CHAPITRE VlU
Ses désirs de la mort.
C'est une maxime des saints, que la vie est en jiatience à ceux qui aiment Dieu, et la mort en désir ; car comment aimer Dieu en vérité, et ne pas désirer de le voir? et comment le voir sans mourir? Blosius a écrit qu'il y a une peine dans le purgatoire ])0ur lésâmes qui n'ont pas désiré de voir l)ieu; c'est ce dont il est aisé de se convaincre, si l'on considère que Dieu est inflniuient grand, infiniment aimable ; que de le voir à découvert, c'est le glorifier hautement, c'est l'aimer purement, c'est posséder un bonheur qui surpasse toute pensée : c'est donc une insensibilité blâmable de se mettre si peu eu peine de voir une beauté intiiiimenl ravissante. C'est ne l'aimer guère, que de ne pas rechercher ce qui le gloiiûe tiavanlage ; c'est ne s'aimer guère soi-même défaire si peu d'état du retardement de ce qui peut faire tout noire véritable bonheur.
Ah I que ces discours font de peine ! L'on tarde toujours à mourir; l'on meurt le plus lard que l'on peut : que tous ces soins si empressés de la santé, toutes ces inquiétudes que l'on se donne dans ses maladies font bien voir le peu de foi des Chrétiens ! Oui, c'est une vérité, on prend la poste jiour avoir un bénéfice, pour avoir une charge, et que ne ferait-on pas, s'il s'agissait d'une couronne? Diffère-t-on les années, remet-on à vingt et trente ans la possession de ces charges temporelles, en jouit-on le l)lus tard qu'on peut? On ne le fait pas, parce que l'on témoigne que ce sont des biens qu'il ne faut pas négliger. Quelle estime fait-on donc de Dieu, et du royaume éternel qu'il nous destine, puisqu'on s'en éloigne selon tout son pouvoir? O mon
Dieu I ô mon Dieu 1 le monde ne vous connaît point. Jlais quelle lumière en ave?vous, vous qui lisez ces vérités? n'êtes- vous point du nombre de ceux qui ne désirent point de le voir?
La sœur Marie-Angélique était trop vivement jiénéliée des excellences de cet Etre adorable et de son infinie amabilité, pour être dans cette insensibilité ; elle avait des désirs extrêmes de la mort, et ce lui était un innocent plaisir de s'en occuper ; elle trouvait des délices dans sa pensée, iiarce que, disait-elle, il faut mourir pour voir Dieu ; que par la mort le péché cesse; que ]>ar la mort on satisfait à Dieu pour le pécné, dans les tlammes du i)urgatoire; que par la mort, non-seulement tout péché est anéanti, mais encore les plus légères imperfections, la dissemblance qui nous empêche d'être parfaitement unis à Dieu; que par la mort on arrive au pur amour, à l'amour de Dieu seul, sans le moindre petit mélange d'aucun autre amour, à l'amour per|)étuèl de Dieu, sans l'interiuption d'un seul moment; que jiar la mort l'on entre dans un état éternel dans lequel Dieu est glorifié incessamment et selon toute l'étendue des forces qu'il donne, que ses divins intérêts sont établis sans aucune réserve.
Certainement il est dilTicile, à ces vues, de ne pas désirer de mourir. 0 mon Seigneur et mon Dieu ! puisque la mort est le moyen qui conduit à l'établissement de vos divins intérêts, de votre pur amour, de votre plus grande gloire, comment ne pas la souhaiter? que ceux qui ne vous connaissent pas recherchent d'autres intérêts que les vôtres; mais comment savoir un i)eu ce que vous êtes, et pouvoiraspirer après d'autres ? comment n'être pas prêt à souffrir tout, à quitter tout, à perdre la vie, même un million de vies, pour trouver leur établissement? Notre sœur disait que ce lui serait une agréable et douce nouvelle si on lui apprenait qu'elle mourrait bientôt ; et elle assurait à son directeur qu'elle en avait des désirs qui la pressaient vivement ; que ces désirs l'occupaient iiartout, durant la nuit, durant le jour, et en toutes sortes d'occasions, mais particulièrement lorsqu'elle était j>roche du très-saint Sacrement de i'autel. Elle lui dit, environ huit mois avant son décès, que depuis quelque temps elle sentait son cœur comme mis sous la presse par une certaine douleur dont elle ignorait la ( ause, ce qui lui tirait quelquefois les larmes des yeux; que sou esprit était emporté tiaiis l'éteinité, où il [laraissait abîmé, que tout lui était à dégoût, même les meilleures créatures ; qu'elle ne trouvait point de plus ^rand repos que lorsqu'elle était seule, et qu'elle était dans le monde comme dans un pays étranger.
