'holocauste, où l'on peut remarquer combien l'adorable Jésus a fait éclater les merveilles de sa puissance et de sa bonté dans un sujet si faible; car, en vérité, n'est-ce pas une chose admirable de voir une petite fille consommée de douleurs et lie tourments en tout son corps, non-seulement par des causes purement naturelles, mais |iar la rage et les etforts des démons, ce qui ne se peut pas exi>liquer, accablée e: réduite dans des agonies intérieures extrêmes, par des peines que les saints disent avoir du raiifiort à celles des enfers, anéantie sous le poids des croix que la sévérité de la justice d'un Dieu lui faisait porter, le tout sans aucune consolation de la part d'aucune créature, étant dans une entière impuissance de prendre ou tie recevoir la plus petite satisfaction, et souvent même en étant encore tout h fait privée du côté du ciel, pensant qu'elle était rejetée de Dieu pour ses fautes, et qu'elle était une ré|>rouvée, et qu'il n'y avait plus rien à attendre pour elle de la part des miséricordes de notre bon Sauveur, et que l'enfei- lui était assuré; avec tout cela passant les nuits sans dormir, les hivers les plus rigoureux sans oser se chauli'er, ne prenant qu'un pauvre repas par jour d'un peu de légumes, et des tem]is très-considérables ne vivant que d'un peu de pain et d'eau, qui lui semblaient avoir des amertumes étranges, ce qui la faisait encore beaucoup endurer; n'est-ce |)as, dis-je, une chose admirable de voir une jeune fille infirme, parmi tant de travaux, non-seulement garder une patience invincible, mais soutlVir avec joie et avec actions de grâces, mais ne se lasser jamais de soulIVir, mais d'en avoir des désirs qui croissaient à mesure que ses peines augmentaient, mais en faire son plaisir, mais mettre sa [ilus grande peine à n'en pas avoir, mais trouver son soulagement dans tout ce qui est plus cajiable de désoler et de faire vivre de douleur? 0 mon adorable Sauveur! c'est pour l'aire voir la giandeur de voire puissance et de votre divin amour en ce qu'il a de plus faible, que j'écris ces choses. Ahl soyez à jamais loué, béni, remercié, aimé et glorifié. Ainsi-soil-il. CHAPITRE MIL Sa charité envers le prochain.
L'amour humain même le plus raisonnable est bien différent de la charité divine, et dans leur princii)e,et à l'égard de leur motif et de leur hn. L'amour huuiain a pour principe la créature, et la charité divine a le Saint-E3|irit Dieu. La vue des choses créées et tem|)orelles fait agir l'amour humain; mais la divine charité a pour motif aussi bien que pour sa fin Dieu même, sa pure gloire et ses seuls intérêts; elle a ce Dieu qui dans l'excès de ses miséricordes s'est fait homme, et qui par suite s'est rendu visible, pour modèle et pour exemplaire ; et c'était sur ce modèle que la sœur Marie-
l'AMOlin DE DIEU SEVI. - PAKT. 11.
Angi^liliie se réglait; or, quaml le divin cœur (le cet aiiiiahle Dieu fait homme sert de règle. (]ue ne l'ail-ou j);:s?
