‹ Œuvres complétes (volume 2)Chapitre 160 sur 436 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Son eslime et son amour pour Dieu seul.

La connaissance et l'amour de Dieu en cette vie se causent récqiroquement , dit saint Fratiçois de Sales ; car si la connaissance de Dieu en produit l'amour, l'amour SI) augmente la connaissance par de plus

grandes et plus pénétrantes lumières qoî lui sont données. Ainsi, nous voyons oes gens simples et sans étude, admirables dans la science des saints, parce qu'ils aiment beaucoup, pendant que des personnes habiles et doctes sont bien éloignées de celle science, parce qu'elles aiment peu. La sœu"* Marie^Augélique avait

Ml

HElîVRES COMl'LETKS DE BOi:i)ON.

tie haiiU'.s lumii^r-js de Dieu , |>ar("e que l'auiour qu'elle avait [.lour lui éiail grand et |iur. 11 était grand , et c'est re qui lui en donnait une application presque continuelle; elle en était occupée durant le jour et ia nuit, et luônie durant le peu de temps qu'elle donnait queli|ueiois au sommeil; je dis quelquefois, car, comme nous le dirons , souvent elle passait les nuits entières en oraison , sans prendre un seul moment jour dormir. Un jour, son directeur lui parlant de la nécessité où nous étions en celte vie d'interrompre en de certains temps le souvenii- actuel de Dieu, elle en fut si touchée qu'elle en versa bien des larmes. Mais, moi» Père, lui dit-elle, il me semble le contraire, car lii^me depuis plusieurs années je me trouve occultée [lendanl que je dors ; j'y pense pour lors, et je l'aime. L'on a écrit la même chose du P. Coton, religieux de ia Compagnie de Jésus, personnage d'une rare doctrine et d'une éminente piété.

On lit aussi dans la Vie du saint homme Alphonse Uodriguez.', frère coadjuteur de la même Compagnie (c'est ainsi que l'on appelle en cette religieuse société les Frères Convers}, qu'un jour entendant décider les Pères, dans un entretien où il se trouva présent, ijue l'on ne jiouvait pas, en cette vie mortelle, être occu[i6 incessamment île l'actuelle vue de Dieu, il leur dit, dans la simplicité qui lui était ordinaire, qu'il savait le contraire, Dieu tout bon lui faisant la grâce d'être toujouis en sa présence. 11 est vrai que cela ariive par une grâce spéciale. 11 faut néanmoins remarquer que dans les assoupissements (lue les démons causaient à la sœur Marie-Angélique, elle ne jouissait pas de celle grâce.

Celte actuelle vue de Dieu la consumait comme un feu vif et ardent, et il lui semblait qu'elle était plongée dans le tiivin amour. Ce feu divin l'embrasait de telle manière que son corps en était desséché, el, la chaleur qui était au dedans passant jus- <}u'au dehors, ses habits même en demeuraient échautfés. Elle avait de ia peine à retenir ses impéluo sités sacrées, et elle en ressentait quelquefois tant de divines ardeurs qu'elle était obligée d'aller se cacher en des greniers ou des celliers pour ne j-as faire paraître les mouvements qu'elle en avait à l'extérieur. Les pures flammes de ce saint amour étaient si vives qu'elle douuiit si elles ne la feraient pas mourir : et, en de certaines occasions , pour en modérer l'activité, elle s'occupait au dehors autant qu'elle le pouvait. Elle disait (pi'elle avait une faim de Dieu (c'est de la sorte qu'elle s'exprimait) qui ne pouvait être rassasiée. C'était de celle manièie que l'un des grands amants de Dieu qui fut jamais disait que son âme avait une soif ardente pour Dieu , comme le cerf soupire avec ardeur après les sources des eaux. (Psal. xn, 2.) Noire bonne sœur ajoulaitquil lui semblait que s'il avait été nécessaire, pour aller à Dieu,

tle jiasser par les roues et les rasoirs, et h travers des feux et des brasiers, elle n'aurait pas hésité à le faire.

Mais ce n'est pas précisément dans toutes ces ardeurs sensibles que consiste le véritable amour de Dieu, et ce serait une illusion que de se l'imaginer, comme font plusieurs personnes fiui font profession d'une dévotion particulière; car c'est une chose pitoyable (pie l'erreur où elles sont. Peut-être lavons-nous déjà dit, mais on ne saurait trop le rép.éter ; elles s'imaginent n'avoir point de dévotion , si elles n'ont pas des ferveurs sensibles ; el c'est où elles la mettent, ce qui est une tromperie qui règne ordinairement parmi les femmes, qui mettent la dévotion où elle n'est |ias el (jui ne la mettent pas où elle est. C'est ce qui est cause de tant de déiéglements que l'on y remarque, de leur peu de fidélité dans leurs exercices, des inquiétudes qui les travaillent, et de la privation de la sainte paix de Notre- Seigneur Jésus-Christ. Nous avons fait un chajiitre entier de ce désorde dans le livre du Rèyne de Dieu dans l'oraison mentale, que la divine providence nous a fait donner au publi(\ Certainement les démons se servent souvent de ces ferveurs sensibles pour amuser des pécheurs qui continuent dans leurs désor(ires, se persuadant n'être pas si désagréables à Dieu, à raison des mouvements tendres qu'il leur donne durant leurs prières. Et ne voit-on pas des héréliiiues être pleins de ces tendresses et sentiments pour Dieu? Et comme les démons n'oublient rien pour les tronijier, ils excitent quelquefois ces sentiments d'une grande force lorsqu'ils approchent de leur mort , ce que nous avons appris de plusieurs de ('es hérétiques qui sont morts de la sorte, alin de leur (!>ter ia juste crainte qu'ils devraient avoir de finir leur vie séparés de la sainte Eglise, s'imaginant, par cette déplorable illusion, qu'ils sont dans la grâce de Dieu, parce qu'ils ont de ces ferveurs sensibles.

