CHAPITRE VIII
De son esprit de mort à l'égard des sciences.
Celui qui est véritablement mort à l'esprit par lo dégagement de toutes choses arrivera lieureusemenl, avec la grâce de Jésus- Christ, au détachement des sciences qui en sont les richesses, dont les f'iéges sont d'autant plus dangereux qu'ils s'aperçoivent nioins, dont les dangers sont d'autant plus à éviter que l'on y tombe plus fréquemment, et dont les attaches font des ravages incoraprablement plus grands que n'en causent les désirs et l'amour déréglé des richesses qui sont extérieures. Mais s'il est vrai que la science en soi est un bien et un don de Dieu, il est vrai aussi que les richesses extérieures sont bonnes en elles-mêmes; cependant le Saint-Ksprit ne laisse pas de nous déclarer que ceux qui les désirent tombent dans les pièges de Satan. (/ Jim. m, 7.) Le Fils de Dieu déclare malheureux ceux qui les possèdent, et enseigne qu'elles nous mettent dans une impossibilité morale pour le salut, c'est-à-dire uue extrême difficulté. De même l'esprit de Jésus-Christ nous apprend que la science enfle, c'est-à-dire remplit d'orgueil, qui est le vi<e qui cause les plus grands maux. Ht la divine jiarole nous assure que Dieu résiste aux superbes. (Jac. IV, 6.) Ces paroles sont autant de foudres et
de tonnerres qui doivent bien faire trembler les savants.
Et en etfet, cet orgueil que cause la science par le mauvais usage que l'on en fait donne une certaine suffisance et une estime de soimême, un cœur enflé (pour parler le langage de VEcr'iinre) et des yeux élevés. {Psal. c, a.) On agit avec hauteur dans les grandes affaires, et dans celles mêmes (jui sont audessus de soi. L'on pense être quelque cho-^e, et dans cette suIRsance et estime de soimême, on fait peu d'état des autres, peu d'état de ce qu'ils savent, peu d'état de ce qu'ils font; on s'établit le juge de toutes choses, on blâme ce que l'on n'entend jias. Mais Dieu (jui connaît les pensées de ces sages du monde, el qui en découvre la vanité, les arrête (comme dit l'Ecriture) dans leurs subtilités. {Juh, v, 13.) C'est pourquoi l'Eiriture dit (remarque l'Apôtre aux Corinthiens (/ Cor. I, 19) : Je confondrai la sagesse des sa'jes, et la prudence des prudents. {Isa. XXIX, 14.) Où sont les philosophes"? oii sont les docteurs de la loi? où sont les curieux des seiM-eis de la nature? Dieu n'a-t-if pas changé la sagesse de ce monde en folie? Ils se sont perdus, dit encore l'Apôtre aux Romains (i, 22), dans la vanité de leurs pensées, et leur esprit insensé a été rempli de ténèbres ; car se disant sages, ils sont devenus fous.
Il n'y a point de paroles qui puissent expliquer l'éloignemiMit que Dieu a pour ces savants superbes. Le Seigneur très-haut, dit le Psalmiste, regarde les choses basses, et voit de loin celles qui sont hautes. (Psal. cxxxvii, 6.) Comme son divin esfirit se trouve et se repose sur l'humble de cœur, il se retire et abandonne resjirit superbe. Et dans cet ahaiulonnemeiit, il n'y a point de mal dont l'hoimne ne soit cajiable. L'histoire ecclésiastique fait voir des chutes terribles, et (|ue l'on a de la peine à concevoir : mais ces chutes ont été causées par l'orgueil et la vanité de l'esprit. L'on a vu des esprits tout pleins de lumière et qui répandaient dans l'Eglise les rayons de leurs clartés de toutes parts, tomber dans des ténèbres lamentables et quelfjuefois ridicules et contre le sens commun. L'on a vu des hommes qui paraissaient dans ce bas monde comme des anges, dont la conversation était toute céleste, devenir très-méchants. L'on a vu des gens honorés du don de miracles et de toiiies sortes de grâces, admirables pour leur vertu, dégénérer d'une manière si honteuse de leur état qu'ils ont été le scandale de tous les peuples, et leur perte n'avoir p'oint d'autre cause que leur superbe. C'est la hauteur de l'esprit suffisant qui produit les hérésies et les schismes, qui sont les plus grandes désolations de l'Eglise et de l'Etal.