C'est une disposition intérieure que notre bon Sauveur fait avoir aux personnes qui lui sont les jilus chères, les préparant ainsi à la mort. Il faut bon gré mal gré quitter toutes choses par une nécessité indispensable ; ainsi son aimable providence, noire
l.AMOUK DE DIEU SEl'I.. — PAKT. IH.
bonne el titlèle Mt>re, les sépare des créatures avant ce tem()s d'iino séiiaralion universelle, et la conduite qu'elle tient i|nelquefois pour les faire entrer dans rotte privation, est une ilio^e admirable. Ceux qui n'en pénètrent pas les desseins sont étonnés de voir que les lueilleurs amis les (initient, que les personnes de eonliance se retirent, que celles avec qui ils avaient les liaisons les plus saintes les aliandunnent ; (|ue les commerces les plus spirituels cessent, ainsi que l'emiiloi des grands talents que J'on avait pour l'ulililé du prochain; que ceuiqui étaient reclieirhés avec empresseluent pour en avoir des avis, sont délaissés; <pj'eii même temps on a un éloigneiuent très-grand en son intérieur pour toutes ces ffioses ;que ce qui pouvait donner quelque satisfaction innocente devient à charge et est ennuyeux; que les conversations font de la peine, qu'on ne respire plus qu'après la solitude. C'est de cette manière que Dieu tout bon et tout miséricordieux donne lieu à ses plus grands serviteurs de quitter, pour son amour, ce que la mort doit faire nécessairement quitter à tous les lionunes. Notre sœur était dans cet état; le monde et toutes les créatures du monde ne lui étaient rien; elle avait des désirs si véhéments de la mort, qu'ils pensèrent la faire mourir, et pour lors ayant été malade et se trouvant eu meilleure disposition, elle en fut si touchée, voyant l'apiiarence qu'elle pourrait encore vivre, qu'elle ne put s'empêcher d'en pleurer. Les amateurs du monde et de la vie ;Tésente, quoique pleine de misères, auront lie la peine à concevoir cette disposition ; mais ceux qui aiment Dieu l'entendront facilement. Peut-être avons-nous rapporté, dans quelques-uns des petits ouvrages que la divine Providence nous a lait donner au public, ce que nous allons dire ; cependant j'occasion présente nous oblige d'en parler, dans la pensée que nous avons que notre grand Maître en sera glorilié. Le feu P. Bagot, excellent théologien de la (Compagnie de Jésus, désirait la mort avec des ardeurs extraordinaires, ce qui lui causa tant de joie, dans une maladie très-dangereuse oii il l'ut réduit, que les médecins jugèrent qu'elle avait beaucoup aidé à le soulager dans ses maux et à lui redonner la santé, ce qui lui fut un sujet d'allliction, comme il nous le témoigna, l'étant allé voir au sortir de sa maladie ; il nous pria, ilans celte visite, de lui donner quelque consolation au sujet de la peine qu'il éprouvait de n'être pas mort. Aussi il la regarda avec contentement, dans une liberté et une paix admirables, lorsque l'heure en fut venue. Ceux qui sont véritablement mus de l'esprit de Dieu, soupirent avec le Pi ophète-Roi ( Psal. cs.ix, o ) de la longueur de leur exil, et de ce que leur dme est longtemps étrangère en celte vie }irésenle.
Notre sœur souhaitait que les souffrances qu'elle devait endurer en purgatoire fussent redoublées, pour ne pas demeurer si longtemps dans cet exil de notre bienheureuse
patrie, le paradis, dans lequel Dieu est plus naulement glorifié, et sa seule gloire e^t celle qui doit nous faire sou|iirer uniquement. Klle olfrait ses vieux et ses [trières <i notre bon Sauveur pour oblenircette faveur; et dans ce temps il lui découvrit la grandeur de ses |ieines, particulièrement lorsque sa divin'» justice les augmente , et elle disait que c'était une chose terrible. La foi vive eu est rare, aussi bien que des autres vérités do notre sainte religion ; ei c'est une chose étonnante, si d'un côté l'on en considère la créance, et d'autre part le peu de violence que l'on se lait /lour s'en délivrer, ou au moins y rester peu, et le peu d'application que l'on a à soulager les [)auvres A'iies qui y soutirent tant du tourments. Héias ! devrait-on rien oublier pour les assister, par le saint sacrilicc de la messe, par les indulgences qu'on peut leur appliquer, par les pénitences, par les aumônes et par les prières'? et devrait-on jamais se lasser d'un secours si miséricordieux? Combien de fois devrait-on soupirer devant Noire-Seigneur Jésus-Christ, durant le jour, pour le [irier de leur faire part do sa douloureuse passion î Ne serait-il pas à désirer qu'à toutes les heures on eût ce souvenir charitable"?
Néanmoins, dans ce temps que notre soeur était toute rem()lie du désir de la mort, comme elle n'ignorait pas qu'il fallait mourir sans réserve à tous désirs, elle les perdait dans le bon[)laisir divin, s'abandonnant entièrement aux ordres de son adorable providence, et renonçant à toute propre volonté ; elle demeurait* constamment dans la perte de ce qu'elle eût pu souhaiter davantage, et si elle se laissait aller h quelques saints désirs dans la créance qu'elle avait qu'ils lui venaient de l'esprit de Dieu, elle était prêle à lui en faire le sacrifice quand il en ordonnerait de la sorte. Une âme qui n'a plus de propre volonté, établit sa demeure dans la paix.
Il faut donc remarquer que des désirs si ardents et si pressants de sortir de cette vie ne lui étaient pas la crainte des jugements de Dieu. Ces désirs et cette crainte compatissaient bien ensemble, puisque la vue de nos péchés nous doit donner de la terreur de l'enfer que nous méritons, et que le zèle et l'amour de la gloire de Dieu nous élevant audessus de cette crainte, nous doit faire aspirer après le ciel, le lieu de la plus grande gloire de cet Etre infini, que nous pouvons espérer par les mérites de notre bon Sauveur Jésus-Christ : c'est lui qui est notre tout en toutes choses, notre rédemption, notre justification, notre sanctification. Ati I comment se fait-il que, lui étant si redevable, on l'aime si peu? En vérité, en vérité, il faut renoncer à l'aimer, ou il faut l'aimer uniquement.