Il lie faut ]ias s'étonner ensuite si elle mettait tout son plaisir à faire du bien a toute sorte de [lersoniies, à Kimitatiou de son bon Maître, et ce lui était une rude jieine (juand elle ne le jifiuvait |ias. L'on rapjiorte de saint Dulaie, humble religieux de saint François, qu'il avait un cœui' tout embrasé d'une ardente chanté pour les pauvres ; mais conune il s'était l'ait pauvre luimême, et qu'à raison de son vœu de (lauvreté il n'était pas toujours en état de les assister, au moins il en mar(piait sa douleur jjar les torrents de larmes qui coulaient de ses veux. Notre bonne sœur faisait assez paraître les désirs que son ardente charité lui inspirait quand elle se trouvait dans l'impuissance de les exécuter. Klle témoignait que, si elle eût pu vendre ses habits pour assister les personnes (jui étaient dans le besoin, elle l'auiait fait, et eU'eciivenienl elle en a demandé la permission. Une fois ayant vu une jiauvre femme assez mal habillée, elle vint demander permission de lui doiuier une de ses jupes, ce qui lui a.vant été accordé, aussitôt elle part avec une sainte diligence pour lui rendre celte assistance, et pour ce sujet elle la chercha de loutcôté dans la ville, mais sans etfet, car jamais on ne la |)ul trouver, ni savoir ce qu'elle était devenue. Une autre fois elle se caclia derrière une porte pour quitterune desesjupes, et la donner à une pauvre femme; dans d'autres occasions, ne (lou vaut assisterdes personnes [lauvres, elle avait recours à celles qui étaient dans le pouvoir de le faire, et elle n'oubliaitrien pouren tirer quelque secours.
Sa charité la rendait plus sensible aux maux des autres qu'à ses (iro()res peines; quand elle voyait quelque personne peinée, soit au corps soit à l'esprit, elle le ressentait beaucoup, et souvent elle participait à ses soutl'rances, soit extérieures, soit intérieures. La charité, dit l'Afiôtre (/ Cor. xm, 4 et seq.) est patiente; et de vrai elle ne s'em|iorte ni de colère, ni de vengeance; elle est douce, car elle supporte paisiblement les défauts des personnes qui n'ont rien que de rebutant; elle n'est point envieuse, ni dissimulée, ni superbe, car elle ne se fâche point du bien des autres ; elle est simple dans ses paroles, sans aucun détour ni artitice; elle est humble, ne s'eslimant rien, et donnant toujours la préférence aux autres; elle n'est point ambitieuse, car elle ne désire jioint les honneurs du siècle et la gloire du monde; et le grand saint Jean Chrysostome, cité par un savant auteur, assure qu'il n'y a [loiiit d'humiliations qu'elle ne soutfre pour le bien du prochain. Elle ne cherche point son intérêt, bien différente en cela de l'amitié du monde, qui n'en est jamais exempte quand elle paraît même la plus désintéressée, car entin, si d'un côté celle-ci se défait de ses propres intérêts, elle les cherche d'un autre ; elle l'ourra ne pas se mettre en | eine des biens temporels , mais elle sera tout
(unpressée pour le point d'honneur; ou si la vue des richesses et de la gloire ne fait |ioiiit d'impression sur son esprit, elle sera touillée du plaisir et de sa jiropre satisiacijoii. Il n'y a que le seul esprit de Dieu seul qui, tirant saintement la créature d'elleiiiôiiie, la met dans un état chiôtien vraiment e\tati(iue, c'est-à-dire, qui l'élève audessus d'elle-même, la faisant entrer dans un état surnaturel, céleste et divin; dans cet état, étant unie avec l'adorable Jésus, elle est mue par son es()rit, et dégagée du sien profire parmi véritable renoncement ; c'est ce qui est cause qu'elle ne cherche plus ses intérêts, [larce ipielle est dans la sainte haine que l'Evangile enseigne; elle en a même horreur; elle n'aspire plus, elle ne cherclie plus, elle ne veut plus que les intérêts de Dieu ; et lomine elle les trouve dans l'assistance du prochain, il n'y a rien qu'elle ne fasse i>our le secourir, aux dépens même de ses propres intérêts.