Mais, sans sortir de notre histoire, nous en avons eu en nos jours un exemple épouvantable en la personne de l'Abadie. Je le rapporte, parce qu'il a été connu du monde el qu'il est bien capable de jeter une sainte frayeur parmi les savants qui se confient en leurs lumières. L'Abadie avait été religieux
LIIOMMK DE DIKU. — I*AI»T. 1.
et une jiersoiino do vertu ol li'exemple; et cela lui avait alliii^ le respect des peuples, et l'estime eiappiobatioii desessii|iéiieurs.Mais s'étnut laissé aller h la vanité de ses pensées, il toinha dans les pièges diidiahle.Cel esfirit artilieieux se transdginant en anjjc de lumière, se faisait voir h l'Ahaiiie en diirérentes apjiaritions, prenant la forme et la ligure des saints ; et en ayant un jour eiitretemi l'une des personnes de notre siècle des plus véritablement éclairées (le grand et fidèle serviteur de Jésus-(]|iiist, le P. de Condran), ce saint iKjmme dérouvrit aussitôt ses illusions et dit : voilà un lion)me trompé. Mais, ce qui vient au sujet de notre histoire, c'est le soin que le P. Seurin a pris pour em|>écher la ruine de ce misérable. L'Ahaiiie avait eu ordre de conférer avec lui de son intérieur, et l'honmie de Dieu n'oublia rien pour en ôter la grande suflivance qu'il y reinarc|i]uit. Comme ce pt>rsonnage avait un bel esprit, qu'il était homme de lettres et avait acquis beaucoup de science, il mettait sa force dans ses raisoiinemenls ; en cela bien éloigné du P. Seurin, qui ayant beaucoup d'esprit et d'étude aussi bien que lui, sairifiait son esprit et sa science auv pieds de Jésus crucifié, disant avec l'Apôtre aux Philippiens : L'amour de Je'sus-Clirist m'a fait considérer les avan(a<ics comme des pertes ; car eneffet, feslinie que tout n'esc qu'une perte en comparaison de la haute science de Jésus mon Seiijneur, pour l'amour duquel fui renoncé à toutes choses : et je considère toutes choses comme de la boue, pourvu que je le puisse posséder. {Philip, m, î, 8.)
Le fort du raisonnement du P. Seurin avec l'Ahadie, était qu'il fallait renoncer et quitter sa ttrojire lumière pour se soumettre aux lumières des autres et s[)écialempnt des supérieurs; que pour lui sa grande maxime était qu'il fallait toujours vivre dans cette soumission et dépendance ; mais c'était une maxime qui ne tombait pas dans le sens de l'Abadie. Cet esprit suliisant lui disait que cet assujettissement était bon pour lui, qu'il n'irait pas bien loin se soumettant de la sorte, ([ue sadépendance lui lierait les ailes. C'est l'ordinaire des esprits superbes de regarder les autres bien au-dessous d'eux et de s'imaginer que leur soumission dans les bons seniiments qu'ils ont d'eux-mêmes, vient ou d'une petitesse d'esprit, ou d'une trop grande facilité à croire ce qu'on leur dit, ou d'une dévotion enfantine qui n'est pas assez éclairée; mais que pour eux ils doivent bien marcher par d'autres voies. Le P. Seurin insistant et lui remontrant doucement qu'il avait peur que le diable le trompât, il regut cet avis avec des rebuts extraordinaires et une suflisance insupportable. C9[)endantil était effectivement trompé; et de trompé il devint trompeur, car il sortit de l'ordre religieux dont il était, sous le prétexte d'une juste dispense, et s'engagea forlement.dans les nouvelles doctrines. Ce lui fut une occasion de rendre sa sortie plausible parmi un grand nombre de personnes qui lui procurèrent des chaires dans les pre-