Ce n'est donc pas par ces sentiments que nous jugeons oe l'amour de Dieu de 1» sœur Marie-Angéli(iue; nous ne nions pas qu'ils eu soient quelquefois les effets, comme nous le pensons en ce que nous venons de rapporter ; mais nous avons de fortes vérités pour en prouver la solidité. Nous disons qu'elle a beaucoup aimé Dieu, jarce qu'elle s'est beaucoup haïe, selon le» règles du saint Evangile ; jiarce qu'elle a renoncé à elle-même, selon l'ordre que le Fils de Dieu en donne à ses disciples; parce qu'elle est entrée dans un entier dégagement des créatures ; parce qu'elle s'est saintement oubliée pour ne plus penser qu'ans intérêts de Dieu seul, dont elle a recherché la gloire el la plus grande gloire dans ses actions et ses soulTrances, ne voyant et n'agissant ([ue pour son honneur , et voulant tout soutlrir pour lui, ce qui a rendu sa vie un martyr continuel ; et elle pouvait dire h Dieu, avec lApùtre : Ou nous [ait sans eesse mourir

LAMOLR DE DIEL' SEUL. — rUii. III.

CïlO

pour l'amour de vous ; on nous traite comme des brebis (/ne l'on destine à lUre i';/"'yées.(l'snl. \uii, •2^.) Muis i/iii nous séparera de la citarile de Jésus-ChrisI ? Sera-ce l'aflliclinn, on les déplaisirs, ou la faim, ou les périls? \i la mort, ni la rie, ni les ant/es , ni les ])rineipautés , ni les choses présentes, ni celles </ui sont à venir, ni la force, fil la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature, ne nous pourra jamais séparer de l'amour que Dieu nous porte en Jésus-Christ yolre-Seigneur. {Rom. III. 3a, 3G, 38, 39.)

Son amour jiour cel ailorahle Sauveur éiail si pur que tout ce qu'il y a de plus sailli au ciel n'en pouvait UL'lourncr sa vue; seuil)lable en cela à la bienheureuse sainte Madoloine. la grande amante de ce Dieu- Homme, qui, le cherchant après sa mon, toute désolée el dans les larmes, tourne le dos au\ saints anges qui la veulent consoler, parce que rien n'était capable de la consoler que Jésus seul; de même la sœur .Marie-.\ngélique, voyant dans une lumière surnaturelle une multitude d'anges qui élaienl prociie du saint autel où résidait l..'cor|)S de noire grand Maître , elle ne s'arrêta pas à Ces glorieux esprits , mais uniquement à Dieu seul.

Elle était comme perdue dans cet heureux abîme; mais comme cela n'arrive que par une intime union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, elle'y fut élevée par des grâces singulières. Un jour, après la communion vivifiante de son sacré corps, il lui sembla que son divin amour avait fait un grand vide en tout ce qu'elle était, et qu'ensuite cet adorable Sauveur la remplissait entièrement, s'insinuant dans tout son corps et dans toute son Ame, de telle manière qu'il lui paraissait qu'on lui donnait un esprit nouveau et un cœur nouveau, et qu'en cet élat elle ne vivait (ilus , mais que Jésus vivait en elle. Une autre fois notre bon Sauveur lui apparut, s'appliquant àsa lèie, à sa main, à ses jiieds, en lui fai.-ant entendre qu'il s'appliquait à elle comme à sa croix vivante ; et pour lors elle sentit des douleurs indicible». Après cela, elle s'est vue comme saintement perdue en Jésus-Christ. Ces grâces sont fondées sur des vérités dont nous ne pouvons douter, puisque nous les apiirenons de la divine parole, qui nous enseigne que nous sommes une même chose avec Jésus-Christ, [lar l'honneur qu'il nous a fait d'être les membres de son corps mystique; et nous avons parlé de ce sujet dans'les Vies de deux grands serviteurs de Dieu et de son immaculée Mère : le P. Surin, religieux de la Compagnie de Jésus, et le P. Jean Chrysostome, religieux du troisième ordre ae Saint- François, dans lesquelles nous avons rapporté des exemples merveilleux de celte grâce, tirés de l'histoire des Vies des saints Pères.