La divine charité tolère tout, elle croit tout, elle es[)ôre tout ; c'est ce qui faisait que notre bonne sœur attendaitavec une |iatience incroyable la conversion des [lécheurs, jiour lesquels elle était appliquée. Quelque marque qu'ils donnassent d'iiiifiéiiiteiice, elle ne se rebutait point; elle continuait de jeûner, de veiller, de [irier, de se châtier le corps pour obtenir un changement de vie. Il est dit que Dieu même dissimule les péchés des hommes, les attendant à pénitence; c'est ce qu'elle faisait dans une paix vraiment chrétienne. 11 y a des zélés emportés et [delns de l'amour d'eux-mêmes, qui, ayant peu d'égard à la misère de l'homme et à sa faiblesse, s'iïTitent facilement contre les personnes défectueuses ou criminelles, crient et tempêtent sur leurs chutes, considérant peu celles qu'ils font, ou celles dont ils ont été délivrés par la pure miséricorde de Jésus- Christ; ils ne pensent pas à la nécessité entière qu'ils ont de la miséricorde de Dieu, en ayant si peu pour les autres. Oh ! je vois bience que c'est, disait le vénérable évéque de Genève, saint François de Saies; nous sommes trop grands seigneurs, nous autres, et lro(> saints; cela est bon pour Jésus- Christ. Ali 1 c'est lui qui a une véritable charité pour les pauvres pécheurs.
La sœur Marie-Angélique, à l'imitation de notre bon Sauveur, en avait une vraiment sincère, dont voici un exemple remarquable. 11 y avait une malheureuse créature prostituée qui causait tant de désordres qu'on fut obligé de la mettre en prison. Son cœur, animé du pur amour de Dieu seul, en fut touché d'une grande compassion ; et comme elle avait appris qu'elle lui ressemblait en quelque façon de visage, elle prend une généreuse résolution d'aller à la prison, de changer d'habit avec elle , et de la faire évader de la sorte, demeurant à sa place. Ce qu'elle pouvait craindre des suites ne l'étonnaitpas; elle savait que le Dieu d'infinie majesté avait pris la place des pécheurs, s'était offert à son Père pour satisfaire pour leurs crimes, et qu'en etfet il avait souffert
ŒUVRKS COMPLETES DE BOUDON
incroyablement pour les délivrer des peines qa'ils méritaient. Il est assuré qu'elle avait la volonté de porter le clultiiuent que cette niallieureuse méritait; et il y a a[iparence qu'une volonté si cliarilai)ie fut acte|itée de la divine bonté; mais elle n'eut [>as 1 effet (ju'elle désirait, par les mêmes vues de l'intérêt de Dieu, qui l'obligeait à s'engager dans cette action. Car, sans parler des dillicultés que l'on y trouva, l'on jugea que Dieu serait beaucoup offensé par la sortie de cette malheureuse, qui pourrait servir d'occasion à plusieurs de commettre un
grand nombre de crimes.
Angé-
La charité divine de la sœur Marie lique allait encore plus avant; il ne lui sut" lisait pas de beaucou(» agir et de soutl'rir de grandes peines pour le prochain; elle n'était |)fls contente de la volonté qu'elle avait de se mettre à la place de quelques [lersoniies qui méritaient des cliûliments, mais elle désirait encore d'exposer et de donner même sa vie pour les autres. 11 est vrai que ces actions héroïques ne sont pas surfirenantes, si l'on con>idere qu'un Dieu l'a fait, et qu'il a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang, expirant d'amour sur un gibet pour le salut de tous les hommes, et qu'après un témoignage si admirablede son amour, il nous appremi qu'il veut que nous nous aimions les uns le> autres comme il nous a aimés. O mon Seigneur et mon Dieu 1 appreneznous une si haute leçon de votre divine charité, et alin que nous l'entendions, dissipez les ténèbres que nous causer.t nos péchés; que l'effet de noire fuir amour fasse fendre les glaces de nos cceurs pour en être vivement touchés. Ah 1 qu'à jamais nos yeux ne se détournent de dessus vous, divin exemplaire de tout ce que nous avons à faire! La soeur Marie-Angélique y avait les iiens bien arrêtés, et dans la vue de cei adorable modèle, elle prit la résolution de donner sa vie |iour le cher prochain ; et, comme dans ce temps-là la ville de Rouen, qui n'est pas fort éloignée de celle d'Evreux, était infectée de la peste, elle fit vœu de servir les pestiférés, si ce mal contagieux arrivait dans la ville où elle demeurait.
CHAPITIIE IX.
Ce quelle a souffert pour les autres.