mières églises, où il prêchait avec un mer- V(!illeux concours des peuples et un f(jii grand applaudissement do ceux qui le soutenaient. iMais comme les apnlaudissemonts et son nouvel engagement lui servaient à augmenter son orgueil, ils lui servirent à le l'aire tomber tout h l'ait dans le piéci|iice; car enlin il se rangea jiarini les calvinistes, après avoir donné une longue, subtile et particulière lettre au public |iour justifier sa malheureuse coriiluite. Cet homme trompé a séduit les i)ouples en ipialilé de ministie, et a fait des maux incroyables. Voilà où se termine la vaine sullisance d'un homme savant (pii se lie en ses lumières. Noli'e serviteur de Dieu considérant cette chute, rec'onnaissait (pi'il eût fait le môme naufrage sans la soumission aux lumières de ses supérieurs, parle mépris de ses propres sentiments. Je rends, disait-il, le témoignage à la vérité : « Si Dieu eût permis que le démon d'orgueil m'eût fait secouer le joug de l'obéissance et de l'assujettissement de mon projire esprit, je fusse tombé dans la perdition [ilus malheureusementque lui.C est à la pure grâce que je dois ce honneur d'avoir persévéré dans luon état. Tout ce queje puis dire est que je chanterai élernellement les miséricordes du Seigneur. Je ne puis assez dire combien en cette navigation périlleuse Noire-Seigneur m'a fait de biens, et de combien de maux il m'a retiré par la dépendance et la soumission. » Saint Augustin considérant que l'ange de Satan avait été donné à saint Paul, qui produisait en lui des mouvements d'impureté ; car c'est ainsi que ce Père expliijue les soulUets qui lui étaient donnés [lar cet esprit malin, et cela de peur que ce grand homme ne s'élevât à cause de ses hautes révélations, il s'écrie: « (Juel mal n'est point l'orgueil, qui a besoin d'un tel [uéservatifl » c'est-à-dire, selon le sentiment des Pères, « qui fait soull'rir le plus fâcheux des opprobres. »
Mais si la suffisance d'esprit est une source des plus grand maux , elle est aussi la cause de la privation des plus saintes grâces. « L'esprit de Dieu (disait le P. Seurin) est humble, simple, patient ; il ne trouve jtas de lieu parmi les beaux es|>rits élevés du siècle et les savants du monde où il n'y a que finesse, désir de |)araiire, de faire sa volonté et régner. « Ces philosophes spirituels qui ne peuvent trouver rien de bon que ce qui est paré des arguments de la raison humaine, sont bien éloignés du royaume de
Is Dieu. La giâce de
Notre-Seigneur,
quoi-
qu'elle ne rejette pas les opérations de la raison, les assujettit |)ourtanl; et resjirit de Dieu se plaît de la tenir basse et humiliée. Quand on me dit qu'une puissance prêche bien, fait de bonnes actions, a une grande ca- ])acilé, et que même elle est portée à la vertu, si je ne vois cette docilité à la grâce qui la réduise dans l'enfance évangélique, je ne suis pas content. Quand une personne ferait des miracles, si elle n'a pas l'esprit humilié, je n'en jiuis faire d'état. Ces gens-la composent ordinairement avec !a nature et sont des directeurs trop humains , qui ne voulaul
OEUVRES COMILKTF.S DE BULLON.