Dans celte bienheureuse et divine union, il lui ful'donné une lumière extraordinaire à un premier dimanche de l'avent, dans laqu'elle elle connut, <rune manière admira-

ble, ranéantisseinent d'un Dieu st> faisant homiiic; «'t en même temps elle fut élevée à une sublime roiiteiiiplatiuii de la génération élcriu'ile de ce ImIs bien-aiiné dans le sein de son Père. Klle coiileiiiplait (.oinmc le Père engendre son Fils, et roraïue le Père et le Fils produisent le Saint-Ksiirit : mystère adorable qui devrait bien faire la plus forte occupation lie I. os esprits et être l'objel de nos plus grandes dévotions, puisqu'il est le fond de tous le» autres mystères, et que c'est ce Dieu en trois personnes qui fera toute la télicité des bienheureux dans le ciel. Nous ne doutons pas de cette vérité; mais ce qui ne se comprend guère est lo peu d"a])plicntioii que nous avons à la trèssainte et adoiahie Irinité; c'est môme une dévotion qui n'e^t pas commune , quoiipie ce soit, comme nous venons de le dire, la, lin unique de toutes les autres dévotions. Je m'estimerais bienheureux si ce peu que j'en ai dit pouvait , en sa divine vertu, réveiller un peu le res|iei,l que tous les hommes lui doivent.

Noire bonne sœur, dans plusieurs de ses extases, a eu des lumières admirables des trois personnes divines , et elle en a reçu des grâces très-singulières : quelquefois il lui semblait qu'ellesornaient son âme d'une beauté merveilleuse; mais ce qui lui causait des plaisirs célestes dans cet étal, c'est qu'elles la choisissaient comme leur maison, comme le lieu de leur tiemeure et.de leur rejos. C'est une promesse que >'otre-Seigiicur fait dans l'Evangile à ceux qui l'aiiiiciit et qui gardent ce qu'il a commandé. Ensuite il lui []uraissait qu'elle était perdue en Dieu comme une goutte d'eau dans la mer. C'est une comparaison dont les maîtres de la vie spirituelle se servent; et dans cette perte elle s'imaginait qu'elle ne le pouvait être davantage; mais elle connut bien ensuite son erreur. O Dieul s'écriait-elle, que vous êtes un grand abîme! Aussi elle vovait (lu'eile s'y perdait toujours de plus en plus, que son union croissait par de nouvelles opérations de l'esprit de Notre-Seigneur, et que les trois personnes de la suradorable 'l'rinité prenaient une nouvelle possession de son âme. 11 lui semblait que son propre esprit s'en était allé et qu'elle n'était plus; elle ne se voyait plus, ni à l'intérieur, ni à l'extérieur, mais seulement Jésus-Christ en elle; et elle avait de la peine à prononcer les mots qui la marquaient , comme ceuxci ; ■< .Mon torjis , mon âme, moi-même :» Son âme était dans une plénitude de Dieu qui rejaillissait jusque sur ses sens intérieurs et extérieurs, et toutes les trois personnes divines la comblaient avec profusion de leurs plus saintes et plus abondantes grâces.

Tant de lumières si pures et si divines, qui lui étaient causées par l'amour, la pénétraient vivement de la grandeur infinie de la majesté de Dieu, el elles lui en donnaient une SI haute estime, que c'est ce qui -ne se l^eut expliquer : car qui |)ourrait dire ce qu'elle concevait de ses excellences , du bonheur incompréhensrt)le de sa bienheu-

<H« {JELVRES COMPLETES DE BOUDOJi,

leuse possession , du malheur éternel d'en être séparé, de l'honneur inénarrahle qui se trouve dans son service, et de la jîloire qui est réservée à ceux qui l'ont adoré en esprit et en vérité. Je me souviens que ni'élanl venu voir un samedi, jour dédié partinilièrement à la trôs-saiiite Vierge , mère de mon Dieu, elle me parla si divinement de la grandeur de Dieu, que j'en fus tout étonné. Je la vis tout à coup entrer dans un saint transport du divin amour, et je l'entendis crier : « Qui suis-jc, pour vous nommer? comment oserai-je prendre la liberté de prononcer votre nom ? » Elle fit un discours surprenant du pécheur qui détruisait pour ainsi dire l'être de Dieu j elle l'entendait de l'être qu'il avait dans \e Chrétien ])ar sa grâce. Ah! s'écriait-elle, et d'une manière terrible ; « Vous détruire , mon Dieu \ » Je remarquai pour lors qu'elle fut saisie d'une frayeur épouvantable dans une vue subite qu'elle eut des châtiments que le pécheur s'attire; et, comme elle se croyait du nombre des plus grands, elle fit des cris lamentables dont je demeurai puissamment touché ; elle filces cris duraiilun temps coniidérable, et de temps en temps elle répétait ces paroles, mais d'une façon effroyable : « Ah ! vous haïr, mon Dieu! vous haïr pour jamais! Ceux qui auront reçu j lus de grâces de vous, que vous aurez aimés davantage, seront ceux qui auront une plus grande haine de votre bonté! le mépris de votre divin amour sera suivi d'une aversion éteruelle ! »

Page 1