Les désirs véhéments de la sœur Marie- Angélique de se mettre à la place du prochain aliligé en son corps, en ses biens ou en son honneur, n'ont pas eu toujours leur effet. Dieu tout bon se contentant de sa volonté ; mais son aimable et divine Providence la réservait àquelque chosede plusgrand, l'ayant destinée pour lui servir de victime pour les péchés des autres, et la mettant en leur place, lui faisant porter leurs disjiositions, sans toutefois aucune adhérence volontaire. Le P. Amelotte, («ersoiiiiage d'une profonde érudition et d'une éminente piété, remarque sur ce sujet, en la vie de la vénérable sœur Marguerite du Saint-Sacrement, qui a porté le même étal de victime pour les pécheurs, que noire bon Sauveur n'a pas voulu seule- Uisnt satisfaire à son Père par ses propres
souffrances, quoique suffisantes pour sauver des millions de mondes; mais encore que dans son sacré corps, qui est l'Eglise, il se fit un payement pour les péchés, et que c'est ainsi que saint Paul {Col. i, ik) achevait pour l'Eglise ce qui manquait aux passions de Jésus- Christ, bien jilus que suffisantes, comme il a été dit, pour sauver des millions de mondes. Que nous avons sujet de concevoir, par cet esprit de Jésus mourant tant de fois en ses membres, combien il révéra la justice de son Père, quelle horreur et aversion il a du péché, combien grande est sa charité pour les pécheurs, suscitant des saints qui travaillent à les letiier de l'abîme de leurs maux 1 11 y en a plusieurs de la sorte qui sont inconnus, et qui font pénitence pour les autres. Que Jésus aime les croix, puisque par cette voie il fait que les âmes se sacrifient avec lui pour la gloire de son Père, |iour la consommation de leurs grâces, pour le salut du [irochain, et pour se les rendre conformes! et que, par la. grandeur et la multitude des croixdont il crucifie de certaines âmes qu'il aime d'une dilection spéciale, l'on voit en elles une image des maux que les péchés des hommes lui ont fait souffrir !
Mais le grand Ajiôtre nous enseigne dans sa /" Epitre aux Corinthiens (xii, 12 et seq.), que comme le corps qui n'est (ju'un, a néanmoins plusieurs membres, el que cette multitude de membres ne comf)Ose qu'un seul corps; il en est de même de Jésus-Christ; que nous avons été tous baptisés par un même esprit, pour être un seul corps; que l'œil ne peut pas dire à la main : Je n'ai pas besoin de vous ; ni la tête aux pieds ; je me puis passer de vous; qu'au contraire, les membres qui semblent les plus faibles sont les jilus nécessaires; que pour empêcher qu'il n'y ait de division au corps, et p.our faire qu'un membre s'intéresse jjour le bien de l'autre, quand un membre souffre tous les autres souffrent avec lui.
Il ne faut donc pas être surpris si dans le corps mystique de Jésus-Christ il y a des membres qui sont si divinement intéressés pour le bien des autres, et s'ils souffrent avec tant de charité |jour eux. La sœur Marie-Angélique a été heureusement de ce nombre, et Dieu tout bon voulut lui en donner quelqueconnaissance par unelumière qu'elle reçut dans l'église de Saint-Taurin, l'apôtre d'Evreux. 11 lui sembla donc que Notre-Seigneur lui [irenait son cœur et qu'en le pressant fortement, il en faisait sortir comme des ruisseaux qui coulèrent sur quantité de personnes qui lui furent montrées, dont elle en connaissait quelques-unes, el les autres lui étaient inconnues; elle souffrit ensuite d'extrêmes douleurs en son corps et en son esprit. Dans la suite des temps, rex|)érienc,e des choses qui lui furent montlées a fait assez connaître que la lumière qui lui fut donnée était véritable; car elle a souffert pour toute sorte de personnes, pour des ecclésiastiques et religieux, pourdes séculiers, pour des personnes d'une haute qualité, des gentilshomnaes , des dames, des bourgeois,