pas être les compagnons de Notre-Seigneur, nartagenl le cœur qui doit être tout à lui. Je les estime dangereux , et je (.onseille de s"en éloigner. Cependant il v a un si grand nombre de ces gens qui nianlient par les voies de la sagesse humaine, cpi'il ne se peut dire. Les voies de la croix, du renoncement à soimême, de l'esprit de mort, leur parait une folie, et le contraire >ine grandu ()rudence. Mais ce qui les rend inexcusables, c"est la doitrine de Jésus-Christ et de tous les saints. Le P. Kibera, de la ci)m[)agnie de Jésus, qui était non-seulement une personne de grande doctrine, mais un humble savant, dans la vie qu'il a composée de sainte Thérèse, rapporte que Notre-Seigneur se plaignait à elle de ce que ses plus pures vérités ne trouvaient point de place dans les esprits de i es doiles suffisants; et souvent il arrive même qu'ils on parlent sans les comjirendre; et qu'après en avoir fait des discours admirables, ils n'y entendent rien. Ce qui se voit clairement dans le docteur Tanière, auparavant qu'il se fût entièrement donné à Dieu. Il était l'un des grands prédicateurs de son temps: il faisait des sermons excellents de la perfection dans un a|>|'landissement merveilleux, et tout cela sans pénétrer beaucouji les plus saintes vérités qu'il publiait aux autres, jiarce que son esprit jieu mortilié l'en rendait inca|iable. La divine Providence se servit d'un pauvre ignorant dans les sciences humaines, mais bien savant dans les sciences des saints, pour lui découvrir ses ténèbres. Car entin c'est une grande vérité que Dieu fait connaître intérieurement et goûter aux simples et aux Imn.bles les m> stères de sa conduite, et qu'il laisse les sages et les prudents du monde dans l'aveuglement que leur cause leur orgueil. Je vous rettrfsj/rdcf s, mon /;èrp, dit notre iiaître en saint M:inh[çu{%.i, ■2o),Sciijn€ui- du ciel iide la terre, de ce que rviis urez caché ces choses aux sayes et aux prudents, et que vous tes avez découvertes aux petits. Oui, mon Père, car tel a été votre plaisir. Notre serviteur de Dieu remarque très-bien sur ce sujet , dans une lettre à madame sa mère, qu'il se trouve des gens misérables selon le monde, que Djeu honore de la connaissance de ses jjIus divins secrets.
« Oh! quelle différence, s'écrie-t-il, entre la fagon de prendre les choses divines par la force de notre raisonnement, ou les recevoir avec un cœur pieux et humilié parla lumière divine; entre ceux qui sont habitués à la lumière qui vient de l'oraison, ou ceux qui suivent les lumières de leur pro- ]ire science! » Je suis dans le seiitimeni de saint Bonaventure dans l'itinéraire de l'éternité : que si l'on demande comment les choses de Dieu font qu'il faut s'adresser jiour en être instruit, à la grûce et non jias à la seule raison humaine ; qu'il faut avoir recours à l'oraison , aux gémissements et aux soupirs devant Dieu, et non pas à l'entendement et à l'étude, non pas aux lumières naturelles, mais à un amour tuut de feu et de flammes, je puis dire avec ie prophète :
SI
.4 qui Dieu fera-t-il entendre son langage et donnrra-t- il la véritable intelligence? Ce sera à ceux qui sont retirés des tiiamdles oi\ ils sucent du lait et dis douceurs de la rie, aux réritables mortifiés. {Isa. xxMii, 9.)
.\près avoir donc remarqué avec l'Apôtre, que la science enfle {l Cor. viii, i), et ([u'ensuile elle cause de très-grands maux et [irive de très-grands biens, il faut néanmoins avouer que non-seulement elle est utile, mais encore nécessaire à ceux qui sont a|)pelés au gouvernement de l'Eglise de Dieu. Le prêtre en doit être le déi^ositaire; et c'est de sa bouche que les peuples la doivent recevoir. Le prêtre qui est sans science est indigne de son ministère, mais la science des écoles doit être accompagnée de la science des saints. !,a chanté qui édifie la doit régler, et ne i>as tomber dans l'enllure que la corruption de la nature donne. C'est ce qui fait dire à r.\iiôtre aux Corinthiens : que si quelqu'un s'iwajine savoir quelque cfinse, il ne sait pas encore de quelle manière il le doit savoir. (/ Cor. vin, 2.) Celui qui aime Dieu est connu de Dieu, c'est-à-dire, qu'il en est connu pour en lecevoir la pureté de ses lumières, le divin amour en éteint la grande disposition. Mais le malheur du grand nombre de ceux qui s'apjiliqucnt à l'étude, est qu'ils s'appliquent beaucou|ià savoir et peu à aimer : et c'est ce que l'homme apostolique aiipelle ne pas savoir encore de quelle manière on doit savoir.
« 11 yen a, «dit saint Bernard, «qui étudient ])Our savoir, et ce n'est que cuiiosilé; les autres pour être estimés, et ce n'est que vanité; les autres pour profiler de leur science, et c'est avarice : mais il y en a qui s'appliijuent à l'étude pour édifier par l'instruction, et c'est charité; ou |)our être édifiés, et c'est prudence. » Or, le P. Seurin remarquait que ceux qui étudient pour savoir, se [lortent avec une application excessive à cet exercice, et [iresque avec au.ant d'attache et d'activitèque les hommes en ont pour l'avarice et pour les plaisirs sensuels; ce i}ui leur ajiporte ae granils maux ; car, outre que souvent les forces corporelles s'y consomment, celle aitaclie ôle du cœur ie goût des choses de Dieu; en sorte cpie souvent ces personnes qui eiiijiloient tant de temps à, l'étude, ont bien de la peine à donner une heure à l'oraison, où ils sont secs et arides aussi bien que dans les autres exercices de la vie intérieure et chrétienne. Car dès lorsque le cœur de l'homme se prend à quelque ch()se avec une affection déréglée, à même temps l'esprit de Dieu s'en éloigne. Il faut ne vouloir étudier que [lour Dieu, éloignant de son cœur toute curiosité, ne s'atlèctionnant à l'étude que par affection à Dieu, pour lequel seul on doit étudier. J'ai été consolé en Notre-Seigneur d'avoir trouvé une personne qui m'a dit eu confiance qu'elle n'avait jamais étudié que pour la gloire seule de Dieu seul ; que c'était dans cette toute pure et unique vue qu'environ l'âge de douze ans elle s'y était engagée, et que
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pour lors, afin de le faire plus saintement, elle avait porté son rudiment au pieu d'une image de la Irc^'s-sainto Mère de l)ieii, qui lui a idujours servi de la meilleure des mères, lui oliVanl le commeneenient de ses éludes comme elle en (il la ( onlinnalion, atin qu'elle le préseinAt à son bicn-aimé Fils. C.o qui lui a olilenu la gr;1re de n'y cherciicr que ses purs inlérêls dans la suite de sa vie.
Ceux qui éludient i'o\ii- èlre estimés (larmi les liouHiies, ont le plus ^raiid empèchenienl aux giâces de Dieu et à leur salut, puisque les voies qui y conduisent sont l'humilité et le mépris du monde. (Jue leur aveuglement est grand et leurs ténèbres dé- |iloraljles ! Que leur seiviront au jugement redoutable de Dieu, qui ne |)eut pas bien ^tre éloigné d'un chacun de nous, les créatures, leur e.-time et leur approbation ? (Joml>ien pour lors leur vanité leur sera-t-elle odieuse"/ Mais il ne sera l'ius tcm()s d'y remédier. « t7e.st dans le moment de la inort, disait noire serviteur de Dieu, que j'attends ces habiles. » Comment, dit notre .Maître en saint Jean, pouvcz-vous croire, vous qui recherchez la (jluire les uns des autres, et gui ne cherchez pas la (jloirc qui vient de Dieu seul? [Joan. V, ïk-.) \'érité qui étant sérieusemeiu méditée, est bien capable de remplir de frayeur les savants, les prédicateurs et les directeurs qui recherchent l'applaudlssenieiU des hommes. Cary a-t-il rien de plus terrible que ce i]ue prononce contre eux le Fils de Dieu, qu'ils ne fieuvent pas cioire? {Joan. XII, 39.] Et de vi-ai, une foi vive et sincère découvrant linfinie grandeur de Dieu et le néant de la créature, ne permet ) as de recliercher l'estime de ce qui n'est rien, mais Dieu seul qui, à proprement parler, est celui qui est le seul à qui elle désire de plaire. Disons donc avec notre divin Maître dans le même Evangile de saint Jean (vu, 18) : Celui qui cherche la gloire de celui qui l'a envoyé (c'est-à-dire de Uieu) est véritable, et il n'y a point en lui d'injustice.
Ceux qui étudient pour protlter de leur science et par avance, toml)ent dans une passion bien honteuse. Et ce qui est bien déplorable, c'est que quelquefois l'on fait servir à une si bas>e avarice les emplois les plus saints. (Je sont ces gens, dont parle l'A- Jiôtre à 'l'imothée, qui pensent (jue la piété sou un moyen (lour gagner du bien, et ils s'en servent pour acquérir de l'argent, des honneurs et dos plaisirs. .Mais souvenonsnous avec le même -Ai ôtie, que nous n'avons rien apporte dans ce monde, et que il est ceriain que nous n'en pouvons rien emporter; que l'avarice est la racine de tous les maux, qui a fait que quelques-uns de ceux qui l'ont aimée se sont éloignés de la foi, et e le les a engages dans beaucoup de peines. [I Titn. yi, o-lO.) « Ils n'ont jamais l'esprit en repos, » dit l'angélique Ducteur, « et ils sont toujours distraits [lar une infinité de pensées désordonnées qui se rapportent à leurs intéiéts. » Jl n'y a rien de plus mau ■
vais que d'aimer Vargenl, dit le Saint-Fs] rit en la divine jiarole; car celui qui l'aime rendra me'nie son âme. [Eccli. x, 10.) « (l'est de la sorte, » selon la doctrine de saint Bernard, « que la curiosité, la vanité et lejiroi re intérêt se glissent dans les sciences. » .Mais comme l'étude de soi est un emploi honnête, et (|ue le bien ou l'honneur ipie l'on y acquiert est d'ailleurs fort attirant, on s'y'atlache troji humainement : et |iarie (|ue l'attache en rend ordinairement les personnes plus estimées, on y demeure volontiers, et l'on s'aperçoit bien peu du mal (pje l'on s'y fait. C'est le j)io|ire des vices de l'esprit d'être (leu connus et d'avoir peu de remèdes : ce qui taisait dire au P. Seurin, « que les doctes sullisaiits meurent souvent dans le même état qu'ils ont vécu. »
Mais si la science est dangereuse étant une occasion d'orgueil, selon la doctrine du ëaint-Esprit [1 Cor. viii, 1), [larmi les ()ersonnes (jui par leur état sont obligées d'en avoir, et qui doivent dans l'ordre de Dieu s'appliquer à l'étude, dans quel danger s'expns;'nl celles qui s'y engagent hors de cet ordre et d'une manière qui ne convient pas à leur profession? .Nous pouvons dire en nos jours ce (lui est écrit dans le I" livre des Machabécs (ii, kQ) : C'est maintenant que la superbe est en sa force. Notre siècle est un siècle d'orgueil. Ce qui a donné lieu à tant d'écrits au sujet des plus hautes matières de la théologie, que l'on a fait passer paiiui le vulgaire, et qui sont entre les mains des femmes, qui jiarlent et décident avec plus de hardiesse et de liberté des matières de la grâce et de la prédestination, que les docteurs les j)lus éclairés. C'est la pratique ordinaire des hérétiques, dont l'orgueil est inséparable, que pendant qu'Us ne veulent jias recoiiiiaître le Souverain Pontife et les prélats pour juger des vérités de la religion, ils s'en établissent eux-mêmes les arbitres et donnent le pouvoir à de simples femmelettes, par le discernement de l'esprit intérieur (à ce qu'ils disent) qui leur est donné, (ialvin et les premiers de sa secte se servaient de ce moyen dans leurs commencements par quantité de feuilles qu'ils faisaient courir parmi les femmes et les tilles, où il était traité des plus hautes vérités de la |)rédestination et de la grûce. Le P. Seurin ne pouvant assez soujurer sur ce désordre, liarlnulièiement quand il a. rive dans les communautés des tilles religieuses, disait « que tous les livres curieux parmi les vierges religieuses leur devaient brûler Ivs mains. »
Il est toujours vrai que s'ils ne leur brûlent |ias les mains , ils mettent le feu dans leurs esprits, et par les jieines qu'ils leur causent, ei par les disputes qu'ils forment, et |iar les divisions qu'ils mettent dans leurs maisons, souvent ces (illes curieuses si nt embarrassées de mille difficultés au sujet de la foi, et vivent dans l'inquiétude et dans le trouble où elles se laissent aller. Dans cette suifisance insu(iportai)le on ne les enlemi parler que des livres lie beau langage,
a l'VRES COMPLETES DE BOUDON.
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ne pouvant supporter la simplicité des autres. Comme leur cœur est eiitlé, elles ne veulent rien que il'élevé et dans la doctrine et dans ies paroles. Nous avons [larlé, dans notre livre de VOraison imnlale, de ce malheur de notre siècle. Mais jiarce qu"il est a>sez commun, nous disons encore ici l'aversion i]uen avait la séra[)hique sainte l'iiérèse, qui voulait que ses filles fussent simples et dans l'amour de l'enfance évan^élique. Parl.uit à une (irieure du couvent de Séville d'une lettre qu'elle en av.iii le^'ue, elle lui dit : « Elle serait assez l>ien faite s'il n'y avait pas de latin. Dieu gai'ie toutes mes'lilles de prétendre à savoir le laiiul (Jue cela ne vous arrive jamais, et ne le permettez pas à aucune relisjieuse. » Lne tille de grand esprit ayant été. reçue au couveiildeTolèue -.surce qu'elle dit la veille de son entrée : J'apporterai aussi ma bible, la sainte lui répomlit : « Nous n'avons que faire de vous, car nous sommes des tilles grossières et ignorâmes. » C'est qu'elle découvrit la curiosité du bel esprit de celte (^^le. Elle voulait même que ses religieuses fussent simples en leurs paroles. La sainte mère de Chantai ayant appris qu'une su[iérieure avait un bel es|irit et que son monastère en était en haute réputation, elle dit: « Je ne suis jamais si contente de nos maisons que lorsque l'amour de la solitude y règne, et que l'esprit qui y domine ne reluit qu en sim()llcité , pauvreté et mé|>ris du monde. » Ces sentiments ont été communs à toutes les religieuses qui ont eu le véritable esprit de Dieu, qui est un véritable esjjrit de njoit h tout le qui éclate et qui (laraît grand. Quelle misère dans l'esprit d'une fille de se piquer de science, lorsque relui qui était destiné de Dieu pour instruire un monde entier, proteste et s'écrie au milieu de toutes ses fonctions apostoliques : Pour moi, mes frères, loi sqtie je suis venu vers vous, je n'y suis point, venu pour vous annoncer par la SAbliinité de mon discours et de ma sagesse le temoKjnaijr que Jésus-Christ nous a rendu; car je n ai point prétendu parmi vous de savoir a iire chose ijue Jésus-Christ et Jésus- < hrisi cruci/ié. Je ne vous ai point parlé ni préch" avec 1rs paroles r/u ' lasaqcsse humaine empLiie pour persuader ce qu'elle désire, mats avec lu démonstration de l'esprit et de la puissance: afin que notre foi ne soit point établie sur la sajesse humaine, mais sur la puissance de Dieu. (1 Cor. ii, l-o.)
l'iùt h Dieu que ces savantes et ces biendisantes qui ont si fort étudié les beaux ouvrages du temps, tissent bien réilexion sur cette dodrine de l'esprit de Dieu; qu'elles considérassent que si l'Apôtre des nations ne veut pas se servir .lu beau discours de la sagesse humaine et de la doctrine séculière pour établir Jésus-Christ, qu'elles le doivent taire dans leur retraite et dans leur élai. Cette merveille des apôtres ne se sert pa.-. de la démonstration de resjirit humain; c'est ce que font les philosophes et les mathématiciens (}ui ont leurs démonstrations : cellesdesapôtres étaient leurs hautes ycrluset
leur vie toute céleste. C'est cette vie séparée du siècle que doivent s'appliquer plus particulièrement les religieuses. Les livres qu'elles doivent lire, ce sont eux qui y conduisent, qui instruisent de la manière de se bien mortifier en toutes choses, de bien aimer la pauvreté, le mépris et la douleur; car c'est en ces choses que consiste la science des saints ; ce sont ceux (jiii ap|ireniienl les saintes voies de l'oraison mentale : car l'oraison mentale est l'un des plus grands moyens de la vie évangélique, qui enseignent l'entier renoncement de soi-même, et particulièrement du bel esprit. Mais, mon Dieu ! quelle apparence d'en faire état 1 puisque Dieu l'a laissée avec les belles sciences aux démons ses ennemis éternels.
C'est donc l'amour de la croix et de la vie abjecte qui nous rentl grands aux yeux de Dieu et des saints anges ; ce qui faisait dire au P. Seurin ; « Toute ma doctrine est une science d'abnégation et de vie crucifiée. » 11 y a des gens qui vivent dans la retraite, qui jeûnent beaucoup, qui sont plongés dans l'étude des sciences, et ils s'acquièrent une haute réputation devant les hommes. Mais parce que cette vie est accompagnée d'un grand amour d'eux-mêuies, d'une forte attache à leurs sens, ayant peu l'esprit de Dieu, ils en sont peu considérés ; c'est ce que l'on remarque encoreaujourd'hui parmi plusieurs schismaiiqiies dont les austérités sont étonnantes, dont le mépris extérieur pour le monde est grand, qui ont un grand amour pour la retraite ; mais en même temps l'on y découvre une superbe extrême. « C'est lo vice, «disait saint François Xavier, o le jilus enraciné dans le cœur de l'homme. » C'est donc à ce vice qu'il faut déclarer une plus forte guerre, bien loin de nous engager hors de l'ordre de Dieu dans les choses qui le causent ()ar occasion. Bienheureuse l'âme qui ne se soucie que de Dieu seul! qui ne s occupe et ne parle que de Dieu seul , ou des choses qui condui>ent à sa divine union I Notre serviteur de Dieu écrivant d'un lieu où il était, dit : « Notre-Seigneur nous donne ici une communication bien plus douce que les plus agréables de la cour, et plus noble que celle des plus subtils philosophes i nous y 1 arlons de la bonté, de la grandeur et de la mognilicence de Dieu, des trésor^ de la science et de la sagesse cachi's en Jésus» Christ, du plus pur culte de Dieu, de ses voies miséricordieuses, de la pratique des conseilsévangéliques.cle celte lumière venue au monde que le monde n'a jioint connue, de la manière ineffable dont Dieu se communique à ceux qui l'aiment , des travaux intérieurs de l'âme : et voilà les chose> qui sont dignes tle nous occuper en cette vie. »